X. Deux regards

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Jonas et Shirō prirent l'habitude de se croiser le matin. Pas à heure fixe, ni par arrangement ; le chemin entre leurs deux maisons passait devant la citerne, et la citerne était le seul endroit de l'île où l'on pouvait boire de l'eau fraîche avant que le soleil ne l'ait tiédie. Jonas y allait vers six heures et demie, les yeux encore gonflés, sa tasse en émail à la main. Shirō y était déjà, debout, un verre d'eau posé sur le rebord en ciment, le costume boutonné comme s'il ne l'avait jamais défait. Ils échangeaient quelques mots. Le temps, le vent, le bruit qu'avait fait le toit de Rua pendant la nuit. Des phrases courtes qui ne cherchaient pas à dire grand-chose ; elles servaient à vérifier que l'autre était là, ce qui sur une île de cinquante personnes n'a rien d'anodin. Puis chacun partait de son côté.

Jonas allait à sa station d'écoute. Le casque, le cahier, les cadrans qu'il tournait lentement d'une main pendant que l'autre tenait le stylo au-dessus de la page. Le trafic sakoan du matin défilait, les bulletins météo, les autorisations de vol, le logisticien du sud qui parlait trop et dont Jonas aurait pu reconnaître la voix dans un marché bondé. Shirō, pendant ce temps, marchait. Jonas le voyait passer devant sa fenêtre vers sept heures, le pas régulier, les mains le long du corps, la silhouette sombre du costume découpée contre le vert des feuilles, et remonter une heure plus tard dans l'autre sens. Il faisait le tour de l'île. Tous les matins. Le même itinéraire, la même allure, les mêmes chaussures cirées sur le chemin de terre. Jonas lui demanda un jour ce qu'il regardait pendant ces marches.

— Les choses qui changent, dit Shirō.

— Et elles changent ?

— Pas encore.

Jonas n'aurait pas su dire à quel moment Shirō cessa d'être un visiteur. Il n'y eut pas de jour précis ; les intégrations les plus réussies sont celles dont on ne se souvient pas du début. Au bout de deux semaines, Shirō faisait partie du paysage de Namu au même titre que le cocotier penché devant chez Hiti ou le cochon couché sous le bananier. Les gens le saluaient le matin. Hiti lui gardait du thé dans un pot en terre qu'elle couvrait d'un linge. Rua lui apprit le nom de trois poissons en monésien entre deux quintes de toux, et Shirō les retint du premier coup, ce qui impressionna Rua davantage que le costume. La toux de Rua ne s'améliorait pas. Tama avait toujours ses maux de tête ; il sciait moins longtemps, faisait des pauses au soleil, assis sur sa caisse, les yeux fermés. La femme du couple de voisins se plaignait d'irritations sur les bras depuis deux semaines. Jonas avait transmis un rapport à Mataroa. La réponse avait été brève : reçu, continuez.

Leurs méthodes n'avaient rien en commun, et Jonas mit du temps à comprendre que c'était justement ce qui les rendait utiles l'un à l'autre. Jonas entrait chez les gens. Il s'asseyait, acceptait le verre qu'on lui tendait, posait une question et en recevait dix réponses dont neuf ne servaient à rien ; la dixième valait les neuf autres, et c'était celle que les gens ne donnaient qu'à quelqu'un qui avait écouté les neuf premières. Il savait les prénoms des enfants, les rhumatismes des voisins, les querelles de clôture. Shirō restait dehors. Il marchait, regardait, notait mentalement. Il ne posait presque pas de questions, et quand il en posait une, elle portait sur un détail que personne d'autre n'aurait jugé digne d'attention : la direction du vent à une heure donnée, la couleur de l'eau dans la citerne après la pluie, le nombre de dirigeables de ravitaillement en retard depuis le début du mois. Jonas ramassait les histoires. Shirō ramassait les faits. Les deux s'en parlaient le soir, brièvement, devant la citerne, et chacun repartait avec ce que l'autre lui avait donné sans que la conversation ait jamais pris la forme d'un briefing ; c'en était un, bien sûr, mais ni l'un ni l'autre ne voyait l'intérêt de le formuler ainsi.

Un vendredi soir, Teui les invita à dîner. Jonas y alla par habitude ; il mangeait chez Teui deux ou trois fois par semaine depuis six mois, et la maison de Teui était le seul endroit de l'île où il ne se sentait pas invité, ou plutôt où l'invitation avait cessé d'en être une pour devenir un fait acquis. Shirō y alla par politesse, ou par méthode, ou par les deux, et Jonas ne chercha pas à trancher parce que la distinction, chez un agent du Ken, n'avait probablement pas de sens.

La table était couverte de plats. Poisson cru au citron vert, taro frit, une salade de concombre que Poe avait apportée dans un saladier en plastique bleu dont le bord était ébréché, du riz, un gâteau de coco que la fille de Teui avait aidé à préparer et dont il restait de la farine sur le bord du moule. Il y avait Hiti, Rua, Tama et Poe, le couple de voisins. Neuf personnes autour d'une table faite pour six ; les coudes se touchaient, les plats circulaient de main en main, et le niveau sonore montait d'un cran à chaque fois que Teui remplissait les verres.

