XV. L'ami

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Teui proposa la sortie un mardi soir, en passant devant chez Jonas, les mains dans les poches, comme si l'idée venait de lui tomber dessus. « Demain je vais au lagon nord. Vous venez ? » Jonas dit oui sans réfléchir, et ne se demanda qu'après pourquoi il avait dit oui si vite ; il avait du travail, les captations nocturnes à retranscrire, un rapport à chiffrer pour Mataroa, mais l'idée de passer une journée sur l'eau avec Teui avait court-circuité le reste, et Jonas se surprit à en être content, ce qui en soi méritait d'être noté parce qu'il ne se surprenait plus très souvent.

Ils partirent à l'aube. Teui avait préparé le dirigeable musculaire de Rua, celui que Rua ne prenait plus depuis que la toux l'avait cloué à terre ; l'enveloppe rapiécée, les pédales raides, la toile qui sentait le sel séché et le poisson ancien. Teui pédalait à l'avant, Jonas à l'arrière. L'appareil s'éleva lentement, dix mètres, quinze, porté par l'hélium et poussé par les pédales qui entraînaient l'hélice dans un bruit de tissu froissé. Le vent fit le reste. Teui connaissait les courants comme Rua les connaissait ; il pédalait à peine, corrigeait d'un quart de tour, laissait le vent les porter vers l'atoll nord. Jonas regarda l'île rapetisser en dessous, les toits entre les arbres, le chemin de terre, la clairière d'amarrage. Vue d'en haut, Namu tenait dans la paume d'une main.

Le lagon était calme, vert pâle, si transparent que Jonas voyait le fond sableux à travers deux mètres d'eau. Teui posa le dirigeable sur la plage de l'atoll, une bande de sable blanc bordée de corail mort. Ils amarrèrent l'enveloppe à un bloc de roche. Le silence, après le bruit des pédales, avait quelque chose de physique ; il pesait sur les oreilles comme un changement de pression.

Teui pêchait à la ligne, debout dans l'eau jusqu'aux cuisses, le fil tendu entre ses doigts. Jonas l'imita. L'eau était tiède, le sol doux sous les pieds. Des poissons de couleur passaient entre leurs jambes, rapides, indifférents. Teui lançait sa ligne avec un geste ample du bras, fluide, un mouvement qu'il avait dû répéter des milliers de fois et qui gardait pourtant quelque chose de neuf à chaque lancer ; Jonas le regarda faire et pensa que certains gestes ne s'usent pas parce qu'ils engagent le corps entier, et que les gestes qui engagent le corps entier sont les seuls qui comptent.

Ils pêchèrent une heure sans parler. Teui attrapa trois poissons, Jonas un. Le poisson de Jonas était petit, argenté, avec une tache bleue derrière l'ouïe. Teui le regarda et dit que ça s'appelait un mara'i, que c'était le poisson le plus goûteux du lagon et que Jonas avait de la chance parce qu'il n'y en avait presque plus à cette saison. Jonas ne sut pas si c'était vrai ou si Teui consolait sa prise médiocre avec de la courtoisie, et il décida que ça n'avait pas d'importance.

Ils s'assirent sur le sable pour manger. Teui avait apporté du riz froid dans une boîte en fer, des tranches de fruit de l'arbre à pain cuites la veille, deux mangues dont la peau était tiède du soleil. Il coupa les mangues avec un couteau de poche dont la lame était usée en croissant à force d'être aiguisée. Jonas mangea. Le riz avait un goût de sel, les mangues un goût de sucre et de résine, et le mélange des deux dans la bouche avait quelque chose de parfait que Jonas savait être un effet du lieu et de la faim plutôt que de la cuisine, mais qu'il appréciait quand même.

Teui parlait. Teui parlait toujours quand il mangeait ; les deux activités se nourrissaient l'une l'autre chez lui, et Jonas avait fini par comprendre que la conversation de Teui n'avait pas de destination, qu'elle allait où le vent la portait, d'un sujet à l'autre, et que c'était précisément ce qui la rendait agréable. Teui parla de Miri. Il dit qu'elle grandissait trop vite, qu'elle ne mangeait pas assez, qu'elle lisait les mêmes livres en boucle depuis six mois parce que le ravitaillement n'en apportait pas de nouveaux. Il dit qu'il lui avait appris à nager dans ce lagon, deux ans plus tôt, et qu'elle avait eu peur de l'eau pendant une heure puis qu'elle avait refusé d'en sortir pendant trois. Il dit tout ça avec une tendresse qui ne cherchait pas à s'exprimer mais qui passait quand même, dans le choix des détails, dans la façon dont sa voix baissait d'un ton quand il prononçait son prénom.

— Elle dort mieux ? demanda Jonas.

Teui haussa les épaules.

— Des hauts et des bas. Les enfants ont des phases. Sa mère faisait des cauchemars au même âge.

Jonas ne connaissait pas la mère de Miri. Teui n'en parlait presque jamais, et Jonas n'avait jamais demandé, par ce mélange de discrétion professionnelle et de pudeur personnelle qui revenait au même. Teui n'ajouta rien. Il coupa un morceau de mangue, le mangea, essuya la lame du couteau sur sa cuisse.

