chapitre 37 - Some ou me assume.
Le sable était encore chaud sous les pieds d’Emmanuel. Pas brûlant. Juste tiède, comme une mémoire qui refuse complètement de mourir. Le soleil descendait lentement sur Costa da Caparica, étalant des couleurs orange sale sur l’Atlantique pendant que les dernières silhouettes continuaient de rider au large.
Dans ses écouteurs, Some Ou Me Assume tournait en boucle.
Il ne comprenait pas encore chaque mot du portugais, mais il comprenait suffisamment pour sentir la chanson lui traverser le sternum comme une lame lente. Certaines musiques ne demandent pas de traduction. Elles trouvent directement l’endroit exact où l’homme se ment encore un peu à lui-même.
Plus loin dans l’eau, Luna surfait.
Comme une lionne.
Elle ramait fort, prenait des vagues trop grosses pour elle, tombait, repartait, jurait dans sa langue, riait ensuite avec cette énergie brute des gens qui refusent de mourir intérieurement. Emmanuel la regardait glisser sur l’eau et il sentait chez elle quelque chose qu’il avait presque oublié : l’élan.
Pendant ce temps-là, dans sa tête, le reste continuait pourtant de faire du bruit.
Rolina.
Klydia.
La Lituanie.
Les hivers gris.
Les messages à trois heures du matin.
Les regards volés dans les couloirs de la banque.
Les pauses café qui duraient trop longtemps.
Les promesses faites avec sincérité mais dans des vies qui n’arrivaient plus à respirer ensemble.
Rolina surtout.
Parce qu’avec elle, tout avait été immédiat.
Pas forcément logique. Pas raisonnable non plus. Mais immédiat.
Comme si deux personnes qui avaient passé des années à tenir debout pour les autres avaient soudain reconnu chez l’autre la même fatigue, le même manque d’air, la même envie de recommencer une vie plus honnête.
Elle avait réveillé quelque chose chez lui.
Le courage.
L’idée qu’il pouvait encore bouger. Encore choisir. Encore vivre autrement.
Et pourtant…
elle n’était pas venue.
Au dernier moment, Rolina avait eu peur.
Pas parce qu’elle ne ressentait rien. Emmanuel le savait maintenant. C’était même probablement le problème inverse. Elle ressentait trop.
Alors elle avait reculé devant l’explosion possible de sa propre vie. Son couple. Son équilibre. Son monde entier.
Et Emmanuel ne lui en voulait même plus vraiment.
Parce qu’au fond, il comprenait.
Certaines personnes sautent dans le vide.
D’autres restent sur le bord en regardant l’océan jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Alors Emmanuel était parti seul.
Et une fois arrivé au Portugal, face à l’Atlantique, quelque chose d’autre était devenu évident.
Il ne pouvait plus rester en Lituanie.
Pas après tout ça.
Pas après avoir compris que son cœur était déjà parti avant son corps.
Mais il savait aussi une autre vérité difficile :
il ne pouvait pas non plus attendre Rolina indéfiniment comme un homme suspendu entre deux pays et deux vies.
Et au milieu de tout ça…
il y avait Klydia.
Klydia surtout.
Parce qu’il l’aimait encore.
C’était ça le pire.
Il l’aimait encore quand même.
Il aimait encore sa voix. Ses habitudes. Leur histoire. Leur langage à eux. Les morceaux d’intimité construits au fil des années comme des petits refuges contre le monde.
Parce qu’au fond, Emmanuel n’avait jamais voulu abandonner Klydia.
Dans une autre réalité, une réalité plus légère, plus équilibrée, peut-être qu’ils seraient arrivés ici ensemble. Peut-être qu’elle aurait ri devant les vieux de la terrasse. Peut-être qu’elle aurait attendu son retour de surf avec deux cafés et du sable sur les jambes.
Mais cette réalité-là n’avait jamais vraiment existé.
À la place, il y avait eu les tensions. Le poids. La fatigue. L’impression étrange de porter toujours davantage pendant qu’elle restait immobile au bord de sa propre vie.
Et maintenant qu’il regardait Luna se battre contre les vagues avec son corps entier, Emmanuel voyait le contraste sans même essayer de le chercher.
Luna galérait aussi.
Elle avait ses problèmes. Sa fille. Ses blessures. Ses galères d’argent. Son travail qu’elle détestait parfois.
Mais elle avançait.
Toujours.
Et ce simple mouvement réveillait quelque chose chez lui.
Pas seulement du désir.
Du respect.
Le vent souffla plus fort sur la plage. Emmanuel remonta légèrement sa capuche et regarda autour de lui.
Des gamins couraient près de l’eau. Des vieux jouaient aux cartes plus haut sur la promenade. Quelqu’un riait trop fort derrière lui. Une odeur de friture et de sel flottait dans l’air.
Le monde continuait.
Et soudain, Emmanuel comprit quelque chose de très simple.
Pendant des années, il avait vécu comme si chaque choix devait être parfait. Comme si une erreur pouvait détruire toute une existence. Comme si aimer signifiait forcément se sacrifier jusqu’à disparaître un peu soi-même.
Mais ici, face à l’Atlantique, avec cette chanson triste dans les oreilles et Luna au loin dans les vagues, il sentait enfin autre chose apparaître.
Pas une réponse.
Pas une solution magique.
Juste une vérité calme.
Il ne savait toujours pas exactement où il allait.
Il ne savait pas si Luna resterait. Il ne savait pas si Klydia finirait un jour par comprendre pourquoi il était parti. Il ne savait pas non plus si Rolina réussirait un jour à dépasser sa peur et à regarder honnêtement ce qu’ils avaient réellement vécu tous les deux.
Il ne savait même pas encore qui il devenait réellement dans cette nouvelle vie.
Mais pour la première fois depuis longtemps…
…la peur ne décidait plus à sa place.
Et ça changeait tout.

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