Chapitre 39 - Les hommes fatigués confondent souvent l’amour avec le fait de tenir jusqu’à l’épuisement
Après l’appel avec Klydia, Emmanuel était sorti marcher seul sur la plage.
Vila Maria faisait encore du bruit derrière lui. Des rires. De la musique. Alex qui hurlait probablement quelque chose sur les donuts. La vie continuait.
Mais lui…
avait besoin d’air.
Le vent soufflait fort sur Costa da Caparica cette nuit-là. Les vagues explosaient dans l’obscurité avec cette violence régulière qui finit presque par calmer le cerveau.
Klydia avait pleuré pendant l’appel.
Pas énormément.
Pas théâtralement.
Le genre de tristesse fatiguée des gens qui savent déjà que quelque chose est terminé mais qui continuent malgré tout à tendre les mains dans le vide.
Et honnêtement…
ça lui avait arraché le ventre.
Parce qu’il l’aimait encore.
Pas comme avant. Pas avec cette passion douloureuse des débuts.
Mais avec cette tendresse immense qu’on garde pour les êtres avec qui on a traversé une partie entière de sa vie.
Il revoyait : la Lituanie, les hivers, les appartements, les cafés, les nuits où ils regardaient des séries en silence, les moments où elle riait vraiment.
Et surtout…
tout ce qu’ils avaient essayé de tenir ensemble malgré les fissures.
Klydia n’était pas “mauvaise”.
La vie avait simplement été plus dure avec elle qu’avec beaucoup d’autres.
Sa maladie hormonale l’avait épuisée pendant des années. L’accident de parachute avait terminé le travail.
Sa colonne vertébrale n’avait jamais vraiment récupéré.
Et progressivement…
le couple avait changé de forme.
Sans même qu’ils s’en rendent compte.
Emmanuel était devenu : le pilier financier, le moteur, le soutien émotionnel, le type solide, celui qui porte, celui qui gère.
Au début, il l’avait fait naturellement.
Par amour.
Parce qu’aimer quelqu’un, parfois, c’est accepter de porter plus lourd pendant un moment.
Mais les années avaient passé.
Et “un moment” était devenu : toujours.
Toujours payer. Toujours rassurer. Toujours soutenir. Toujours encaisser.
Même sexuellement…
quelque chose s’était lentement éteint entre eux.
Pas brutalement.
Pire.
Progressivement.
Comme une lumière qui perd doucement de l’intensité jusqu’à ce qu’un jour on réalise qu’on vit presque dans le noir.
Et Emmanuel s’était perdu là-dedans.
Pas à cause de Klydia uniquement.
À cause de lui aussi.
Parce qu’il avait cru pendant longtemps qu’aimer signifiait tenir jusqu’à disparaître un peu soi-même.
Puis il y avait eu Rolina.
Et bordel…
cette rencontre avait tout explosé.
Pas parce qu’elle était “mieux”.
Parce qu’elle lui avait rappelé quelque chose de fondamental :
il était encore vivant.
Encore désirable. Encore capable de ressentir. Encore capable de vibrer pour quelqu’un.
Et cette vérité-là avait été impossible à oublier ensuite.
Même après sa peur. Même après son recul. Même après son absence au Portugal.
Alors au fond…
ni Klydia, ni Rolina, n’étaient réellement responsables seules de son départ.
Elles avaient simplement révélé deux vérités différentes.
Klydia lui avait montré jusqu’où il pouvait aimer jusqu’à l’épuisement.
Rolina lui avait montré qu’il existait encore une partie de lui qui refusait de mourir intérieurement.
Et maintenant…
il y avait Luna.
Le vent souffla plus fort sur la plage.
Emmanuel regardait les vagues noires apparaître puis disparaître dans la nuit.
Il se demandait si cette femme-là pourrait réellement lui apporter ce qu’il cherchait.
Pas seulement de l’amour.
Il connaissait déjà l’amour.
Non.
Ce qu’il cherchait maintenant était plus rare.
Une partenaire.
Quelqu’un qui : avance, construit, partage, porte parfois aussi.
Quelqu’un avec qui la vie ne ressemble pas uniquement à un sauvetage permanent.
Puis soudain…
Emmanuel sourit légèrement tout seul dans le vent.
Parce qu’il réalisa quelque chose d’absurde :
il essayait encore de prévoir l’avenir.
Comme si la vie fonctionnait comme un contrat bancaire avec clauses et garanties.
Alors que l’océan lui répétait exactement l’inverse depuis des années.
Personne ne connaît le prochain set.
On peut : observer, sentir, anticiper un peu.
Mais au final…
la vague suivante fera toujours ce qu’elle veut.
Et peut-être que vivre, aimer, construire quelque chose avec quelqu’un…
c’était exactement ça.
Accepter qu’on peut se maîtriser soi-même.
Mais qu’on ne maîtrisera jamais totalement : les sentiments, les peurs, les choix, ou le cœur des autres.
Le vrai poison n’était peut-être pas l’incertitude.
Le vrai poison…
c’était vouloir transformer les êtres humains en projections sécurisées.
Faire des plans. Projeter. Posséder demain avant même qu’il existe.
Alors qu’au fond…
les rêves étaient différents.
Les rêves laissent respirer.
Les plans enferment.
Le vent faisait claquer sa veste pendant qu’il marchait seul face à l’Atlantique.
Et soudain, Emmanuel repensa à Siddhartha.
À cette idée simple : la voie du milieu.
Ni fuir le monde. Ni s’y perdre complètement.
Aimer sans posséder. Avancer sans contrôler. Rêver sans exiger.
Peut-être que la paix se trouvait quelque part là.
Pas dans la certitude.
Dans l’équilibre.
Puis Emmanuel regarda l’océan une dernière fois avant de retourner vers les lumières de Villa Maria.
Et pour la première fois depuis longtemps…
il n’essayait plus vraiment de savoir ce que demain allait devenir.

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