I. La Capitale

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Hina Taumata relisait le dossier Brémice pour la quatrième fois. Elle n'y cherchait rien de neuf ; relire un dossier de trois pages occupe les mains pendant que la tête travaille à autre chose. Papier confédéral, en-tête bleu, la mention « session extraordinaire » soulignée d'un trait qui avait un peu bavé. Le café posé sur le rebord de la fenêtre en début de lecture avait eu le temps de refroidir. Elle le but quand même. Par la fenêtre ouverte montait le bruit du marché de Tane, les voix, une charrette sur les pavés.

Le Conseil se réunissait deux semaines plus tôt que prévu. Le dossier ne disait pas pourquoi, ou plutôt il le disait dans un vocabulaire que n'importe qui à la Section 2 savait lire. « Circonstances nouvelles » voulait dire qu'Alis Ra'hi allait mal. « Calendrier révisé » voulait dire que quelqu'un, à Brémice, avait jugé qu'il ne fallait plus attendre.

Hina referma le dossier, le glissa dans sa sacoche et sortit.

Mataroa, mois 5, fin de saison sèche. Il avait plu avant l'aube, brièvement, juste de quoi mouiller les pavés sans que ça dure. La lumière du matin frappait les façades blanches de la rue Hao et l'air avait cette odeur de sel et de tiaré que le vent du sud-ouest ramenait du port.

Hina descendit à pied. Quinze minutes jusqu'au quartier général, dix de plus jusqu'à la tour. Elle ne prenait jamais de véhicule ; elle préférait voir comment le marché s'installait, qui chargeait sa charrette, qui ne la chargeait pas.

Au marché de Tane, les marchandes disposaient les mangues et les goyaves sur des tissus de couleur. Les mangues étaient petites cette année ; la saison sèche avait dû être rude dans les atolls du sud. Plus haut dans la rue, un menuisier rabotait devant sa porte, et le bruit de la lame revenait à intervalles réguliers, couvert par moments par un oiseau qu'Hina n'avait jamais réussi à identifier, un sifflement à trois notes qui s'arrêtait dès qu'on levait les yeux. Les drapeaux du Royaume pendaient aux balcons des bâtiments administratifs, immobiles.

La tour d'amarrage dominait la crête orientale de la ville. Quatre-vingts mètres d'acier et de béton sur un promontoire rocheux, face au vent dominant. Deux bras dépassaient du fût, l'un au-dessus de l'autre. Au bras inférieur, un dirigeable civil était arrimé, coque blanche. Les deux bras pointaient vers le sud-ouest, comme presque toujours. Un autre appareil approchait par le nord, encore loin, réduit à un point contre les nuages.

Hina arriva au quartier général sans s'être arrêtée. Un salut de sa part, dans cette rue, entraînait dix minutes de conversation, et ce matin elle n'avait pas dix minutes.

Le bâtiment de la Section 2 ne portait aucun signe distinctif, ce qui en soi ne trompait personne ; tout Mataroa savait ce qui se faisait derrière cette porte. Deux étages, pierre grise, des volets en bois dont la peinture avait pris la couleur de la pierre, un frangipanier dans la cour qui laissait tomber ses fleurs blanches sur les dalles. Les Hauts-Vents n'avaient jamais eu de goût pour le secret institutionnel. La Section 2 existait, chacun le savait, et la conversation s'arrêtait là.

Hina monta au premier. Dans la salle d'écoute, deux opérateurs en manches courtes étaient penchés sur leurs récepteurs, casques aux oreilles. L'un d'eux avait posé un verre de thé sur l'appareil, ce qu'elle avait interdit trois fois. Elle ne dit rien et s'arrêta devant le bureau de Tarapo.

— Je pars pour Brémice ce matin. Trois jours. Le briefing est dans le dossier d'hier.

Tarapo leva les yeux de ses papiers. Barbe grise, un crayon coincé derrière l'oreille qu'il ne semblait jamais utiliser.

