XIII. Le Conseil II

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Hina reçut la convocation un mardi, par la fréquence chiffrée de Brémice. Session extraordinaire, le jeudi suivant. Un seul point à l'ordre du jour : situation sanitaire dans les îles Morris et à Pomon. Pas de mention de la République des Sakoa dans le libellé, ce qui en soi était une information ; quand on évite un mot dans un document officiel, c'est que le mot pèse trop pour être écrit.

Elle arriva à Brémice le mercredi en début d'après-midi. Le vol depuis Mataroa avait été rapide, le vent porteur poussant l'appareil vers le nord. Hina avait dormi une heure, lu le dossier deux fois, et passé le reste du vol à regarder les atolls par le hublot en pensant à des choses qui n'avaient rien à voir avec le dossier, ce qui était sa manière de le digérer.

L'hôtel était le même que la dernière fois. La chambre aussi, ou une chambre identique au même étage. Hina posa sa sacoche sur le lit, ouvrit la fenêtre. Le ciel de Brémice était couvert, un plafond bas, gris uniforme, et le vent d'est poussait une odeur de pluie à travers la ville. Elle prit son café debout, comme toujours.

Le palais du Conseil n'avait pas changé. Le couloir latéral, l'huissier, l'antichambre. Hina y retrouva Temauri, debout, le dossier sous le bras, les épaules raides. Il la salua d'un signe bref.

— Vous avez lu le rapport de Namu ?

— Deux fois.

— Votre agent fait du bon travail. Dites-le-lui.

Hina ne promit rien. Temauri ne s'attendait pas à ce qu'elle promette ; c'était un compliment de militaire, formulé comme un ordre, et il n'avait besoin d'aucune réponse.

Ils entrèrent dans la salle du Conseil.

La table ovale, les lambris sombres, les carafes d'eau. Le greffier à sa place, le dos courbé sur ses registres. La lumière du matin entrait par les fenêtres hautes, plus faible que dans le souvenir d'Hina ; le plafond nuageux de Brémice mangeait la clarté et donnait au bois des murs une teinte plus lourde. Les crayons taillés étaient les mêmes. Les blocs de papier aussi. Hina s'assit à la gauche de Temauri, sortit son carnet à spirale, l'ouvrit.

Les délégations prirent place. Le secrétaire du Comté de Bas-Vent, le visage rond, un dossier neuf posé devant lui, plus mince que le précédent. Le délégué de la Principauté de Pomon, le même homme que la dernière fois, costume gris clair, les mains posées à plat sur la table, le regard déjà en place avant que la séance commence.

Nohiti arriva avec ses deux conseillers. Il portait une veste plus sombre que d'habitude et ne serra la main de personne. Hina nota le changement. La dernière fois, Nohiti avait fait le tour de la table, tapé des épaules, lancé des piques ; cette fois il s'assit directement, ouvrit son dossier, et prit le temps de lisser les pages d'un geste lent que personne ne lui avait jamais vu. Il savait ce qui venait. Il s'y était préparé.

Le siège du Comté Gonémiaïque était vide. Hina cessa de le noter dans son carnet ; l'absence du Comté Gonémiaïque était devenue une constante, et les constantes ne méritent pas d'encre.

Alis Ra'hi entra par la porte latérale. L'aide la tenait au coude, comme la dernière fois, mais le geste avait changé ; il ne la guidait plus, il la portait. Alis Ra'hi marchait avec une lenteur qui n'avait plus rien de délibéré. Chaque pas coûtait. Ses mains, accrochées au bras de l'aide, étaient plus maigres que dans le souvenir d'Hina, les veines saillantes sous la peau. Elle portait la même robe sombre, sans ornement. Le col flottait autour de son cou.