Ils se turent un moment. Le vent poussait de petites vagues sur le sable, une frange d'écume tiède qui mourait à trente centimètres de leurs pieds. Les poissons qu'ils avaient pris séchaient dans un seau en plastique, à l'ombre du dirigeable amarré.

Teui avait le don de poser les questions qu'on a envie de répondre. Jonas ne se demanda jamais pourquoi.

— Les fréquences, en ce moment, ça donne quoi ?

La question tomba entre deux bouchées de mangue, noyée dans le fil de la conversation, légère. Jonas sentit le réflexe professionnel se mettre en place, un mécanisme vieux de quatorze ans qui triait les réponses possibles avant que la bouche s'ouvre. Il répondit vaguement. Il dit que le trafic avait augmenté un peu ces dernières semaines, que les Sakoans étaient plus bavards qu'avant, et que ça pouvait vouloir dire quelque chose ou rien du tout. Il ne parla pas des transmissions nocturnes, ni du signal faible du sud-ouest, ni du mot « azurine » souligné dans son cahier. Il ne parla pas de Shirō.

Teui écouta, mangea, et passa à autre chose. Il raconta qu'un pêcheur du village avait perdu un filet la semaine dernière, qu'un dirigeable de ravitaillement avait eu une avarie de moteur au-dessus de Torua, que le prix du pétrole allait encore monter et que Hiti menaçait de fermer l'épicerie si les marges continuaient à baisser. Jonas écouta. La conversation avait repris son cours, et la question sur les fréquences s'y était dissoute comme un caillou dans un courant ; Jonas n'y repensa pas.

L'après-midi passa. Le soleil tournait. L'ombre du dirigeable s'allongeait sur le sable. Teui s'allongea, les bras croisés sous la tête, les pieds dans l'eau, et regarda le ciel. Jonas fit la même chose. Le ciel était vaste, bleu, sans nuage, et le silence du lagon montait autour d'eux avec la régularité d'une marée.

— J'ai failli partir, dit Teui.

Jonas tourna la tête.

— Partir où ?

— De Namu. Il y a cinq ans. Miri avait trois ans. J'avais une offre de travail à Torua, un poste de manutentionnaire au terminal. Mieux payé que tout ce que je gagne ici. Un logement en dur. Une école pour Miri.

Il marqua une pause. Un oiseau de mer passa au-dessus d'eux, bas, l'ombre glissant sur le sable.

— Et puis je me suis dit : pour quoi faire. Ici on n'a besoin de rien. On a le poisson, on a la maison, on a les gens. C'est ça qui est bien.

Il le dit en regardant la mer, du côté de la République, et son regard resta là une seconde de plus que la phrase ne l'exigeait. Jonas vit le regard mais n'y lut rien ; Teui regardait souvent la mer, c'était un homme d'île, les hommes d'île regardent la mer comme les hommes de ville regardent les toits.

Ils rentrèrent en fin d'après-midi. Le vent avait tourné légèrement, et Teui dut pédaler davantage au retour. Jonas pédalait aussi, les cuisses lourdes, la sueur dans le dos. Le soleil descendait. Namu grossissait lentement en dessous d'eux, les toits entre les arbres, la fumée d'un feu quelque part, les silhouettes de deux enfants sur le chemin.

Teui posa le dirigeable dans la clairière. Ils amarrèrent l'enveloppe, rangèrent le matériel, se partagèrent les poissons. Teui prit les trois siens et le mara'i de Jonas.

— Je vous le cuisine ce soir. Venez manger.

Jonas dit oui. Il rentra chez lui, posa son sac, se lava le visage avec l'eau de la citerne. L'eau avait toujours ce goût, léger, âcre, que Jonas avait cessé de remarquer et qu'il remarquait à nouveau depuis les captations nocturnes, depuis le mot « azurine », depuis que les choses qu'il ne voyait pas avaient commencé à prendre forme au bord de son champ de vision.

Le soir, il mangea chez Teui. Le mara'i était grillé au citron vert, la chair ferme, le goût franc. Miri mangeait à côté de son père, silencieuse, les yeux dans son assiette. Teui servait, remplissait les verres, racontait une histoire de requin qu'il avait vue dans un lagon quand il avait seize ans et qui s'améliorait probablement à chaque fois qu'il la racontait. Jonas riait. Il riait parce que l'histoire était drôle, parce que le poisson était bon, parce que la maison de Teui sentait le feu de bois et le citron, et parce que Teui était le genre de personne auprès de qui l'on se sent plus léger sans comprendre comment il s'y prend.

Jonas rentra chez lui dans le noir, sur le chemin de terre, la mer derrière les arbres. Il pensait au mara'i, à l'histoire du requin, au regard de Teui vers la mer. Il pensait à la question sur les fréquences. Il pensait à Miri, aux cernes sous ses yeux, à la mangue chaude sur le sable blanc.

Il ne pensa à rien de tout cela très longtemps. Il poussa la porte, alluma la lampe, s'assit devant les récepteurs. Le cahier était ouvert à la page des captations nocturnes. Jonas mit le casque et attendit quatre heures du matin.

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