— Le dossier Morris ?

— Au retour. J'ai quelqu'un en tête pour la station d'écoute, on en parle à ce moment-là.

Il hocha la tête.

Hina ressortit et prit le chemin de la tour.

L'escalier taillé dans la roche datait du siècle précédent. Marches larges, peu profondes, conçues pour des passagers chargés de bagages. La peinture blanche des garde-corps en fer forgé s'écaillait par plaques, et personne ne l'avait refaite depuis qu'Hina empruntait cet escalier, c'est-à-dire une quinzaine d'années. En montant, elle voyait Mataroa en contrebas. La ville occupait le flanc sud d'une ancienne caldeira ouverte sur la mer, et les rues descendaient vers le port en éventail. Les toits de tuile rouge, les tôles ondulées, les cimes des cocotiers et des arbres à pain, le soleil du matin découpait tout cela en ombres franches. Le port n'était qu'un quai courbe où les barques des pêcheurs de lagon se balançaient à l'amarre, trop petites pour les courants du large, juste assez pour les eaux calmes des atolls proches. La mer, au-delà, était d'un bleu si foncé qu'on l'aurait dite solide.

On ne voit bien un pays que depuis le ciel. On ne le comprend que depuis le sol. Hina avait assez grimpé d'escaliers et pris assez de dirigeables pour savoir que les deux vues mentaient. La Monésie tenait ensemble par la volonté d'une femme de quatre-vingt-dix ans assise dans un fauteuil à Brémice. Depuis quelques mois, Hina se demandait combien de temps le fauteuil resterait occupé.

La tour, de près, avait le béton abîmé des constructions qu'on entretient juste assez pour qu'elles tiennent. De la rouille suintait aux jointures des armatures et la mousse avait colonisé les recoins d'ombre. L'ascenseur était en panne. Hina monta par l'escalier en spirale ; chaque marche métallique résonnait sous ses pas.

Au terminal, une dizaine de passagers attendaient la ligne de Brémice. Des commerçants en costume léger, une famille avec des valises en carton ficelé, un officier en kaki dont les galons brillaient sous les néons. L'officier salua Hina d'un signe de tête. Elle répondit du même geste. Ils se connaissaient de vue ; le nom, elle ne l'avait jamais retenu, ou jamais demandé.

Le dirigeable était arrimé au bras de la tour. Un monolobe civil, coque gris-blanc, immatriculation peinte en bleu sur le flanc. Soixante places, deux moteurs à pétrole. Six heures jusqu'à Brémice ; Hina avait fait ce trajet assez souvent pour ne plus regarder par le hublot, ce qui ne l'empêcherait pas de le faire.

L'embarquement se fit par la passerelle, un couloir métallique suspendu entre le bras de la tour et la porte de la nacelle, qui oscillait avec le vent et le poids des passagers. Un membre d'équipage en combinaison grise accueillit les passagers à la porte. Hina trouva sa place côté tribord, rangée trois, posa sa sacoche entre ses pieds.

Les dirigeables ne décollent pas, ils se détachent. Le verrouillage se relâcha avec un claquement sec. Le bras se rétracta le long de son rail et l'appareil se sépara de la tour. Une seconde en suspension, tenu par rien d'autre que l'hélium dans ses cellules. Les moteurs montèrent par paliers, un grondement sourd, et le dirigeable pivota pour prendre le vent de travers et mettre le cap au nord.

Mataroa glissa sous les fenêtres. La caldeira verte, le port, les barques sur l'eau sombre. La côte s'éloigna, les falaises, les lignes d'écume sur les récifs. Les atolls apparurent après la côte, épars d'abord, puis en grappes, des anneaux de corail et de sable autour de lagons turquoise. Les seuls endroits de Monésie où l'eau était assez calme pour qu'on y pêche. La frontière entre le lagon et le large se voyait nettement de cette altitude, turquoise d'un côté du récif, noire de l'autre. L'archipel s'étendait au-delà de ce que le regard pouvait couvrir.

