VI. Les jours
Les jours prirent un rythme. Jonas s'en aperçut au bout de la deuxième semaine, quand il réalisa qu'il ne regardait plus sa montre pour savoir l'heure ; le soleil suffisait. Le matin : station d'écoute, casque, cahier de fréquences. L'après-midi : l'île. Le soir : les gens. C'était simple, et cette simplicité avait quelque chose de reposant que Jonas ne s'attendait pas à trouver dans une mission de la Section 2.
Le trafic radio sakoan ne variait pas. Communications commerciales entre la grande île et les postes côtiers, bulletins météo toutes les trois heures, autorisations de vol. Jonas remplissait le cahier ligne par ligne, l'écriture serrée, les indicatifs en colonne. La plupart des captations ne valaient rien ; il les notait quand même, parce que savoir ce qui est normal est la seule manière de repérer ce qui ne l'est pas. Il transmettait un résumé chiffré à Mataroa chaque semaine par la fréquence de la Section 2. Les réponses de Tarapo étaient brèves : reçu, continuez.
Écouter un pays, c'est d'abord écouter son silence. Jonas le savait depuis longtemps. Les fréquences sakoanes avaient des creux, des plages horaires où personne ne parlait, et ces silences avaient leur propre régularité. Le silence de la nuit n'était pas celui de midi. Celui du dimanche n'était pas celui du mercredi. Jonas les cartographiait sans savoir encore à quoi ça servirait ; un agent en poste accumule avant de comprendre.
L'après-midi, il vivait sur l'île. Il connaissait les noms à présent. Hiti à l'épicerie. Rua et ses filets. Tama, le charpentier dont l'atelier jouxtait la clairière d'amarrage, qui sciait le bois avec une lenteur méticuleuse. Poe, la femme de Tama, qui faisait pousser des légumes dans un jardin si bien tenu qu'il ressemblait à une anomalie au milieu de la végétation sauvage. Les enfants, dont Jonas ne retenait les prénoms que par grappes : ceux de la maison bleue, ceux de la maison du fond, ceux qui couraient partout pieds nus et qui s'arrêtaient pour le regarder quand il passait avant de repartir en criant.
Il apprit les vents. Le vent d'est, sec, franc, qui annonçait trois jours de beau temps. Le vent d'ouest, chargé d'humidité, qui amenait la pluie en fin d'après-midi. Le vent du sud-ouest, plus rare, plus chaud, que Rua appelait le souffle et qu'il n'aimait pas sans dire pourquoi. Jonas nota les noms dans son cahier, en marge des fréquences, parce que le cahier était le seul endroit où il écrivait et qu'il mélangeait tout dedans ; les indicatifs sakoans voisinaient avec les noms de poissons et les heures de marée.
Un jeudi, Rua l'emmena pêcher. Ils prirent le dirigeable musculaire de Rua, un petit biplace en toile, l'enveloppe rapiécée à trois endroits. Rua pédalait à l'avant, Jonas à l'arrière. L'appareil s'éleva lentement, dix mètres, quinze, porté par l'hélium et poussé par les pédales qui entraînaient une hélice à l'arrière. On n'allait pas vite. Le vent faisait le reste. Rua connaissait les courants d'air comme il connaissait les courants d'eau ; il pédalait à peine et laissait le vent les porter vers l'atoll voisin, un anneau de corail à vingt minutes au nord.
Le lagon était calme, vert pâle, transparent. Rua posa le dirigeable sur la plage de sable de l'atoll, une bande blanche de trente mètres de long. Ils amarrèrent l'appareil à un bloc de corail mort. Rua pêchait à la ligne, debout dans l'eau jusqu'aux cuisses, le fil tendu entre ses doigts. Jonas l'imita. L'eau était tiède, le fond sableux, des poissons de couleur passaient entre leurs jambes. Rua ne parlait pas en pêchant. Jonas non plus. Le silence entre deux hommes qui pêchent n'a pas besoin d'être rempli ; il fait partie de l'activité.
Ils rentrèrent avec six poissons. Rua en donna trois à Jonas. Jonas les fit griller le soir sous l'auvent de sa cuisine, sur un feu de bois de cocotier. Il mangea dehors, assis sur la marche de la porte, le poisson dans une feuille de bananier, en regardant le ciel changer de couleur.
Il mangea chez Teui deux fois cette semaine-là, trois fois la suivante. Teui cuisinait vite, beaucoup, sans mesurer. Sa maison était toujours ouverte. Des voisins passaient, s'asseyaient, repartaient. La fille de Teui mangeait en silence à côté de son père et disparaissait dans sa chambre quand les adultes commençaient à boire. Un vendredi matin, en passant devant chez Teui, Jonas l'entendit dire à Hiti que la petite avait encore mal dormi. Hiti dit que c'était l'âge. Jonas continua son chemin.
Les semaines s'empilèrent. Jonas envoyait ses rapports. Mataroa répondait : reçu, continuez. Le cahier de fréquences se remplissait. Jonas en était à la page quarante-sept. Il avait commencé à reconnaître certaines voix sakoanes à l'oreille : le logisticien du sud avec son accent traînant, un contrôleur de vol qui toussait avant chaque transmission, une opératrice dont la voix montait d'un ton quand elle répétait un message pour la troisième fois. Ces voix faisaient partie de ses journées au même titre que celles de Rua, de Hiti, de Teui. Jonas les connaissait sans les avoir jamais vues. Elles ne lui disaient rien d'utile.

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