VIII. Le commencement

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Le retournement dura cinq semaines. Le vent changea de direction le lendemain de la Pō'huri, comme prévu, et Namu se retrouva sous des rafales de sud-ouest qui faisaient trembler les toits et plier les cocotiers jusqu'à l'horizontale. Il plut pendant onze jours d'affilée. Jonas écoutait ses fréquences sous un toit qui fuyait à deux endroits ; il avait posé une bassine sous chaque fuite et le bruit de l'eau dans le métal scandait ses écoutes, un battement irrégulier qui finissait par se confondre avec le grésillement de la radio.

Pas de dirigeable pendant cinq semaines. Le dernier ravitaillement avait eu lieu la veille de la fête. Hiti rationnait les conserves. Le poisson de lagon se faisait rare ; les vagues passaient par-dessus le récif et troublaient les eaux, et Rua disait qu'il ne servait à rien de pêcher quand on ne voyait pas le fond. Les journées raccourcirent. Jonas mangeait du riz, du taro, des fruits de l'arbre à pain. Le café qu'il avait apporté de Mataroa s'épuisa au bout de la troisième semaine ; il but du thé, puis de l'eau chaude, puis rien.

Quand le vent se calma, début du mois huit, Namu ressemblait à un endroit qui avait pris un coup. Des branches cassées partout, des feuilles arrachées qui pourrissaient en paquets humides au bord du chemin. Le toit de Rua avait perdu un pan de pandanus. La clairière d'amarrage était couverte de débris. Tama passa trois jours à dégager avant que le premier dirigeable de ravitaillement puisse se poser.

Jonas reprit ses routines. Le cahier de fréquences était à la page soixante-huit. Le trafic sakoan avait ralenti pendant le retournement ; les Sakoans aussi restaient au sol quand le vent soufflait trop fort. Il retrouvait les voix familières, le logisticien du sud, le contrôleur qui toussait, l'opératrice pressée. Le signal avait changé, ou plutôt le bruit autour du signal avait changé ; un souffle plus large entre les fréquences, une sorte de bourdonnement bas que Jonas n'avait pas entendu avant le retournement. Il le nota dans la marge du cahier, à côté d'un dessin de poisson que Rua avait griffonné un jour en lui expliquant une passe.

Rua toussait. Il toussait depuis la fin du retournement, une toux sèche, persistante, qu'il attribuait à l'humidité des dernières semaines. Jonas le vit un matin assis sur sa caisse devant la porte, le filet sur les genoux, le visage plus creusé que d'habitude. Rua ne se plaignait pas. Il disait que c'était le changement de saison et reprenait ses nœuds. Jonas ne s'inquiéta pas ; Rua était vieux, le retournement fatiguait les corps, et les hommes qui ont pêché toute leur vie toussent quand le temps change. C'était logique.

Tama aussi se plaignait. Des maux de tête, depuis une semaine. Il sciait moins longtemps, faisait des pauses plus fréquentes. Sa femme Poe dit à Jonas que le jardin n'allait pas bien non plus ; les feuilles d'un papayer au bord du chemin avaient jauni, et le bananier derrière la citerne perdait ses feuilles du bas. Poe pensait que les pluies du retournement avaient été trop fortes. Jonas pensa la même chose.

Un matin, en sortant de chez lui, Jonas sentit quelque chose dans l'air. Fugace, métallique, comme de la limaille sur la langue. Il s'arrêta, inspira. L'odeur avait disparu. Il la mit sur le compte de la mer ; le vent de sud-ouest ramenait parfois des choses étranges, des algues, du soufre d'un fond volcanique au large. Il n'y pensa plus.

L'eau de pluie avait un goût. Jonas le remarqua un soir en buvant à la citerne. Pas un goût fort, pas un goût identifiable ; quelque chose de minéral, de légèrement âcre, qui restait sur le palais. Il se dit que la citerne avait besoin d'être nettoyée après cinq semaines de pluie. Il ne la nettoya pas.

Un vendredi, Jonas croisa la fille de Teui devant la maison de Hiti. La petite était seule, assise sur la marche, un bâton dans la main, occupée à tracer des lignes dans la terre. Jonas s'arrêta.

— Bonjour, Miri.

C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom. Il l'avait appris chez Teui, au détour d'une conversation.

Miri leva les yeux. Elle avait l'air fatigué, des cernes foncés sous les yeux noirs.

— Le monstre est venu cette nuit.

Jonas s'accroupit.

— Un monstre ?

— Dans ma chambre. Par la fenêtre. Il est grand.

— À quoi il ressemble ?

Miri réfléchit. Elle traça une ligne dans la terre avec son bâton.

— Une ombre. Il sent mauvais.

Jonas lui sourit. Il lui dit que les monstres n'existent pas, que c'était un cauchemar, que les cauchemars viennent quand on dort mal et qu'on dort mal quand le temps change. Miri le regarda sans répondre. Jonas se releva, lui ébouriffa les cheveux et continua son chemin.

Il n'y pensa plus de la journée. Le soir, en notant les fréquences dans son cahier, il tomba sur le dessin de poisson de Rua et se souvint qu'il devait passer le voir pour le filet qu'il lui avait promis de rapporter. Il nota « filet Rua » dans la marge, referma le cahier, éteignit la lampe.

Dehors, le vent de sud-ouest soufflait en continu, tiède, chargé d'une odeur que Jonas ne reconnaissait pas.

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