IX. L'homme en costume

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Le dirigeable de ravitaillement du jeudi apporta de la farine, des conserves, trois sacs de courrier et un homme en costume sombre.

Jonas le vit descendre par la porte arrière de la nacelle pendant que Tama et deux voisins déchargeaient les caisses. L'homme portait un costume anthracite, une chemise blanche sans cravate, des chaussures de ville cirées dont la semelle glissa sur l'herbe humide. Il se rattrapa sans changer d'expression, ajusta sa veste et regarda autour de lui sans hâte. Il avait un sac de voyage en cuir brun, petit, qu'il portait à la main. Rien d'autre.

Tama posa sa caisse. Hiti, qui attendait la farine, s'arrêta de compter les sacs. Poe, qui passait avec un panier de linge, ralentit le pas. Personne ne dit rien. Un homme en costume sur Namu avait le même effet qu'un poisson dans un arbre ; on le voyait, on savait que ce n'était pas normal, et on attendait que quelqu'un explique.

L'homme s'approcha du petit groupe. Il s'inclina légèrement, un mouvement bref de la tête et du buste qui n'appartenait pas aux usages monésiens. Il dit bonjour en monésien, avec un accent que Jonas reconnut avant de le situer. Pomonien. Les voyelles étaient un peu trop nettes, les consonnes un peu trop séparées les unes des autres ; un monésien appris dans les livres et poli par la pratique.

Au revers gauche de sa veste, un pin's. Petit, en métal doré, la forme d'une épée stylisée. Jonas le vit à trois mètres. Tama aussi. Tama regarda Jonas. Jonas ne dit rien.

L'Épée. Ken. Le renseignement extérieur de la Principauté de Pomon. Les agents du Ken portaient leur insigne à découvert ; c'était leur manière de travailler, connue dans tout l'archipel, et qui distinguait les Pomoniens de tous les autres services de Monésie. Un agent du Ken ne se cache pas. Sa présence est le message.

Teui arriva dix minutes plus tard, prévenu par un enfant qui avait couru depuis la clairière. Il serra la main du Pomonien, lui proposa de manger, de boire, de se reposer. L'homme accepta l'eau, refusa le reste avec une politesse qui avait quelque chose de définitif. Teui l'installa dans la maison vacante à côté de chez Rua, celle dont le volet avait été arraché par le retournement et qu'on avait réparé le mois précédent. Jonas vit Teui porter le sac de voyage comme il avait porté le sien six mois plus tôt, et se demanda si Teui accueillait tous les étrangers de la même façon ou s'il y avait sur cette île un protocole que personne ne lui avait décrit.

Le village parla de l'homme en costume pendant deux jours. Hiti en parla à Jonas le jeudi soir en lui vendant du riz. Rua en parla le vendredi matin en réparant son filet, entre deux quintes de toux qu'il étouffait dans son coude sans lever les yeux. Poe en parla à Tama pendant le dîner, et Jonas l'entendit depuis son auvent parce que le soir le vent portait les voix d'une maison à l'autre. Tout le monde savait ce que le pin's signifiait. Personne ne savait ce qu'un agent pomonien venait faire sur Namu. Les suppositions allaient de la mission diplomatique au tourisme improbable. Rua dit que la dernière fois qu'un Pomonien était passé aux Morris, c'était il y a dix-sept ans, pour une histoire de balise. Il n'avait pas de costume.

Jonas attendit le samedi pour aller le voir.

Il le trouva assis sur la marche de sa maison, le sac de voyage posé à ses pieds, un verre d'eau à la main. Le costume était le même. Pas un pli. La chemise était fraîche, ou avait l'air de l'être, ce qui revenait au même. Jonas se demanda s'il avait apporté plusieurs chemises identiques ou si celle-ci résistait à la chaleur par un procédé que les Pomoniens gardaient secret.

L'homme se leva quand Jonas approcha.

— Shirō Nagai. Je suis content de vous rencontrer, monsieur Vaima.

Sa poignée de main était sèche, brève, précise. Il connaissait le nom de Jonas, ce qui n'avait rien de surprenant ; un agent du Ken qui arrive quelque part connaît les noms de tout le monde avant de descendre du dirigeable.

— Vous êtes installé ?

— Oui. La maison est bien. Le volet est neuf.

Il dit ça avec une inflexion qui pouvait être de l'observation ou de l'humour. Jonas ne trancha pas. Il s'assit sur la marche à côté de lui. Shirō se rassit aussi, le dos droit, les mains posées sur les genoux.

Ils regardèrent la mer un moment. L'eau était plate, d'un bleu sombre, le récif visible à trois cents mètres sous une ligne d'écume. Le vent de sud-ouest soufflait en continu, tiède, avec cette odeur que Jonas ne parvenait toujours pas à nommer.

Jonas lui demanda s'il avait chaud dans son costume. Shirō regarda l'océan, puis ses manches, comme s'il découvrait ce qu'il portait. « Pas particulièrement », dit-il.

Jonas sourit. Shirō ne sourit pas, mais quelque chose dans ses yeux bougea, un pli infime, qui disparut aussitôt.

Ils parlèrent une heure. Shirō parlait lentement, choisissait ses mots, laissait des silences entre ses phrases que Jonas finit par ne plus chercher à combler. Il apprit que Shirō était arrivé de Pomon trois jours plus tôt par la liaison commerciale jusqu'à Torua, puis avait attendu le ravitaillement de Namu. Trois jours dans le terminal de Torua. Jonas se souvint de la salle en parpaing, des ventilateurs, du guichet fermé.

— Trois jours à Torua. Qu'est-ce que vous avez fait ?

— J'ai lu.

— Trois jours ?

— J'avais un bon livre.

