XIV. La fréquence
Le changement apparut un mercredi, à quatre heures du matin. Jonas ne dormait pas. Il avait pris l'habitude de faire des écoutes nocturnes depuis que Shirō lui avait dit que le bourdonnement bas n'était pas un bruit de fond ; si c'était un signal, il avait une source, et les sources émettent quand elles croient que personne n'écoute.
Le trafic sakoan de nuit était ce qu'il avait toujours été : maigre, routinier, une balise automatique et des plages de silence. Mais cette nuit-là, à quatre heures sept, une transmission apparut sur une fréquence que Jonas n'avait jamais vue occupée. Courte, chiffrée, un bloc de chiffres dicté à voix rapide par une voix qu'il ne reconnaissait pas. La transmission dura quarante secondes, puis la fréquence redevint silencieuse. Jonas nota l'heure, la fréquence, la durée, et transcrivit ce qu'il avait pu saisir du bloc de chiffres : une série incomplète, une vingtaine de groupes de cinq, captés à travers le grésillement.
Il resta à l'écoute jusqu'à l'aube. Rien d'autre.
Le lendemain, même fréquence, même heure. Une nouvelle transmission. Plus longue cette fois, une minute et douze secondes, deux voix qui se répondaient dans un échange bref dont les mots étaient remplacés par des indicatifs que Jonas n'avait jamais croisés en six mois de cahier. L'une des voix venait du sud ; Jonas le devinait à la qualité du signal, net, proche, probablement émis depuis la grande île de la République des Sakoa ou un poste côtier. L'autre voix était plus faible, brouillée par la distance ou par une puissance d'émission réduite, et elle venait d'ailleurs. Jonas tourna lentement le cadran de son récepteur directionnel, cherchant l'angle. Le signal faible venait du sud-ouest. Pas de la grande île. D'un point en mer, ou d'une île que Jonas ne trouvait sur aucune carte.
Il nota tout. Il nota les indicatifs inconnus, les blocs de chiffres, les durées, les heures. Il nota que les transmissions avaient lieu entre quatre heures et cinq heures du matin, quand le trafic régulier sakoan était au plus bas. Il nota que la fréquence utilisée se trouvait dans une bande étroite entre deux canaux commerciaux, un espace que personne n'occupait parce qu'il était réputé parasité, et que les parasites masquaient le signal pour quiconque ne le cherchait pas.
Le troisième jour, Jonas apporta le cahier chez Shirō.
Shirō était assis à sa table, le carnet noir ouvert devant lui, une tasse de thé à la main. Jonas posa le cahier entre la tasse et le carnet, l'ouvrit à la page des captations nocturnes. Shirō lut. Il lisait lentement, le doigt posé sous chaque ligne, les yeux immobiles. Jonas attendit. Le thé de Shirō refroidissait. Dehors, le vent de sud-ouest poussait les feuilles du bananier contre la fenêtre, un bruit mou, régulier, que Jonas entendait sans l'écouter.
Shirō releva la tête.
— Le signal faible. Le point au sud-ouest. Vous avez un angle ?
— Approximatif. Entre deux cent vingt et deux cent quarante degrés par rapport au nord.
Shirō ouvrit son carnet noir, tourna quelques pages, trouva ce qu'il cherchait : la carte sommaire dessinée à la main, celle où les zones malades de Pomon formaient un arc le long de la côte nord. Il posa le carnet à côté du cahier de Jonas. Les deux documents se touchaient sur la table, le monésien et le pomonien, les fréquences et les malades.
— Deux cent vingt à deux cent quarante, dit Shirō. C'est dans l'axe du vent dominant. Et c'est dans l'axe de la zone de Pomon la plus touchée.
Jonas regarda les deux documents. Les lignes de fréquences dans son cahier, les points de maladie sur la carte de Shirō. Un axe commun, du sud-ouest vers le nord-est, qui traversait les eaux de la République des Sakoa.
