IV. L'arrivée

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Le vol jusqu'à Torua dura six heures. Jonas avait son sac de marin entre les pieds et la caisse de matériel voyageait en soute, enregistrée sous un numéro de fret de la Compagnie royale des Hauts-Vents, la seule compagnie aérienne d'État de Monésie, ce qui en pratique voulait dire que la caisse arriverait quand elle arriverait.

À Torua, la seule des trois Morris qui avait une tour, Jonas descendit au terminal pour attendre la correspondance. Le terminal était une salle unique, murs en parpaing, ventilateurs au plafond, un guichet fermé. Une centaine de jeunes l'occupaient. Des adolescents en uniforme de lycée assis par terre contre les murs, des garçons et des filles un peu plus âgés en civil avec des sacs de sport empilés, des conscrits en kaki qui avaient encore le crâne rasé du premier mois. La fin du trimestre ramenait tout le monde chez soi. Les enfants des Morris allaient au lycée à Mataroa ou dans les grandes îles, les plus âgés à l'université ou au service civique, et tous revenaient par le même appareil parce qu'il n'y en avait qu'un : un monolobe de vingt places, coque jaunie par le soleil, qui desservait les trois îles en boucle. Vingt places, cent passagers. L'appareil faisait deux rotations par jour quand le vent le permettait. Certains attendaient depuis trois jours. Un groupe de lycéens avait installé des nattes dans un coin de la salle et jouait aux cartes. Deux lycéennes partageaient un sac de mangues séchées. Un conscrit dormait sur son paquetage, la bouche ouverte.

Jonas récupéra sa caisse au comptoir de fret. Bois clair, cerclage en métal, le tampon de la Section 2 à peine lisible sous les étiquettes de transit. L'employé du guichet regarda le tampon, regarda Jonas, et le fit passer sur le vol suivant. Jonas sentit les regards dans son dos en traversant la salle. Un garçon d'une quinzaine d'années, assis sur son sac, le suivit des yeux sans rien dire. Jonas ne se retourna pas. Il aurait préféré attendre son tour ; la priorité de service était un privilège qu'il n'avait pas demandé et qui fonctionnait mal dans une salle où cent adolescents dormaient par terre depuis trois jours.

Il fit charger la caisse dans la soute du petit monolobe et trouva une place à bord entre une caisse de conserves et une femme qui tenait un panier de légumes sur ses genoux.

L'appareil vola bas. Par le hublot, Jonas voyait la mer de près, sombre, striée d'écume, les courants visibles à la surface comme des muscles sous une peau. Pas de terre en vue pendant une vingtaine de minutes. Puis un atoll apparut, un anneau de sable blanc autour d'un lagon vert pâle, si petit qu'il passa sous l'appareil en quelques secondes. Un autre, plus loin. Les atolls avaient l'air de choses oubliées par la mer.

Le pilote annonça Namu.

Jonas regarda par le hublot. L'île était un ovale de végétation dense posé sur le bleu, bordé d'une frange de sable et de récifs. Pas de port, pas de route visible, pas de tour. Quelques toits entre les arbres. Un filet de fumée quelque part. L'île tenait dans un regard.

Le dirigeable descendit en larges cercles. Jonas sentit le changement de pression dans ses oreilles. Par le hublot, le village grossissait à chaque tour : des maisons en bois, un chemin de terre, une clairière au centre du village avec des plots en béton. Des gens s'y rassemblaient. Jonas compta une dizaine de silhouettes, puis quinze, puis il perdit le compte parce que l'appareil inclinait et le village sortait du cadre.

L'amarrage prit du temps. Le dirigeable se stabilisa à une vingtaine de mètres au-dessus de la clairière, moteurs au ralenti, ballotté par un vent de travers qu'on ne sentait pas au sol. L'équipage largua quatre câbles par les trappes de la nacelle. En bas, les gens les attrapèrent, certains en courant, et se mirent à tirer. Jonas voyait les cordes se tendre, les corps arc-boutés, un homme qui criait des ordres en tournant la tête d'un groupe à l'autre. Le dirigeable descendait par à-coups, un mètre, deux mètres, une rafale le repoussait, les cordages claquaient, les gens reprenaient. Un enfant regardait en l'air, la bouche ouverte. Une femme l'écarta du périmètre d'un geste du bras.

La nacelle toucha le sol avec un bruit mat. Les amarres furent nouées aux plots. Les moteurs se turent. Le silence qui suivit n'en était pas un ; c'était le vent, les oiseaux, les voix des gens dehors, mais après huit heures de bourdonnement mécanique le monde semblait dépourvu de son.

Jonas descendit par la porte arrière de la nacelle, son sac sur l'épaule. Deux hommes de l'équipe au sol sortirent la caisse de la soute et la posèrent dans l'herbe. Ses pieds touchèrent l'herbe. L'air sentait le sel, la végétation chaude, une odeur de coprah séchant quelque part. Le soleil était bas, la lumière rasante, dorée, et chaque feuille chaque brin d'herbe projetait une ombre longue.

Tout le monde le regardait. Pas avec hostilité, pas avec curiosité non plus ; ils le regardaient parce qu'il était nouveau, et que sur une île de cinquante personnes un visage nouveau se remarque comme une pierre posée sur une table vide. Jonas les regarda aussi. Des visages tannés, des vêtements de travail, des mains épaisses. Des gens qui tiraient des cordes pour faire descendre un dirigeable et qui le faisaient sans se plaindre parce que c'était la seule façon de recevoir du courrier, des conserves et des passagers.

Un homme s'approcha. Large, bronzé, pieds nus dans des sandales en cuir usé, un sourire qui découvrait des dents blanches. Il tendit la main.

— Teui Parata. Bienvenue à Namu.

Sa poignée de main était ferme, chaude, le genre de poignée qui dure une seconde de plus que nécessaire. Jonas se présenta. Teui prit le sac de marin de son épaule sans demander la permission et le cala sous son bras. Un adolescent qu'il appela d'un geste vint chercher la caisse. Ils la portèrent à deux, chacun une poignée.

— Votre maison est prête. On a réparé le volet la semaine dernière, il tenait plus depuis le dernier coup de vent. Vous avez mangé ? Ma fille a fait du poisson.

Jonas n'avait pas mangé depuis Torua. Il dit oui. Teui partit devant sur le chemin de terre, le sac de Jonas sous un bras, l'autre bras libre, et parlait en marchant. Il désignait les maisons au passage, donnait les noms des occupants, signalait un arbre abattu par la tempête du mois dernier qu'on n'avait pas encore débité. Jonas écoutait. Le chemin était étroit, bordé de végétation dense, frangipaniers, hibiscus, des bananiers dont les feuilles faisaient de l'ombre sur le sentier. Le sol était sec, tassé par les pas. Jonas entendait la mer derrière les arbres, un grondement sourd sur le récif.

La maison était au bout du chemin, un peu à l'écart du village. Bois sombre, toit en feuilles de pandanus tressées, une pièce principale, une chambre, une cuisine sous un auvent extérieur. Le volet neuf se voyait : le bois était plus clair que le reste. Jonas posa son sac sur le lit. Le matelas était mince, propre, posé sur un cadre en bois. Par la fenêtre de la chambre, il voyait la mer à travers les arbres.

Teui l'attendait dehors.

— Venez, on mange chez moi. Vous aurez le temps de vous installer demain.

Jonas ferma la porte, qui n'avait pas de serrure, et suivit Teui.

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