XII. Pomon aussi
Shirō vint frapper chez Jonas trois jours plus tard, à une heure où il ne venait jamais. Sept heures du matin, Jonas avait le casque sur les oreilles, le cahier ouvert à la page soixante-treize, le stylo posé sur une ligne vide. Il entendit les coups à travers le grésillement des fréquences. Deux coups brefs, espacés, et Jonas sut que c'était Shirō parce que personne d'autre sur Namu ne frappait comme ça ; les gens de l'île poussaient la porte ou appelaient depuis le chemin.
Jonas retira le casque et ouvrit. Shirō se tenait sur le seuil, le costume boutonné, les mains le long du corps. Son visage n'avait pas changé, les mêmes traits fins, la même expression composée, mais quelque chose dans la posture était différent ; les épaules un peu plus basses, le menton moins levé. Jonas le fit entrer.
Shirō regarda la pièce. Les deux récepteurs sur la table, le boîtier de chiffrement dans le coin, les câbles qui montaient vers le toit, le cahier ouvert. Il n'avait jamais mis les pieds dans la station d'écoute de Jonas. Il regarda le matériel sans le commenter, s'assit sur la chaise que Jonas lui avança, posa ses mains à plat sur ses cuisses.
— Je vous dois des informations, dit Shirō.
Jonas s'assit en face de lui, de l'autre côté de la table, entre les deux récepteurs. Le grésillement avait repris dans le casque posé à côté du cahier ; un bruit d'insecte, ténu, que les deux hommes entendaient sans y prêter attention.
— Le médecin vous a parlé de Pomon, dit Shirō. Ce qu'il vous a dit est vrai, mais incomplet. Les cas à Pomon ne sont pas récents. Les premiers ont été signalés il y a huit mois, sur la côte nord de l'île, dans les villages de pêcheurs qui font face aux eaux sakoanes. Toux, irritations respiratoires, fatigues chroniques. Les mêmes symptômes qu'ici. Les mêmes symptômes que sur les deux autres Morris.
Shirō parlait sans regarder Jonas. Il regardait le mur derrière lui, ou le câble d'antenne qui descendait du toit, ou rien.
— Huit mois, nos services de santé ont observé une concentration géographique. Les villages touchés sont tous sur la côte qui fait face à la République des Sakoa. Les villages de l'intérieur, rien. La côte sud, rien. Seulement le nord. Seulement les zones sous le vent dominant.
Il fit une pause. Jonas ne la combla pas. Le casque grésillait sur la table entre eux.
— Nous aussi, dit Shirō.
Deux mots. Ils pesaient plus que tout ce qu'il avait dit depuis son arrivée. Jusqu'ici, Shirō avait été un observateur, un agent en poste qui regardait une île avec la distance professionnelle d'un homme dont le pays n'est pas concerné. Les deux mots changeaient ça. Pomon n'observait pas ; Pomon souffrait de la même chose, depuis plus longtemps, et Shirō le savait depuis le premier jour.
Jonas encaissa. Il ne dit rien pendant un moment. Par la fenêtre, le vent de sud-ouest pliait les feuilles du bananier dans la cour. Le même vent qui soufflait sur la côte sud de Pomon, à des centaines de kilomètres au nord-ouest. Le même vent qui passait d'abord sur les eaux de la République des Sakoa avant d'atteindre les Morris et Pomon.
— Vous le saviez en arrivant, dit Jonas.
Ce n'était pas une question. Shirō ne la traita pas comme une question.
— Je le savais. Ma mission ici n'est pas seulement d'observer le trafic sakoan. Elle est de comprendre ce qui rend nos gens malades.
Jonas regarda le cahier de fréquences ouvert sur la table. Six mois de captations, de notes en marge, de silences cartographiés. Six mois pendant lesquels il avait cru que sa mission et celle de Shirō se croisaient par hasard, et les deux mots de Shirō venaient de lui montrer que le hasard n'y était pour rien ; Shirō était sur Namu pour la même raison que Jonas, à ceci près que la raison de Shirō avait huit mois d'avance et un nom que Jonas ne connaissait pas encore.
