III. L'agent
Jonas Vaima apprit qu'il partait pour Namu un mardi soir, chez Tino, entre une bière et un poisson grillé. Tarapo était venu le trouver là parce que Jonas dînait chez Tino presque tous les soirs ; pas par gourmandise, la cuisine ne changeait jamais, mais parce qu'au comptoir on finit toujours par parler à quelqu'un, et Jonas avait besoin de parler aux gens comme d'autres ont besoin de courir le matin.
Le message tenait en trois lignes. Jonas le lut, le plia, le glissa dans sa poche et finit son poisson.
Chez Tino, c'était six tables en bois, un comptoir en zinc dont le rebord était cabossé à l'endroit où les pêcheurs posaient leurs coudes, une cuisine ouverte sur la salle. Le fils de Tino servait, lent, les yeux ailleurs. Jonas avait sa place au comptoir, vers le mur, un tabouret dont la mousse du siège avait pris la forme exacte de ses habitudes. Il venait là depuis quatre ans. Il connaissait les visages des habitués, leurs prénoms, les histoires qu'ils racontaient une deuxième fois sans le savoir. C'était son métier aussi, dans un sens ; écouter les gens qui parlent sans qu'ils aient le sentiment d'être écoutés.
Le pilote de ligne assis à côté de lui demanda ce que disait le message. Jonas dit qu'il changeait de poste. Le pilote voulut savoir où. Les Morris. Le pilote grimaça et commanda une autre bière.
Jonas ne trouvait pas les Morris tristes. Il n'y était jamais allé, mais les endroits petits ne l'avaient jamais gêné. Sur une île de cinquante personnes, on sait vite qui est qui, et Jonas aimait ça ; il préférait les situations lisibles, les villages où les gens se disent bonjour le matin, aux villes où personne ne regarde personne. Quatorze ans à la Section 2 l'avaient confirmé dans cette préférence.
Il paya, salua le comptoir, et rentra chez lui à pied par le quai. Le port sentait le filet mouillé. Les barques des pêcheurs de lagon tiraient sur leurs amarres, coques peintes dont la couleur s'écaillait en plaques irrégulières, bleu sur vert sur bois nu. La nuit était sans vent. Jonas marchait les mains dans les poches.
Son appartement, au-dessus d'un atelier de menuiserie, avait trois pièces dont il n'en occupait que deux. La troisième contenait les cartons de son ex-femme. Reva enseignait à Brémice depuis dix ans. Ils s'étaient quittés dans un silence qui avait tenu lieu d'explication, et Jonas n'avait jamais ouvert les cartons ; il recevait une lettre parfois, répondait toujours, brièvement, sans jamais savoir quoi écrire après « je vais bien ».
Le lendemain, il vit Hina. Elle était rentrée de Brémice et lui fit le briefing en fin de journée, debout devant la carte de la Monésie punaisée au mur de son bureau. Mission d'écoute, matériel léger, pas de couverture.
— Les Morris sont trop petites pour les faux-semblants. Tout le monde saura pourquoi vous êtes là.
Jonas n'eut pas besoin qu'elle précise. Il avait travaillé sous légende deux fois à Brémice, et les deux fois il avait détesté ça ; il s'en sortait bien, et ça le mettait mal à l'aise.
— Le trafic sakoan est de routine. Mais les transmissions chiffrées ont augmenté. Les Morris sont à quatre kilomètres de la République des Sakoa. Pas de profil visible. Si quelque chose sort de l'ordinaire, vous me contactez avant d'agir. Les Morris flottent entre deux pays. Un faux pas donne un prétexte.
— Compris.
— Jonas. Faites-vous apprécier.
Jonas était le genre d'homme que les gens aimaient avant de le connaître, et qu'ils aimaient davantage après. Hina le savait. C'est pour cela qu'elle l'envoyait sur une île de cinquante personnes plutôt qu'un technicien qui aurait capté les mêmes fréquences en ne parlant à personne. La station d'écoute était la mission officielle. Jonas était la méthode.
Le jeudi matin, il prit le chemin de la tour avec le sac de marin de son père sur l'épaule. Toile épaisse, coutures doublées. Le sac sentait le sel et le grenier. Jonas rangeait ses affaires dans le même ordre que son père, les objets lourds au fond, le linge autour ; le geste revenait tout seul, comme un mot dans la langue de son enfance.
La tour d'amarrage apparut au-dessus des toits quand il atteignit la crête. Deux bras tendus vers le sud-ouest. Au bras inférieur, un monolobe civil attendait, coque gris-blanc, immatriculation en bleu sur le flanc. Jonas n'avait pas dit au revoir à grand monde. Les gens auxquels il tenait le reverraient ; les Morris étaient à six heures de vol. Il se le répéta dans l'escalier de la tour, le sac contre la hanche, les marches métalliques sous ses semelles.

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