Shirō s'asseyait toujours face à la porte. Jonas s'asseyait toujours face aux gens. Ils ne voyaient jamais la même pièce.

Jonas le remarqua ce soir-là pour la première fois, et se demanda pourquoi il ne l'avait pas vu plus tôt. Shirō avait pris le bout de la table, dos au mur, le regard sur l'entrée et sur la fenêtre de gauche. Jonas était en face de Teui, là où les conversations se croisaient et où l'on entendait tout le monde en même temps. Shirō voyait ce qui bougeait. Jonas voyait ce qui se disait. La même pièce, la même soirée, et deux images qui ne se recouvraient pas ; Jonas pensa que s'ils avaient dû rédiger chacun un rapport de cette soirée, les deux textes n'auraient pas eu un seul paragraphe en commun.

Miri mangeait à côté de son père. Elle avait les yeux cernés, le visage un peu tiré, et elle mâchait lentement en fixant un point au milieu de son assiette. Jonas la connaissait ainsi ; la petite n'avait jamais été bavarde, les adultes autour de la table faisaient assez de bruit pour combler tous les silences, et Jonas avait depuis longtemps cessé de s'en inquiéter.

À un moment, entre deux plats, Miri leva les yeux et regarda Shirō. Elle le fixa trois secondes, quatre, sans ciller, les baguettes de Shirō immobiles au-dessus de son bol. Shirō posa ses baguettes sur le bord de la table, parallèles, et croisa le regard de la petite. Il lui sourit. Un sourire bref, calibré, qui ne cherchait pas à rassurer mais qui n'exigeait rien non plus ; Jonas le vit et pensa que Shirō dosait un sourire comme il dosait une phrase, en sachant exactement ce que chaque degré produirait.

Miri ne sourit pas en retour. Elle baissa les yeux vers son assiette et reprit sa fourchette. Teui, qui n'avait rien vu, servit une deuxième part de poisson à Shirō.

Après le repas, les conversations se disloquèrent. Hiti et Poe parlaient de la livraison de farine qui n'était pas venue, et le prix de la farine entraîna celui du sucre, qui entraîna celui du pétrole, et Jonas cessa d'écouter parce que la mécanique des plaintes était la même sur toutes les îles où il avait vécu. Rua toussa dans son coude, longuement, et Hiti lui tendit un verre d'eau sans interrompre sa phrase. Tama expliquait à Rua un problème de poutre dans l'appentis du voisin, mais Rua l'écoutait les yeux mi-clos, la main sur la poitrine. Teui débarrassait en sifflant. Miri avait disparu dans sa chambre sans dire bonsoir ; Jonas ne l'avait pas vue partir.

Jonas et Shirō sortirent ensemble. L'air était tiède, immobile. Pas de vent ce soir-là ; sans le souffle continu dans les feuilles, les bruits de l'île changeaient de texture, les voix portaient plus loin, la mer sur le récif semblait plus proche. Le ciel était dégagé. Les étoiles donnaient assez de lumière pour voir le chemin.

— Qu'est-ce que vous pensez de l'île ? demanda Jonas.

Shirō marcha quelques pas avant de répondre. Ses chaussures de ville claquaient sur le sol sec.

— C'est un endroit où l'on mange bien.

Jonas rit. Shirō ne rit pas, mais ralentit le pas, ce qui chez lui valait un sourire.

Ils se séparèrent devant la citerne. Le verre de Shirō était toujours posé sur le rebord en ciment, là où il l'avait laissé le matin. Jonas rentra chez lui. Il alluma la lampe, s'assit devant les récepteurs, écouta une demi-heure par habitude ; le trafic sakoan de nuit était ce qu'il était toujours, maigre, routinier, la balise automatique et un silence large entre les fréquences que Jonas avait appris à ne plus trouver vide. Il referma le cahier, éteignit la lampe, se coucha.

Par la fenêtre ouverte, le ciel sans vent, les étoiles, la mer sur le récif.

Shirō ne se coucha pas tout de suite.

Il s'assit sur la marche de sa maison, le dos contre le montant de la porte, les jambes allongées devant lui. La nuit était claire. Il voyait le chemin de terre, blanc sous les étoiles, les silhouettes des arbres, le toit de Rua à trente mètres, la maison de Teui un peu plus loin, la lumière déjà éteinte.

Il sortit un carnet de la poche intérieure de sa veste. Petit, couverture en tissu noir, les pages quadrillées, le genre de carnet qu'on trouve dans les papeteries de Pomon et nulle part ailleurs. Il écrivit la date. Vendredi. Il écrivit le nom de Miri, les cernes, le regard à table. Il nota que Teui avait eu les traits tirés en début de soirée, avant le premier verre, et que cette fatigue s'était effacée au deuxième. Il nota que Miri s'était couchée tôt et que personne n'avait relevé. Il nota que c'était un vendredi.

Il relut ce qu'il avait écrit. Referma le carnet. Le glissa dans sa poche intérieure, à sa place, contre le tissu de la doublure.

La maison de Teui était sombre. Shirō resta assis un long moment, les yeux sur le chemin, les mains posées à plat sur ses genoux. Il ne bougeait pas. Il écoutait.

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