XI. Le souffle court

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Rua cessa de pêcher un mardi matin. Jonas le trouva assis devant chez lui, le filet sur les genoux, les mains immobiles. Le filet avait un trou qu'il réparait depuis deux jours et qui n'avait pas avancé. Rua regardait la mer le regard fixe, absent, posé quelque part entre le récif et l'horizon. Jonas s'assit à côté de lui. Rua toussa longtemps, un bruit creux, profond, qui venait de plus bas que la gorge. Quand la quinte passa, il essuya sa bouche avec le dos de la main et reprit le filet.

— Ça fait combien de temps ? demanda Jonas.

— Depuis le retournement. Ça va, ça vient.

— Le médecin de Torua pourrait passer.

Rua haussa les épaules. C'était le vent, dit-il. Le vent du retournement avait été mauvais cette année, plus humide, plus lourd, et ses poumons n'aimaient plus l'humidité depuis longtemps. Sur une île, le vent explique tout ; Jonas le savait parce qu'il avait entendu la même phrase à chaque poste, dans chaque atoll, chaque fois qu'un symptôme cherchait une cause et que la cause la plus simple était celle qui soufflait dehors.

Rua n'était plus le seul. Tama avait ses maux de tête, Jonas le savait depuis des semaines, mais les maux de tête avaient changé ; Tama ne sciait plus du tout, et Poe avait dit à Hiti que certains matins il restait couché jusqu'à neuf heures, ce qui pour un charpentier qui se levait à cinq heures depuis trente ans était un signe que quelque chose n'allait pas. La femme du couple de voisins avait des plaques rouges sur les avant-bras qui ne partaient pas ; elle les couvrait d'un linge mouillé, et Jonas l'avait vue les gratter le soir quand elle pensait que personne ne regardait. Un pêcheur du bout du village, un homme jeune dont Jonas ne retenait jamais le prénom, se plaignait d'une fatigue qui le prenait en milieu de matinée et qui ne passait pas, une fatigue lourde, sans rapport avec l'effort, qui lui tombait dessus comme un poids posé sur les épaules. La fille de Hiti, onze ans, avait saigné du nez trois fois en une semaine.

Cinq malades. Six, si l'on comptait Rua qui refusait le mot. Jonas les compta un soir dans son cahier de fréquences, en marge, à côté des indicatifs sakoans, et le fait de les compter lui donna l'impression de franchir un seuil ; tant qu'on ne compte pas, les choses restent séparées, et dès qu'on les met en colonne elles forment un ensemble, et l'ensemble avait quelque chose qui ne ressemblait pas à un virus saisonnier.

Il transmit un rapport détaillé à Mataroa. Pas le résumé chiffré habituel, pas le formulaire hebdomadaire ; un texte long, descriptif, où il listait les symptômes par personne, les dates d'apparition, ce qu'il savait du régime alimentaire et de l'eau sur l'île. Il posa la question : les deux autres îles Morris sont-elles touchées ? Il chiffra le message, le transmit sur la fréquence de la Section 2, et attendit.

La réponse mit quatre jours. Quatre jours pendant lesquels Jonas écouta les fréquences sakoanes le matin, vit Shirō passer devant sa fenêtre à sept heures, mangea du riz et du poisson, et s'inquiéta sans savoir de quoi exactement ; l'inquiétude n'avait pas encore de forme, c'était un déplacement du centre de gravité de ses journées, une attention plus vive posée sur des choses qu'il avait regardées sans les voir pendant six mois. L'eau de la citerne. La direction du vent. Les visages des gens.

La réponse de Mataroa disait : rapport transmis à la hiérarchie, enquête en cours. Demande de précisions sur la qualité de l'eau. Les deux autres îles Morris signalaient des cas comparables, toux et fatigues, sans qu'un diagnostic ait été posé. La Section 2 recommandait la vigilance. C'était une réponse de bureau ; Jonas la reconnaissait au choix des mots, au rythme des phrases, à l'absence de tout engagement concret. Quelqu'un avait lu son rapport, l'avait classé, avait rédigé trois lignes de réponse et était passé au dossier suivant. Jonas se demanda si Tarapo avait vu le message ou si un adjoint l'avait traité. Il ne le saurait pas.

Le médecin vint le jeudi suivant, par le dirigeable de ravitaillement. Il s'appelait Noa, un homme d'une quarantaine d'années qui exerçait sur Torua et desservait les trois Morris quand les conditions le permettaient. Il avait une sacoche en cuir éraflé et des lunettes dont une branche était réparée avec du fil de fer. Jonas l'avait croisé une fois, au terminal de Torua, sans lui parler.

Noa examina les malades un par un. Chez Rua, il écouta les poumons avec un stéthoscope dont le métal froid fit frissonner le vieux pêcheur. Chez Tama, il palpa le crâne, vérifia les yeux, posa des questions sur le sommeil. Il regarda les bras de la voisine, les gencives de la fille de Hiti, le teint du jeune pêcheur. Ses examens durèrent la matinée. Jonas l'accompagna de maison en maison, non parce qu'on le lui avait demandé, mais parce qu'il n'avait rien de mieux à faire et que suivre un médecin dans ses visites est une manière d'apprendre des choses que les gens ne disent pas à un agent de renseignement.