Les Cinq Saisons du Pin, dit Shirō. De la poésie pomonienne.

Jonas ne connaissait pas. Les silences de Shirō n'étaient pas inconfortables ; ils avaient la texture d'un espace laissé libre, dans lequel Jonas pouvait mettre ce qu'il voulait ou ne rien mettre du tout.

Shirō expliqua sa présence avec une économie qui frisait l'aveu. La Principauté de Pomon s'intéressait à la situation dans les eaux sakoanes. Les Morris représentaient un point d'observation utile. La Confédération traversait une période de transition. Pomon jugeait prudent d'avoir un regard sur place.

Chaque phrase était vraie. Aucune n'était complète. Jonas reconnaissait le procédé ; il l'utilisait lui-même dans ses rapports à Mataroa quand il voulait dire quelque chose sans le formuler. La différence était que Shirō le faisait en face, avec le pin's de l'Épée au revers, et que cette transparence rendait l'opacité plus difficile à contester. On ne peut pas reprocher à un homme de cacher quelque chose quand il vous montre ouvertement qu'il est là pour cacher quelque chose.

Jonas lui parla de la station d'écoute. Pas en détail, pas les fréquences ni les indicatifs, mais le principe : il écoutait le trafic sakoan, il notait, il transmettait. Il mentionna aussi les quelques malades depuis le retournement, la toux de Rua, les maux de tête de Tama, le goût de l'eau dans la citerne. Il n'avait pas prévu de le dire ; ça lui vint parce que Shirō avait demandé si quelque chose avait changé sur l'île ces derniers mois, et que les malades étaient la seule chose qui avait changé. Shirō acquiesça d'un mouvement de la tête. Il savait déjà, probablement.

— Les malades. C'est depuis quand ?

— Depuis la fin du retournement. Deux mois, peut-être un peu plus. Le médecin de Torua est passé. Il a parlé de virus saisonnier.

Shirō ne répondit rien. Il regarda la mer un moment, du côté sud-ouest, et Jonas ne sut pas s'il réfléchissait ou s'il regardait la mer.

Jonas lui dit qu'il n'avait rien capté de notable en six mois.

— C'est souvent le cas, dit Shirō.

— Et ça vous suffit ?

— Un agent qui ne trouve rien est un agent qui cherche bien. Ce qui ne va pas se voit d'abord dans ce qui ne change pas.

Jonas retourna la phrase dans sa tête. Elle avait le goût d'une leçon de la Principauté, le genre de formule qu'on enseigne dans les écoles de renseignement pomonien et que les agents récitent jusqu'à ce qu'elle devienne un réflexe. Mais Shirō l'avait dite comme on commente le temps qu'il fait, sans y mettre de poids.

Le soir, Jonas mangea chez lui. Poisson grillé, riz, eau de citerne. Il nota dans son cahier de fréquences, en marge de la page soixante-neuf : « Shirō Nagai, Ken, arrivé jeudi. Costume anthracite. Pin's Épée. Dit peu. Écoute bien. »

En dessous, il ajouta : « Ne transpire pas. »

Le dimanche, Teui invita Shirō à manger. Jonas était là. Rua aussi, et Hiti, et le couple de voisins dont Jonas confondait toujours les prénoms. Shirō s'assit au bout de la table, le dos au mur. Il avait apporté ses propres baguettes dans un étui en tissu bleu foncé. Il mangea le poisson avec une dextérité que les enfants regardèrent sans rien dire, les baguettes serrées entre des doigts qui bougeaient à peine. Il complimenta la cuisine de Teui. Teui rayonna.

Shirō parlait aux gens avec une attention qui ressemblait à de la courtoisie et qui en était peut-être. Il posait des questions courtes, écoutait les réponses longues, remerciait d'un signe de tête. Hiti lui raconta l'histoire du cochon de son voisin qui s'était échappé pendant le retournement. Shirō écouta jusqu'au bout et demanda si le cochon avait été retrouvé. Hiti dit que oui, trois jours plus tard, endormi sous un bananier. Shirō dit « ah », et le mot contenait une satisfaction polie qui fit rire Hiti sans qu'elle sache exactement pourquoi.

Après le repas, Jonas et Shirō marchèrent sur le chemin de terre, dans le noir. Les étoiles au-dessus des cocotiers, la mer derrière les arbres. Jonas entendait les pieds de Shirō sur le sol sec ; ses chaussures de ville faisaient un bruit différent des sandales et des pieds nus auxquels l'île l'avait habitué. Un claquement net, régulier, qui découpait le silence en intervalles égaux.

— Combien de temps vous restez ? demanda Jonas.

— Aussi longtemps que nécessaire.

— C'est-à-dire ?

— Je ne sais pas encore. C'est ce qui rend les choses intéressantes.

Shirō dit bonsoir devant sa maison. Il ouvrit la porte, entra, alluma une lampe. Par la fenêtre, Jonas vit la lumière jaune éclairer le sac de voyage posé sur la table, les chaussures alignées au pied du lit. Shirō ferma la porte. Même dans la façon de fermer une porte, il y avait quelque chose de mesuré.

Jonas rentra chez lui. Il s'assit devant les récepteurs, enfila le casque, écouta les fréquences une heure. Le trafic sakoan de nuit, maigre, habituel. Le bourdonnement bas qu'il avait noté après le retournement était toujours là, un peu plus large peut-être, ou c'était Jonas qui l'écoutait mieux depuis qu'il savait qu'il existait. Il nota l'heure, les fréquences, referma le cahier.

Dehors, le vent soufflait. La mer battait le récif. Et quelque part dans la maison voisine de celle de Rua, un agent de la Principauté de Pomon dormait dans son costume, ou peut-être pas.

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