Chapitre 26 - Les fantômes trouvent toujours le moyen de traverser les frontières
La nuit tombait doucement sur Costa da Caparica.
Les bars derrière nous commençaient à se remplir. On entendait des rires. Des verres. Une guitare quelque part. Toujours fausse.
Luna était allongée dans le sable maintenant, les mains derrière la tête.
Mowgli dormait entre nous comme un vieux sage fatigué ayant définitivement renoncé à comprendre les humains.
Et honnêtement…
je crois que ça faisait des années que je ne m’étais pas senti aussi calme.
Puis mon téléphone vibra.
Une seule vibration.
Courte.
Mais immédiatement…
quelque chose changea dans ma poitrine.
Ce genre de réaction instantanée que seuls certains noms provoquent encore.
Luna tourna légèrement la tête vers moi.
Je sortis le téléphone.
Et là…
le monde ralentit légèrement.
Le nom affiché à l’écran :
Rolina.
Juste en dessous :
Pas de phrase. Pas d’explication.
Juste : le cactus, et le feu.
Notre vieux langage silencieux.
Le symbole qu’on utilisait au bureau quand on voulait dire :
“Je pense à toi.” “Tu me manques.” “Fais attention à ton cœur.” “Je suis encore là.”
L’océan continuait de respirer devant nous.
Mais dans ma tête…
la Lituanie venait soudain de réapparaître d’un coup.
Vilnius. Le bureau. Les cafés. Les regards. Les messages cachés. Les silences trop longs. Le jour où tout avait basculé.
Et surtout…
ce dernier moment.
Le moment où Rolina avait eu peur.
Peur de tout casser. Peur de faire exploser sa vie. Peur de ce qu’on était réellement en train de devenir.
Alors elle avait reculé.
Et moi…
j’avais traversé l’Europe.
Luna observait discrètement mon visage maintenant.
Très discrètement.
Mais suffisamment pour voir ce changement immédiat dans mes yeux.
Elle s’était redressée légèrement dans le sable.
— Emmanuel…
Je ne répondis pas tout de suite.
Toujours ce cactus. Toujours ce feu. Comme une petite bombe émotionnelle envoyée depuis un autre continent.
Puis Luna regarda rapidement mon écran.
Pas volontairement. Juste naturellement.
Et elle vit : Rolina.m, Cactus et feu comme emojis.
Petit silence.
Très petit.
Mais suffisamment grand pour changer légèrement l’air entre nous.
Elle détourna immédiatement les yeux.
Classe.
Très classe.
Puis elle demanda doucement :
— Mauvaise nouvelle ?
Je soufflai doucement du nez.
Le vent froid remontait de l’océan maintenant.
— Je sais pas encore.
Mauvaise réponse.
Même moi je le savais.
Parce qu’au fond…
certaines personnes ne disparaissent jamais complètement.
Elles restent quelque part dans le système nerveux.
Luna regardait maintenant les vagues.
Pas froide. Pas jalouse.
Juste… attentive.
Et ça, honnêtement ?
C’était encore pire.
Puis elle demanda calmement :
— C’est elle ?
Ah.
Pas “qui est-ce”. Pas “c’est qui”.
C’est elle.
La femme derrière le regard fatigué. Derrière l’Europe traversée. Derrière les silences.
Je restai quelques secondes sans parler.
Puis je répondis simplement :
— Oui.
Le vent souffla plus fort.
Au loin, les lumières de Lisbonne commençaient à briller de l’autre côté du Tage.
Et pendant quelques secondes…
je sentis très clairement le passé et le présent entrer doucement en collision sur cette plage portugaise.

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