Elle s'assit dans le fauteuil de présidence. L'aide recula. Alis Ra'hi posa ses mains sur les accoudoirs usés, à l'endroit exact où elles se posaient depuis soixante-dix ans, et parcourut la table du regard. Le regard, lui, n'avait pas changé. Les yeux étaient clairs, vifs, intacts, et Hina pensa que c'était le pire ; un corps qui lâche et un esprit qui tient, c'est un esprit qui voit exactement ce que le corps lui fait.

— Un seul point aujourd'hui, dit Alis Ra'hi. Situation sanitaire. Délégué Temauri, vous avez la parole.

Temauri se leva. Il parla debout, les mains derrière le dos, le rapport devant lui qu'il ne consulta pas. Il exposa les faits avec la concision d'un officier qui rédige un communiqué de campagne : nombre de cas sur les trois îles Morris, nature des symptômes, dates d'apparition, absence de diagnostic médical concluant. Il mentionna les observations environnementales sans en préciser la source : le goût de l'eau, l'odeur métallique, la corrosion accélérée des métaux exposés. Il dit que les trois Morris étaient touchées, que les symptômes étaient apparus après le dernier retournement, et que la Section 2 du Royaume des Hauts-Vents considérait la situation comme préoccupante.

Hina suivait sur son carnet. Temauri ne disait rien qu'elle ne sache déjà. Ce qui l'intéressait, c'étaient les visages autour de la table.

Le délégué de la Principauté de Pomon prit la parole aussitôt après. Il confirma. Sa voix était calme, posée, sans accent particulier, la même voix qu'au Conseil précédent, mais le contenu avait changé. Pomon signalait des cas depuis huit mois. Côte nord exclusivement. Toux, irritations cutanées, fatigues chroniques. Les services de santé de la Principauté avaient mené des analyses préliminaires. Les résultats ne permettaient pas de conclure, mais la concentration géographique était frappante : seules les zones exposées aux vents venant du nord, c'est-à-dire des eaux de la République des Sakoa, étaient touchées.

Deux délégations, deux exposés, une seule direction. Hina regarda Nohiti. Il écoutait le Pomonien sans bouger, les mains jointes devant sa bouche, les coudes sur la table. Il ne prenait pas de notes. Il ne consultait pas ses conseillers. Il attendait.

Alis Ra'hi se tourna vers lui.

— Monsieur Nohiti.

Nohiti se redressa. Il posa ses mains à plat sur la table, inspira, et commença à parler.

Le représentant de la République des Sakoa avait préparé chaque mot. Ça se voyait à sa respiration, calibrée, sans un accroc. Il exprima d'abord la solidarité de la République envers les populations touchées. Il dit que la santé des habitants des Morris et de Pomon était un sujet de préoccupation pour l'ensemble de la Confédération, et que la République des Sakoa se tenait prête à contribuer à toute enquête. Puis il posa la question que tout le monde attendait.

— Quelles preuves avons-nous que ces symptômes sont liés à une activité sur le territoire de la République ?

Il laissa la question en l'air une seconde, puis y répondit lui-même.

— Aucune. Ce que nous avons, c'est une coïncidence géographique. Les îles Morris sont proches de nos côtes. Pomon est dans nos eaux. Les vents dominants viennent de chez nous. Tout cela est vrai. Mais la géographie n'est pas une preuve, c'est un contexte.

Il fit une pause. L'air de la salle n'avait pas bougé. Le greffier écrivait.

— La République des Sakoa n'a aucune installation industrielle dans le secteur maritime des Morris. Nos activités côtières dans cette zone se limitent à la pêche et au cabotage commercial. Si la cause est atmosphérique, il faut chercher ailleurs : émanations volcaniques sous-marines, algues toxiques saisonnières, effets cumulés d'un retournement particulièrement dur. Les experts de notre institut océanographique sont à votre disposition.

Chaque phrase était polie. Chaque argument était plausible. La voix de Nohiti n'avait pas tremblé une seule fois. Alis Ra'hi le laissa finir. Elle connaissait les mensonges qui ne tremblent pas ; ce sont les pires, parce qu'ils ne laissent rien à quoi s'accrocher.

