II. Le Conseil

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Le ciel de Brémice était gris ce matin-là, bas, avec un vent d'est qui faisait claquer les drapeaux confédéraux sur les toits. Hina prit son café debout devant la fenêtre de l'hôtel. Le café était chaud, ce qui la changeait de la veille.

Le palais était à cinq minutes à pied. Hina y arriva par l'entrée latérale, un couloir étroit que les conseillers non officiels utilisaient depuis toujours et dont personne n'avait songé à changer la serrure. L'huissier la salua par son nom.

Dans l'antichambre, elle retrouva Kauri Temauri, le délégué des Hauts-Vents, qui feuilletait ses notes debout. Temauri avait été colonel avant d'être diplomate, et il gardait du métier précédent une raideur dans les épaules et l'habitude de ne jamais s'asseoir quand il pouvait rester debout.

— Taumata. Vous entrez avec nous ce matin.

Ce n'était pas une question. Hina leva un sourcil.

— Le troisième siège est libre depuis que Paea a pris sa retraite. Asseyez-vous, écoutez, ne parlez que si je vous le demande.

S'asseoir dans la salle du Conseil en tant que directrice du renseignement n'avait rien d'habituel. Hina ne savait pas si c'était un geste de confiance ou un test, et Temauri n'était pas le genre d'homme à préciser. Elle le suivit à l'intérieur.

La salle était un rectangle sobre. Lambris sombres, plafond à caissons, une table ovale assez grande pour les six délégations. Carafes d'eau, blocs de papier, crayons taillés. Le greffier installait ses registres au bout de la table, le dos courbé. La lumière du matin entrait grise par les fenêtres hautes et faisait luire le bois.

Hina s'assit à la gauche de Temauri. Elle posa devant elle son carnet, un petit cahier à spirale, couverture marron, qu'elle achetait toujours chez le même papetier de Mataroa. Elle l'ouvrit à une page vierge.

Les délégations s'installèrent. Le Daime de Brémice d'abord : le secrétaire général et deux conseillers. Le secrétaire général portait le même costume que lors de la dernière session, ou un costume identique, ce qui chez un homme de cette fonction revenait au même. Puis le Comté de Bas-Vent, représenté par son secrétaire permanent, un homme au visage rond qui posa devant lui un dossier si épais qu'il ne pourrait pas le lire en séance et qui servait surtout à occuper de la place sur la table.

La République des Sakoa arriva avec Rava Nohiti en tête. Nohiti était un homme large, bronzé, le col de chemise ouvert sous la veste, le genre de personne qui entre dans une pièce et s'y installe comme si elle lui appartenait. Il serra des mains, tapota l'épaule du secrétaire de Bas-Vent, adressa un clin d'œil au Pomonien qui ne le lui rendit pas. En passant devant les sièges des Hauts-Vents, il s'arrêta et posa une main sur le dossier de la chaise vide.

— Madame Taumata. Félicitations pour votre nomination. Comment ça se passe, la direction du renseignement ?

Hina soutint son regard.

— Calmement, monsieur Nohiti.

Nohiti s'étira légèrement, les deux mains sur le dossier de la chaise, et sa voix porta à travers la salle.

— Très bien. J'espère que vous saurez nous donner du fil à retordre, contrairement à vos prédécesseurs.

Il rejoignit son siège avec la démarche d'un homme qui a tout son temps. Le fait qu'il connaisse son nom et son poste ne surprenait pas Hina ; la manière dont il venait de jauger la nouvelle directrice du renseignement devant toute la table, en revanche, était le genre de geste qu'elle rangea dans un coin de sa mémoire.

Le délégué de la Principauté de Pomon arriva en dernier parmi les représentants. Un homme mince en costume gris clair qu'Hina n'avait jamais vu. Le précédent avait été rappelé deux sessions plus tôt, sans explication. Celui-ci s'assit, ouvrit son dossier et ne salua personne.

Le siège du Comté Gonémiaïque resta vide. Hina le nota dans son carnet. Le dossier avait confirmé leur participation. Confirmer puis ne pas venir était un geste que le Comté Gonémiaïque ne faisait pas par négligence.