— Pourquoi me le dire maintenant ?
Shirō regarda ses mains. Elles étaient posées à plat, immobiles, les ongles coupés court.
— Parce que votre médecin a vu ce que nos médecins ont vu. Parce que les Morris et Pomon sont dans le même vent. Et parce que seul, je ne peux pas avancer plus loin.
C'était la première fois que Shirō admettait une limite. Jonas mesura ce que cet aveu coûtait à un agent du Ken, un service dont la réputation reposait précisément sur le fait de ne jamais avoir besoin des autres. Shirō le disait sans emphase, comme il disait tout, et c'est ce qui rendait la phrase crédible ; un homme qui dramatise ses faiblesses les fabrique, un homme qui les énonce les constate.
— Qu'est-ce que vous proposez ? dit Jonas.
— Un échange. Ce que je sais contre ce que vous captez. Vos fréquences sakoanes contre nos observations médicales. On travaille ensemble, ouvertement, et on voit ce qu'on trouve.
— Mataroa ne va pas aimer.
— Pomon non plus.
Jonas sourit. Shirō ne sourit pas, mais il décroisa les mains et les posa sur la table, de part et d'autre du cahier de fréquences, et ce geste valait un accord.
Ils passèrent le reste de la matinée dans la station d'écoute. Jonas montra à Shirō le cahier de fréquences, les soixante-treize pages de captations, les indicatifs sakoans, les plages de silence, les notes en marge. Il lui montra le bourdonnement bas qu'il avait repéré après le retournement, ce souffle large entre les fréquences qui n'y était pas avant. Shirō écouta, le casque sur les oreilles, les yeux fermés, immobile. Il écouta longtemps. Quand il retira le casque, il dit :
— Ce n'est pas un bruit de fond. C'est un signal.
Jonas le savait, ou commençait à le savoir ; l'entendre formulé par quelqu'un d'autre lui donna la certitude qui lui manquait.
Shirō, en échange, lui montra le carnet noir. Pas tout ; les premières pages, celles qui concernaient Pomon. Des colonnes serrées, une écriture fine en caractères pomoniens que Jonas ne lisait pas. Shirō traduisit. Les dates des premiers cas. Les villages touchés. La direction du vent pour chaque jour de symptômes, relevée par les stations météo de la Principauté. Une carte sommaire, dessinée à la main, où les zones malades formaient un arc le long de la côte nord. Jonas regarda la carte. Si l'on ajoutait les trois îles Morris, au nord de Pomon, l'arc se prolongeait. Tous les points touchés faisaient face au même endroit : les eaux de la République des Sakoa.
— Corrélation, dit Jonas.
— Oui.
— Pas preuve.
— Non. Pas encore.
Shirō referma le carnet. Il le glissa dans sa poche intérieure, à sa place, contre la doublure. Jonas referma le cahier de fréquences. Les deux carnets, l'un en monésien et l'autre en pomonien, contenaient les mêmes questions dans deux écritures différentes. Les réponses manquaient encore, mais pour la première fois depuis six mois, Jonas avait le sentiment que quelqu'un cherchait dans la même direction que lui.
Shirō se leva. Il remit la chaise en place, ajusta sa veste.
— Jonas.
C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom. Jonas le remarqua. Shirō le savait.
— Merci.
Il sortit. Jonas le regarda descendre le chemin vers sa maison, la silhouette sombre du costume entre les feuilles vertes. Puis il remit le casque, rouvrit le cahier, et se remit à écouter. Le bourdonnement bas était là. Un signal, avait dit Shirō. Jonas le nota dans la marge, à côté des indicatifs sakoans, et traça un trait qui reliait la note au mot « Pomon » qu'il avait écrit trois jours plus tôt. Le trait traversait la page en diagonale, entre les colonnes de chiffres, comme une ligne de faille.

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