Temauri voulut reprendre la parole. Alis Ra'hi leva la main.

— Délégué Temauri, je vous ai entendu. Monsieur Nohiti, je vous ai entendu. La Principauté a-t-elle quelque chose à ajouter ?

Le Pomonien parla pour la deuxième fois, et sa deuxième intervention fut plus courte que la première.

— La Principauté de Pomon demande l'ouverture d'une enquête confédérale indépendante, avec accès aux territoires de tous les pays membres, y compris les zones côtières de la République des Sakoa.

Le mot « y compris » tomba dans le silence de la salle avec le poids d'une pierre dans un puits. Nohiti ne bougea pas. Ses conseillers se regardèrent. Le secrétaire du Comté de Bas-Vent feuilleta son dossier, ce qui était sa manière de ne pas prendre parti.

Alis Ra'hi regarda Nohiti.

— Monsieur Nohiti. Votre position ?

Nohiti sourit. Le sourire était mince, maîtrisé, et ne montait pas jusqu'aux yeux.

— La République n'a rien à cacher. Nous soutenons le principe d'une enquête confédérale. Quant à l'accès à nos territoires, il sera accordé dans le cadre des procédures habituelles, c'est-à-dire sur notification préalable et avec un accompagnement de nos services.

Hina nota dans son carnet : accepte l'enquête, contrôle l'accès. Veut savoir où on va chercher avant qu'on y aille. C'était un oui qui fonctionnait comme un non, et tout le monde autour de la table le comprit.

Alis Ra'hi ferma les yeux. Trois secondes. Quatre. Quand elle les rouvrit, sa voix avait baissé d'un ton.

— J'ordonne l'ouverture d'une enquête confédérale sur la situation sanitaire dans les îles Morris et à Pomon. L'enquête sera conduite par un comité indépendant nommé par le secrétariat général. L'accès aux territoires sera accordé sans restriction et sans notification préalable. C'est la prérogative de la Confédération. Elle ne se négocie pas.

Le silence qui suivit dura cinq secondes. Nohiti inspira comme pour parler, mais aucun mot ne vint. Hina le nota : c'était la première fois en deux sessions de Conseil que Nohiti n'avait pas le dernier mot.

Alis Ra'hi se leva. L'aide s'avança. Elle prit son bras et se mit debout avec une lenteur qui serra quelque chose dans la poitrine d'Hina ; la dernière fois, Alis Ra'hi s'était levée seule et avait quitté la salle par la porte latérale d'un pas mesuré. Cette fois, l'aide la portait à moitié, et ses pieds traînaient sur le parquet ciré. La porte se referma derrière elle.

La séance était terminée. Les délégations se levèrent. Nohiti sortit sans parler à personne, la veste boutonnée, le pas rapide, ses conseillers derrière lui. Le Pomonien rangea son dossier, inclina la tête vers Temauri, et quitta la salle. Le secrétaire du Comté de Bas-Vent resta assis une minute de plus, feuilletant son dossier, puis le referma et partit sans un mot.

Hina resta dans la salle avec Temauri. Le greffier rangeait ses registres. Les carafes d'eau étaient à moitié vides. Les crayons taillés n'avaient pas servi ; Nohiti n'avait rien écrit, le Pomonien non plus.

— Il ment, dit Temauri.

— Oui.

— Elle le sait.

— Oui.

Temauri regarda la porte par laquelle Alis Ra'hi était sortie. Le couloir était vide.

— Combien de temps elle peut encore faire ça ?

Hina ne répondit pas. Elle referma son carnet, le glissa dans sa sacoche, et sortit de la salle. Dans le couloir, le vent de sud-ouest soufflait par une fenêtre ouverte et faisait trembler les rideaux. Hina s'arrêta un instant, le visage dans le courant d'air. La prochaine session n'avait pas de date. Hina se demanda si Alis Ra'hi serait là pour la présider.

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