Noa s'assit chez Jonas pour rédiger ses notes. Jonas lui servit du thé. Le médecin écrivait lentement, la sacoche ouverte sur la table, le stéthoscope posé à côté du récepteur radio. Les deux objets côte à côte avaient quelque chose d'incongru, ou peut-être de complémentaire ; l'un captait les voix au loin, l'autre les souffles de près.

— Alors ? dit Jonas.

Noa posa son stylo. Il ôta ses lunettes, les essuya avec un pan de sa chemise, les remit.

— Je ne trouve rien de précis. Les symptômes sont variés, il n'y a pas de profil commun. Rua a les poumons encombrés, mais Rua a soixante-dix ans et il a pêché toute sa vie dans l'humidité. Tama a des céphalées, mais les céphalées ne sont pas un diagnostic. Les irritations de votre voisine pourraient être une réaction à cent choses différentes. Je vais prescrire du repos, des tisanes pour Rua, un anti-douleur pour Tama. Si ça ne passe pas dans trois semaines, je reviens.

— C'est un virus ?

Noa fit non de la tête, lentement, et Jonas comprit que le non portait moins sur la réponse que sur la question elle-même.

— Un virus, ça touche tout le monde ou presque, et ça se déplace. Là, c'est cinq personnes sur cinquante, des symptômes qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, et ça ne bouge pas. J'ai vu la même chose sur les deux autres Morris le mois dernier. Torua, rien. Mataroa, rien. Et j'ai entendu dire que Pomon aussi avait des cas, sur la côte sud.

— Pomon ?

— Des irritations respiratoires, des fatigues. Les mêmes choses vagues. Pomon n'en parle pas beaucoup, mais les médecins se parlent entre eux.

Noa remit ses lunettes, rangea le stéthoscope dans la sacoche, boucla la sangle. Il se leva.

— Ce que je sais, c'est que ce n'est pas un virus. Ce que je ne sais pas, c'est ce que c'est. Et sans analyses à Mataroa, je ne pourrai pas vous dire mieux. Je prescris du repos, des tisanes pour Rua, un anti-douleur pour Tama. Si ça empire, vous me faites venir.

Il remercia Jonas pour le thé et repartit par le dirigeable de l'après-midi. Jonas le regarda monter dans la nacelle. La sacoche en cuir éraflé pendait au bout de son bras, trop légère pour un homme qui venait d'examiner six malades sans trouver de cause.

Le soir, Jonas alla voir Shirō. Il le trouva devant sa maison, assis sur la marche, le carnet noir fermé sur ses genoux. Jonas lui résuma la visite du médecin. Il garda Pomon pour la fin.

— Le médecin dit que Pomon a des cas similaires. Sur la côte sud. Des irritations, des fatigues. Vous êtes au courant ?

Shirō ne répondit pas tout de suite. Il regarda le chemin, puis ses mains, puis le chemin à nouveau.

— Oui, dit-il. Je suis au courant.

Jonas attendit. Shirō avait cette façon de poser une phrase courte qui en appelait une longue, à condition qu'on lui laisse le temps.

— Je me suis promené ce matin, dit Shirō. J'ai parlé avec deux pêcheurs sur la plage est. Je leur ai demandé si les vents avaient changé ces dernières années. Ils m'ont dit que le vent de sud-ouest est plus fort depuis deux ans. Plus fréquent. Plus chargé.

— Chargé de quoi ?

— Ils ne savent pas. Ils disent que l'air est différent. Qu'il a une odeur. L'un des deux m'a dit que son filet de séchage rouille plus vite qu'avant.

Jonas pensa à l'odeur métallique qu'il avait sentie un matin en sortant de chez lui, des semaines plus tôt, et au goût de l'eau dans la citerne, et au bourdonnement bas dans les fréquences radio qui s'élargissait depuis le retournement. Les détails se touchaient sans s'assembler ; il voyait les pièces sans voir la forme.

— Le vent de sud-ouest vient de la République, dit Jonas.

— Oui, dit Shirō.

Ils restèrent assis un moment. Le vent soufflait du sud-ouest, justement, tiède, continu. Jonas le sentait sur son visage. Il le respirait depuis six mois. Tout le monde sur l'île le respirait.

Shirō rangea son carnet dans la poche intérieure de sa veste et dit bonsoir. Jonas rentra chez lui. Il s'assit devant les récepteurs, mit le casque. Le bourdonnement bas était là, entre les fréquences, un peu plus large qu'hier, ou peut-être pas ; Jonas n'arrivait plus à savoir si le bruit changeait ou si c'était son attention qui changeait. Il nota l'heure, l'intensité, la bande de fréquence. Il relut les notes des semaines précédentes. Le bourdonnement apparaissait pour la première fois dans la marge du cahier à la page soixante-huit, juste après le retournement. Depuis, Jonas l'avait noté onze fois.

Il referma le cahier. Éteignit la lampe. Se coucha.

Le vent de sud-ouest poussait contre la fenêtre, régulier, patient, chargé de quelque chose que personne ne savait nommer.

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