Chapitre 38 - Certains hommes surfent les vagues, d’autres surfent directement les âmes

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Villa Maria était en chaos total ce soir-là.

Le vrai chaos.

Pas le chaos dramatique.

Le chaos vivant.

Ricardo faisait griller de la viande torse nu sur la terrasse comme un chef de cartel spécialisé en barbecue.

Alex mangeait une glace ET des chips en même temps, défiant ouvertement les lois fondamentales de la nutrition humaine.

Tiago essayait de filmer une mouette “parce qu’elle représentait l’effondrement spirituel de l’Occident”.

Et Sofia fumait dans un coin avec ce regard de femme ayant déjà mentalement insulté toute l’espèce humaine avant vingt-deux heures.

Au milieu de tout ça…

Emmanuel était assis un peu à l’écart.

Sur un vieux canapé extérieur défoncé par le sel.

Un carnet sur les genoux.

Et il écrivait.

Pas “il essayait d’écrire”.

Non.

Le truc sortait tout seul.

Costa.

Luna.

La plage.

Les vieux cafés.

La fatigue.

Les fantômes.

Les gens cassés qui continuent quand même d’aimer un peu.

Le bruit de Villa Maria disparaissait progressivement autour de lui pendant que les phrases arrivaient.

Puis soudain :

— Attends.

Silence.

Emmanuel leva les yeux.

Luna le regardait depuis la terrasse.

— Tu fais quoi ?

— Rien.

— Mensonge français immédiat.

Elle s’approcha.

— Montre.

— Non.

— Emmanuel…

Trop tard.

Alex était déjà derrière elle.

— OH SHIT. Il pointa le carnet.

— White boy writes.

Ricardo surgit immédiatement avec sa bière.

— Attends attends attends… Il plissa les yeux.

— Le Français mystérieux est aussi un artiste torturé ?

— On est foutus, souffla Sofia derrière sa cigarette.

Tiago avait déjà sorti sa caméra.

— OBRIGADOOOOOO ! Il filmait Emmanuel.

— LE PERSONNAGE PRINCIPAL ÉCRIT SON MONOLOGUE INTÉRIEUR !

Emmanuel referma immédiatement le carnet contre lui.

Très mauvaise idée.

Parce que maintenant…

tout le monde voulait lire.

— Emmanuel. Luna tendit la main.

— Donne.

— Absolument pas.

— DONNE.

— Non.

Alex riait déjà tellement qu’il n’arrivait plus à respirer correctement.

— Bro acting like he wrote nuclear secrets.

Même Joaquim s’était réveillé.

Le vieux leva lentement la tête depuis sa chaise.

— Si ça parle d’amour et de surf… Il prit une gorgée de bière.

— ça finit toujours mal.

Puis Luna réussit finalement à attraper le carnet.

Trahison immédiate.

— Luna…

Mais elle lisait déjà.

Et progressivement…

quelque chose changea sur son visage.

Le sourire disparut.

Pas dans le mauvais sens.

Dans le vrai.

Puis Ricardo s’approcha derrière elle.

Puis Alex.

Puis Lara.

Puis Sofia.

Et petit à petit…

Villa Maria devint silencieuse.

Complètement silencieuse.

Même Tiago arrêta de filmer.

Luna lisait à voix haute maintenant.

Quelques phrases seulement.

Sur :

— la fatigue des adultes, les gens qui jouent des rôles, l’océan qui calme enfin le bruit intérieur, et cette façon qu’ont certaines personnes de nous faire sentir vivants sans même essayer.

Le vent soufflait doucement sur la terrasse.

Et personne ne rigolait plus.

Alex regardait maintenant l’océan avec sa glace fondue dans la main.

Ricardo avait arrêté de boire.

Même Sofia semblait avoir oublié sa cigarette.

Puis Luna referma lentement le carnet.

Et regarda Emmanuel comme si elle découvrait encore une nouvelle couche chez lui.

— Putain…

Silence.

Puis Ricardo souffla doucement :

— Frère… Il secoua lentement la tête.

— T’écris comme si tu disséquais les gens sans leur faire mal.

Silence encore.

Puis Sofia prit enfin la parole.

Très calmement.

— Non. Elle regardait toujours le carnet.

— Il écrit comme quelqu’un qui a énormément souffert… Elle leva les yeux vers Emmanuel.

— mais qui aime encore profondément les êtres humains malgré ça.

Et bordel…

personne ne trouva rien à répondre après une phrase pareille.

Même Emmanuel.

Puis Joaquim se leva lentement avec sa bière.

Il regarda Emmanuel longtemps.

Très longtemps.

Puis :

— Ah. Petit hochement de tête.

— Donc toi… Il désigna le carnet.

— t’es pas juste perdu.

Silence.

Le vieux sourit légèrement.

— T’es en train de transformer ta douleur en quelque chose d’utile.

Et honnêtement…

Emmanuel sentit cette phrase lui traverser le ventre beaucoup plus profondément qu’il ne voulait l’admettre.

Parce qu’au fond…

c’était peut-être exactement ce qu’il essayait de faire depuis le début sans encore réussir à le formuler clairement.

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