Hina regardait par le hublot. Six heures de vol pour penser à ce que le dossier ne disait pas : combien de temps avant qu'Alis Ra'hi meure, avant que la République des Sakoa teste un traité qui n'avait jamais été testé, avant que la Principauté de Pomon commence les calculs que tout le monde redoutait.

Le dirigeable monta pour franchir une couche de nuages. Les hublots blanchirent, puis la lumière revint d'un coup au-dessus, dure, sur un plancher de nuages compact. Les passagers lisaient ou dormaient. Le bourdonnement des moteurs, grave et continu, avait fini par se confondre avec le silence.

Hina rouvrit le dossier. Le briefing tenait en peu de mots. L'état d'Alis Ra'hi se résumait à trois formules : « fatigue avancée », « épisodes de confusion brefs », « mobilité réduite ». Quatre-vingt-dix ans, dont soixante-dix de présidence. Les mots du briefing étaient choisis pour ne rien dire de plus que ce que le destinataire savait déjà, ce qui est la définition d'un document inutile, sauf que ce document-là confirmait une chose : le sujet était devenu assez grave pour qu'on écrive trois pages de rien.

Le dossier mentionnait aussi que les quatre autres pays avaient confirmé leur participation, y compris le Comté Gonémiaïque. Le Comté Gonémiaïque ne se déplaçait pas facilement. Quand il venait, c'est que l'équilibre avait bougé, ou allait bouger.

Le reste du vol, Hina le passa les yeux fermés à préparer des conversations et anticiper des répliques.

Brémice apparut trois quarts d'heure avant l'amarrage. L'île était grande, bien plus que celles des Hauts-Vents, mille kilomètres carrés de plateaux et de forêts d'altitude, des falaises côtières. Sa position isolée au nord de l'archipel en avait fait le siège de la Confédération.

Le dirigeable entama sa descente. La tour principale de Brémice était plus haute que celle de Mataroa, flanquée à plusieurs kilomètres de deux tours secondaires. Le terminal était en pierre blanche, avec des baies vitrées sur toute la façade. À Mataroa, le terminal était en béton.

Le bras du dirigeable coulissa vers celui de la tour. Le verrouillage claqua. La passerelle se déploya. Hina attendit que la file avance et sortit dans l'air de Brémice. L'air était plus frais et plus sec que celui de Mataroa ; l'île se trouvait assez au nord pour que le climat soit tempéré. Hina ajusta le col de sa veste.

Un véhicule l'attendait en bas de la tour, conduit par un fonctionnaire confédéral en costume gris qui ne dit rien pendant les quinze minutes de trajet. Les rues de Brémice étaient bordées de bâtiments en pierre de taille et de parcs clos de grilles en fer forgé.

Le palais du Conseil était un édifice rectangulaire à colonnades, deux étages, un perron de marbre que cent cinquante ans de délégations avaient usé. Hina y venait assez souvent pour connaître les visages des gardes et l'odeur des couloirs, la cire, le papier ancien, un fond de tabac froid qui n'avait plus de source identifiable. Elle n'entrerait pas dans la salle du Conseil demain ; elle n'était pas déléguée. Sa place était dans les couloirs, les antichambres, les conversations à voix basse entre deux portes. Le travail se faisait là.

Le soir, dans sa chambre d'hôtel à trois rues du palais, Hina ouvrit la fenêtre et regarda les toits de Brémice dans la lumière du couchant. Le vent portait une odeur de feuilles mouillées et de pierre chaude. Quelque part dans le palais, à trois rues de là, Alis Ra'hi vivait encore.

Alis Ra'hi présidait encore, et tant qu'elle présidait, le mot « après » n'existait pas.

Hina ferma la fenêtre. Demain, le Conseil.

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