Alis Ra'hi entra par une porte latérale, soutenue par un aide qui la tenait au coude sans en avoir l'air. Petite, maigre, les cheveux blancs tirés en arrière, une robe sombre sans ornement. Elle marchait lentement, chaque pas posé avec une concentration visible. L'aide la conduisit jusqu'au fauteuil de présidence, plus large que les autres, en bois sculpté, dont les accoudoirs étaient usés à l'endroit exact où ses mains se posaient depuis soixante-dix ans. Elle s'assit. L'aide recula. Alis Ra'hi parcourut la table du regard, visage par visage.

Sa voix portait sans effort, basse, un peu rauque.

— Nous siégeons en session extraordinaire. Le Comté Gonémiaïque, qui avait confirmé, n'est pas là. Si quelqu'un a une explication, qu'il la donne maintenant.

Personne ne parla.

— Bien. Vous savez pourquoi cette session a été avancée. Je suis vieille et je suis malade, et les médecins ne me disent rien que j'aie envie de répéter ici. Je présiderai aussi longtemps que je serai en état de présider. Ce qui se passera ensuite est une question légitime. Ce n'est pas une question pour aujourd'hui. Premier point.

Cinq secondes de silence. Puis le secrétaire général prit la parole.

Le premier point portait sur les quotas d'exportation de coprah entre le Royaume et la République. Temauri présenta la position du Royaume des Hauts-Vents : les quotas actuels étaient déséquilibrés, les producteurs des atolls du sud vendaient à perte depuis deux saisons, il fallait renégocier.

Nohiti se cala dans son siège, un bras passé sur le dossier de la chaise voisine, et répondit sans consulter ses notes.

— Les quotas ont été négociés il y a trois ans sur la base de volumes qui, à l'époque, convenaient aux deux parties. Si les producteurs des Hauts-Vents vendent à perte, c'est peut-être un problème de rendement plutôt qu'un problème de quotas. Ça arrive.

Temauri raidit les épaules.

— Les rendements sont stables. Ce qui a changé, c'est le prix que la République paie à l'import. Quinze pour cent de moins qu'il y a deux ans, sans renégociation.

— Les prix du marché fluctuent. C'est le principe d'un marché.

— Pas quand une seule partie contrôle les circuits d'achat.

Nohiti écarta les mains, paumes ouvertes, le geste d'un homme qui n'a rien à cacher et qui aimerait beaucoup qu'on le croie. Hina nota dans son carnet : ne nie pas les 15%. Ne les conteste même pas. Contourne.

Alis Ra'hi leva la main. Les deux hommes se turent.

— Les chiffres sont dans le dossier. Commission mixte, examen des prix pratiqués sur les deux dernières années, conclusions à la prochaine session. Objections ?

Le secrétaire du Comté de Bas-Vent leva brièvement la main.

— Le Comté tient à rappeler que toute modification des quotas devra tenir compte de l'impact sur les flux commerciaux transitant par nos ports francs. Nous ne voudrions pas que des mesures prises dans la précipitation viennent perturber un équilibre qui profite à l'ensemble de la Confédération.

Alis Ra'hi le regarda par-dessus ses lunettes.

— Nous ne toucherons pas à votre argent.

Le secrétaire du Comté de Bas-Vent ne répondit pas. Hina nota qu'Alis Ra'hi n'avait pas dit « vos ports francs » ni « les flux commerciaux » ni aucune des formules que le secrétaire avait soigneusement employées. Elle avait traduit.

Le délégué de la Principauté de Pomon ne prit pas la parole sur les quotas. Il écoutait, le visage immobile, les mains posées à plat sur la table.

Le deuxième point portait sur l'attribution des fréquences radio dans les Morris. Le sujet avait l'air technique. Il ne l'était pas. Les fréquences dans les Morris étaient disputées depuis des années entre le Royaume des Hauts-Vents et la République des Sakoa, les deux seuls pays assez grands pour y maintenir des stations.

Temauri exposa la demande : le Royaume des Hauts-Vents souhaitait que la Confédération attribue formellement une bande de fréquences à chaque pays dans la zone, pour éviter ce qu'il appela « les interférences ».