— Qu'est-ce qu'il y a dans ce secteur ? demanda Jonas.
— D'après les cartes officielles, rien. Eau libre. Pas d'île, pas d'atoll, pas d'installation déclarée.
— Et d'après les cartes non officielles ?
Shirō referma son carnet.
— Pomon a des relevés aériens du secteur. Les survols sont rares parce que la zone est en eaux sakoanes et que la République ne donne pas d'autorisations. Mais il y a deux ans, un de nos appareils de reconnaissance a photographié un point dans cette zone. Structures côtières sur un atoll, un bâtiment bas, ce qui ressemblait à un quai de déchargement. Les photos étaient prises de haut, par mauvais temps. On n'a pas pu identifier l'activité.
Jonas pensa au bourdonnement bas dans les fréquences. Il le captait depuis des semaines, un son large, continu, qui n'appartenait à aucune transmission identifiable. Si le point au sud-ouest abritait une installation, le bourdonnement pouvait être le résidu d'une activité industrielle qui fuyait dans le spectre radio ; les machines lourdes émettent des interférences que les opérateurs oublient de masquer quand ils pensent que personne n'est assez près pour les capter. Namu était assez près.
— Il faudrait un relèvement croisé, dit Jonas. Deux stations d'écoute, deux angles, et on a un point.
— La Principauté a une station sur la côte nord. Je peux demander un relèvement simultané. Il faudra coordonner l'heure exacte.
— Quatre heures du matin. C'est là qu'ils émettent.
Shirō acquiesça. Il but une gorgée de thé, grimaça ; le thé était froid.
Les jours suivants, Jonas écouta chaque nuit. Les transmissions revinrent, pas toujours à la même heure, pas toujours sur la même fréquence, mais dans la même bande étroite et avec les mêmes indicatifs. Jonas remplissait les pages du cahier. L'écriture se resserrait. Les marges débordaient de notes, de flèches, de renvois à d'autres pages. Le cahier de fréquences, qui avait été pendant six mois un registre monotone de trafic routinier, changeait de texture ; les colonnes de chiffres avaient un relief qu'elles n'avaient pas avant, et Jonas les relisait le matin avec l'attention de quelqu'un qui cherche un mot dans un texte écrit dans une langue qu'il ne maîtrise pas tout à fait.
Le renseignement est un métier de patience. Jonas le savait. Il l'avait appris dans les atolls du sud, dans les postes d'écoute de Mataroa, dans les heures passées à transcrire du vide. La patience n'est pas l'attente ; c'est la capacité de rester attentif quand rien ne justifie l'attention, jusqu'au moment où quelque chose la justifie et où le seul qui l'entend est celui qui n'a pas cessé d'écouter.
Un vendredi matin, Jonas croisa Teui devant chez lui. Teui avait les traits tirés, les yeux petits, et il portait Miri dans ses bras. La petite avait le visage enfoui dans l'épaule de son père. Elle pleurait, un sanglot étouffé, continu, que Jonas entendit avant de les voir tourner le coin du chemin.
— Elle a mal dormi, dit Teui. Le monstre.
Il le dit avec un sourire fatigué, un haussement d'épaules, et continua de marcher. Jonas le regarda s'éloigner. Miri releva la tête une seconde, les yeux rouges, le nez mouillé, et dit quelque chose que Jonas n'entendit pas. Teui lui caressa les cheveux et répondit à voix basse.
Jonas rentra chez lui.
Le cahier était ouvert sur la table, à la page des captations de la nuit. Jonas s'assit, relut ses notes. Le signal faible du sud-ouest avait été plus net cette nuit, plus long. Quarante-sept secondes. Un bloc de chiffres et, à la fin, un mot en clair. Un seul. Jonas l'avait transcrit sans le comprendre. Il le relut.
Azurine.
Il ne connaissait pas le mot. Il le souligna dans le cahier et passa à la ligne suivante.

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