V. La maison
Jonas installa la station d'écoute le lendemain de son arrivée. Il poussa la table de la pièce principale contre le mur du fond, sous la fenêtre qui donnait sur la mer, et disposa les deux récepteurs côte à côte. L'appareil de chiffrement prit le coin gauche de la table ; un boîtier en métal gris, le cadran à molette marqué de chiffres peints à la main, une manivelle latérale qui grinçait au quart de tour. Jonas le connaissait depuis le service civique. Il en avait utilisé trois modèles au cours de sa carrière et celui-ci était le plus ancien, ce qui le rendait aussi le plus fiable ; les machines simples tombent en panne moins souvent parce qu'elles ont moins de raisons de le faire.
Il connecta les câbles, vérifia les prises, alluma le premier récepteur. Un grésillement large, indifférencié, le bruit de fond de l'atmosphère. Jonas tourna le cadran. Une fréquence commerciale sakoane apparut : deux voix qui discutaient d'un chargement de coprah en retard, un accent du sud traînant sur les voyelles. Jonas nota la fréquence, l'heure, les indicatifs dans le cahier. Le cahier était neuf. La première ligne d'un cahier neuf avait toujours quelque chose de solennel ; Jonas écrivit plus petit que d'habitude, comme s'il ne voulait pas prendre trop de place dans un carnet qui allait devoir durer.
L'antenne fut plus longue à monter. Il grimpa sur le toit par une échelle empruntée au voisin. Le pandanus tressé n'était pas fait pour ses quatre-vingts kilos ; les feuilles craquaient sous ses genoux. Il fixa le mât au pignon avec du fil de fer, tendit le câble le long de la poutre faîtière et le fit redescendre par la fenêtre. L'antenne n'était pas visible depuis le chemin. Jonas la monta discrète par habitude, pas par nécessité ; tout Namu savait ce qu'il faisait là, et si quelqu'un avait voulu voir l'antenne il n'aurait eu qu'à passer derrière la maison.
Le signal s'affermit dès le branchement. Jonas enfila le casque et écouta une heure. Routine. Météo, autorisations de vol, un échange entre deux postes côtiers sur une balise défectueuse. Il nota tout, referma le cahier, retira le casque. Ses oreilles bourdonnaient. Par la fenêtre ouverte, le bruit du vent et de la mer remplaça celui des fréquences, et Jonas mit quelques secondes à s'y réhabituer ; la radio crée son propre silence, et quand on l'éteint le monde revient trop fort.
Vers midi, il sortit faire le tour du village. Le tour fut rapide. Namu était un chemin de terre bordé de dix-sept maisons, et Jonas les compta en marchant parce que compter les maisons d'un village est le premier réflexe d'un agent en poste, avant même de retenir les noms. Des poules entre les cours. Un cochon couché à l'ombre d'un bananier, le groin dans la poussière. Du linge sur des cordes, du poisson sur des séchoirs. Une odeur de feu de bois venait de quelque part, grasse, sucrée.
Il s'arrêta devant une femme qui retournait des poissons sur un séchoir en bambou. Elle le salua. Ils parlèrent. Elle s'appelait Hiti et tenait ce qui servait d'épicerie sur l'île : un appentis derrière sa maison où elle revendait ce que le ravitaillement apportait de Torua. Jonas acheta du savon. Le savon était enveloppé dans un papier journal de Mataroa daté de trois semaines ; Jonas lut machinalement le titre d'un article sur les exportations de coprah pendant que Hiti lui rendait la monnaie.
Hiti lui proposa un thé. Le thé fut long. Jonas apprit que le ravitaillement passait le lundi et le jeudi, que la pêche au lagon se faisait en dirigeable musculaire à deux ou trois, et que s'il voulait du poisson frais il ferait mieux de s'entendre avec Rua, le vieux pêcheur de la dernière maison. Hiti lui dit aussi que la maison où il logeait avait appartenu au vieux Koro, mort trois mois plus tôt, que Koro était sourd, et que ça expliquait pourquoi les volets claquaient sans que personne les ait jamais réparés.
Jonas trouva Rua devant chez lui, assis sur une caisse retournée, un filet sur les genoux. Un homme maigre, les mains noueuses. Rua leva les yeux, le regarda, et dit :
— Vous êtes le nouveau.
— Jonas Vaima.
— Je sais.
Rua ne parla pas de la station d'écoute. Il parla du lagon, des poissons, du vent qui avait changé la semaine dernière. Jonas l'écouta. Rua lâchait les choses entre deux nœuds de filet, sans ordre ; le nom d'un courant, la profondeur d'une passe, le mois où tel poisson disparaît des eaux. Jonas retint ce qu'il put.
Le soir, il mangea chez Teui. La table était couverte de plats : poisson grillé au citron, taro bouilli, tranches de fruit de l'arbre à pain, une salade de papaye verte. Teui avait invité Hiti, Rua, un couple de voisins. Il servait, remplissait les verres, ne restait jamais assis longtemps. Il racontait un amarrage raté du mois dernier, un dirigeable qui avait fini dans le cocotier du voisin. Tout le monde connaissait l'histoire. Tout le monde rit.
Le poisson était bon ; la chair plus ferme, le goût plus franc que ce que Jonas connaissait à Mataroa. Le menuisier avait raison. La bière était locale, trouble, tiède, un arrière-goût de levure et de sucre. Jonas en but deux et sentit la fatigue du voyage lui tomber sur les épaules.
Rua parlait de la saison des pluies. Hiti discutait avec la voisine du prix de la farine qui avait encore augmenté. La fille de Teui, assise à côté de son père, mangeait sans lever les yeux. Teui lui caressa les cheveux à un moment et dit, tourné vers Jonas, qu'elle faisait des mauvais rêves en ce moment. Hiti tendit un morceau de papaye à la petite. Le couple de voisins se leva pour rentrer.
Jonas rentra chez lui dans le noir. Le chemin de terre sous ses pieds, la mer derrière les arbres. Les étoiles étaient si nombreuses que le ciel avait l'air granuleux. Pas de lampadaires. Quelques fenêtres éclairées à la lampe à pétrole. Un chien aboya et se tut.
Jonas poussa la porte, qui n'avait pas de serrure, alluma la lampe sur la table. La flamme fit bouger les ombres des récepteurs sur le mur. Il s'assit, enfila le casque, écouta les fréquences une heure. Le trafic sakoan de nuit était maigre : une balise automatique, un message météo en boucle. Jonas nota ce qu'il y avait à noter, referma le cahier, éteignit la lampe.

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