Nohiti se pencha en avant, les coudes sur la table, l'air sincèrement curieux.

— Les interférences. Quelles interférences, exactement ?

— Des transmissions sur nos fréquences qui ne viennent pas de nos stations.

— Vous avez des preuves ?

— Nous avons des relevés.

— Des relevés ne sont pas des preuves.

Nohiti se recala dans son siège et croisa les bras derrière la nuque, comme si le sujet l'amusait plus qu'il ne le préoccupait.

— Accuser un pays membre de brouiller les fréquences d'un autre sans preuves formelles, ce serait, comment dire... prématuré.

Le délégué de la Principauté de Pomon prit la parole pour la première fois. Sa voix était calme, posée, sans accent particulier.

— La Principauté soutient la demande d'attribution formelle. Les interférences dans les Morris affectent également nos communications civiles avec les atolls de la zone nord.

Deux phrases. Hina nota que Nohiti avait cessé de sourire pendant les trois secondes qu'elles avaient duré. L'appui de la Principauté de Pomon changeait le rapport de force : ce n'était plus une plainte isolée du Royaume des Hauts-Vents, c'était une coalition.

Alis Ra'hi trancha.

— Attribution formelle. Le secrétariat préparera une proposition de répartition pour la prochaine session. Point suivant.

La session continua. Questions de navigation aérienne, litiges fonciers sur un atoll contesté, renouvellement d'un accord sanitaire. Des sujets que le Conseil traitait depuis des décennies et qu'il traiterait encore longtemps, si le Conseil durait encore longtemps.

Pendant toute la séance, Hina observait autant qu'elle écoutait. La main gauche d'Alis Ra'hi tremblait sur l'accoudoir, un tremblement fin, continu, qu'elle masquait en croisant les doigts. Elle buvait de l'eau souvent. À deux reprises elle ferma les yeux pendant qu'un délégué parlait, trois ou quatre secondes, et les rouvrit avec une vivacité qui ressemblait à un effort de volonté.

La séance fut levée à midi. Les délégations sortirent par petits groupes. Hina regarda Alis Ra'hi se lever, reprendre le bras de son aide, et quitter la salle par la porte latérale. La porte se referma derrière elle.

Dans le couloir, Nohiti passa à côté d'Hina en enfilant sa veste, détendu, comme s'il sortait d'un déjeuner entre amis.

— Passionnante session. Vous devriez venir plus souvent, madame Taumata. Ça met de la vie.

Il lui adressa un sourire large, le genre de sourire qui montre trop de dents, et s'éloigna avec ses collègues en parlant fort d'un restaurant qu'il voulait essayer ce soir. Hina le regarda partir. Nohiti faisait le commercial jusque dans les couloirs du Conseil, et c'est ce qui le rendait difficile à cerner ; on ne savait jamais où s'arrêtait le numéro et où commençait le calcul.

Hina retrouva Temauri dans un bureau vide du premier étage.

— Namu, c'est confirmé ?

— Les rois ont validé. Vous avez votre agent ?

— Je l'ai.

— Discret, la mission. Pas de matériel lourd, pas de profil visible. Si les Sakoa repèrent la station, on perd l'avantage et on gagne un incident diplomatique.

— Je sais.

L'après-midi, le palais se vida. Hina resta dans l'antichambre du deuxième étage avec son carnet. Trois points d'interrogation dans la marge. Le Comté Gonémiaïque absent après avoir confirmé. Le délégué pomonien que personne ne connaissait. Les yeux fermés d'Alis Ra'hi, trois secondes au milieu d'une intervention, comme si le courant avait été brièvement coupé.

Hina tourna une page et écrivit en haut : Namu. En dessous : Jonas Vaima. Elle referma le carnet et le glissa dans sa sacoche.

Le vent d'est avait forci. Par la fenêtre de l'antichambre, les arbres du parc penchaient sous les rafales. Aucun dirigeable dans le ciel ; par ce vent, les approches étaient impossibles.

Hina prit le chemin de l'hôtel pour rédiger son rapport.

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