VII. La Pō'huri

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Les préparatifs commencèrent à l'aube. Jonas fut réveillé par un bruit de hache derrière sa maison. Tama, le charpentier, débitait un tronc de cocotier sec pour le feu du soir. Jonas s'habilla, sortit, proposa son aide. Tama lui tendit la hache sans un mot.

Toute la matinée, l'île travailla. Les femmes cuisinaient sous les auvents, le poisson marinait dans des bassines en émail, le taro bouillait dans des marmites posées sur des foyers en plein air. La fumée montait entre les arbres. Des enfants portaient des paniers de fruits, des noix de coco, des paquets de feuilles de bananier qui serviraient d'assiettes. Rua et deux voisins partirent en dirigeable musculaire pêcher dans le lagon de l'atoll nord. Ils revinrent vers midi avec plus de poisson que Jonas n'en avait vu sortir d'un filet : des perroquets, des loches, des poissons argentés dont il ne connaissait pas le nom, empilés dans des seaux en plastique.

Teui coordonnait. Il allait d'une maison à l'autre, goûtait les plats, déplaçait les tables, envoyait les enfants chercher de l'eau à la citerne. Il avait enfilé une chemise propre, blanche, qui ne le resterait pas longtemps. Jonas le croisa trois fois dans la matinée ; chaque fois Teui portait quelque chose de différent, un seau, une caisse, un rouleau de corde, et chaque fois il parlait à quelqu'un d'autre en marchant.

Jonas aida à monter le feu sur la plage, au-dessus de la ligne de marée. Des bûches de cocotier et de bois mort empilées en pyramide, haute comme un homme. Le sable était gris, chaud sous les pieds nus. Jonas transporta des jarres d'alcool de coprah depuis la remise de Tama, des récipients en terre cuite, lourds, bouchés avec de la cire. L'alcool sentait le sucre brûlé à travers la cire. Il disposa les tables, des planches sur des tréteaux, et les femmes les couvrirent de feuilles de bananier.

L'après-midi fut calme. Tout était prêt. L'île attendait le soir. Jonas s'assit devant sa maison et regarda la mer. Le vent d'est tenait encore, léger, régulier. Demain il tournerait. Le retournement durerait un mois, peut-être plus. Pas de dirigeable, pas de ravitaillement, pas de courrier. Namu serait seule. Jonas avait connu l'isolement dans les atolls du sud, mais là-bas il n'était resté que huit mois et il n'aimait personne.

Le soleil descendit. Les gens sortirent des maisons. Les enfants d'abord, pieds nus, excités, qui couraient entre les tables et touchaient aux plats avant qu'on les chasse. Puis les adultes, en vêtements propres, les femmes avec des fleurs dans les cheveux, les hommes avec cette gaucherie qu'ont les gens habillés bien quand ils ne le sont presque jamais. Le village entier convergeait vers la plage. Cinquante personnes. Jonas les compta une fois de plus et se demanda comment un nombre si petit pouvait faire autant de bruit.

Le maire de Namu alluma le feu. Il s'appelait Aro, un homme d'une soixantaine d'années, trapu, le visage buriné, les mains d'un ancien pêcheur qui avait trop forcé sur les cordages et dont les doigts ne se refermaient plus tout à fait. Les bûches prirent lentement, puis la flamme monta d'un coup et le feu se mit à rugir. La chaleur poussa les premiers rangs en arrière. Les enfants crièrent.

Quand le feu se stabilisa, Aro se plaça devant, un verre à la main. Il attendit que les conversations se taisent. Ça prit du temps. Il attendit quand même.

— Demain le vent tourne. Demain les dirigeables restent au sol. Demain on mange moins bien, on boit moins facilement, et ma femme va recommencer à me trouver trop présent dans la maison.

Des rires. La femme d'Aro leva les yeux au ciel.

— Alors ce soir on mange. On mange le poisson qu'on ne pourra plus aller chercher dans les lagons. On boit ce qu'on ne pourra pas remplacer avant un mois. Ça a l'air trivial. Ça ne l'est pas.

Aro fit une pause. Il regarda son verre, but une gorgée, reprit.

— Une fête, ici, c'est pas un divertissement. C'est un acte de foi. On dit aux saisons qu'on les accepte. On dit au vent qu'on ne lui en veut pas. On dit à la mer qu'on sait qu'elle est plus forte, et qu'on reste quand même.

Sa voix avait changé. Moins forte, plus lente. Le feu craquait derrière lui.

— Cinquante personnes sur un bout de roche au milieu de rien. On n'a pas de tour. On n'a pas de port. On n'a pas de routes. On a le vent, le poisson, et les gens à côté. Et certains soirs, quand le feu est bon et que les enfants s'endorment en boule contre nous, on a aussi la certitude que c'est suffisant.

Il leva son verre.

— Aux saisons. À Namu. Et à ceux qui sont là ce soir.

Tout le monde but. Jonas aussi. L'alcool de coprah brûla la gorge et laissa un goût de caramel et de bois. Personne n'applaudit ; les gens de Namu ne faisaient pas ça. Ils levèrent leurs verres et se mirent à manger.

La nourriture couvrait les tables. Du poisson grillé, du poisson cru au lait de coco, du taro sous toutes ses formes, des fruits de l'arbre à pain fendus et dorés au feu, des bananes cuites dans leur peau, des salades de papaye, des gâteaux de farine de coco. Jonas mangea longtemps. Il mangea du poisson qu'il ne connaissait pas, des choses sucrées qu'il ne savait pas nommer, un plat de crabe que Poe avait préparé et qui lui piqua la langue. Il but de l'alcool de coprah, de la bière, de l'eau. Il avait chaud. Le feu lui brûlait le côté gauche du visage et la nuit lui refroidissait le dos.

Teui chanta. Jonas ne s'y attendait pas. Teui avait pris un ukulélé à quatre cordes et s'était assis sur un tronc, près du feu, et il chantait une chanson que Jonas n'avait jamais entendue, une mélodie lente, dans un registre grave que sa voix de tous les jours ne laissait pas deviner. Les gens se turent. Même les enfants. Teui chantait les yeux fermés, les doigts sur les cordes, et le feu éclairait son visage par en dessous. Jonas ne comprenait pas toutes les paroles ; certains mots étaient en vieux monésien, des mots qui n'avaient plus cours que dans les chansons. La mélodie portait quand même.

Rua raconta des histoires. Les retournements de sa jeunesse, une tempête qui avait duré dix-sept jours, un dirigeable de ravitaillement qui s'était perdu dans les nuages et qu'on avait retrouvé deux semaines plus tard amarré à un cocotier d'un atoll désert, le pilote vivant, furieux, nourri de noix de coco. Les enfants écoutaient la bouche ouverte. Les adultes écoutaient aussi, parce que Rua racontait bien et parce que les histoires qu'on connaît par cœur sont les meilleures.

Les heures passèrent. L'alcool circulait. Jonas parlait avec des gens dont il avait oublié les noms et dont il retiendrait les visages. Une femme lui apprit à rouler des feuilles de pandanus. Un pêcheur lui raconta le jour où un requin avait mordu la coque de son dirigeable musculaire dans le lagon. Jonas riait. Il riait facilement ce soir-là, et ce n'était pas seulement l'alcool ; c'était la chaleur du feu, la nourriture, les voix, le ciel couvert d'étoiles, le sentiment d'être à un endroit où il avait sa place sans avoir eu besoin de la gagner.

Le feu baissa. Les enfants s'endormirent un par un, sur les genoux des parents, sur des nattes posées dans le sable. Des familles rentrèrent. Jonas resta. Rua resta aussi, silencieux maintenant, un verre à la main, le regard dans les braises. Teui était toujours là. Sa fille dormait contre lui, la tête sur sa cuisse, les pieds nus. Teui lui caressait les cheveux sans y penser, un geste automatique, tendre, pendant qu'il parlait à voix basse avec Tama de la toiture d'une maison qu'il faudrait refaire avant les pluies.

Jonas les regarda. Le feu mourant éclairait les deux silhouettes, le père et l'enfant, orange et ombre. Jonas ne pensa rien de précis. Il but une gorgée. L'alcool avait tiédi dans le verre.

Teui se leva, prit sa fille dans ses bras. Elle ne se réveilla pas. Il salua Jonas d'un signe de la tête et remonta vers le village, la petite contre son épaule.

Jonas resta sur la plage. Les braises rougeoyaient. Le vent avait faibli. L'air était immobile, chargé de fumée et de sel. Quelque part au large, le vent était en train de tourner.

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