XVI. Le nouveau vent
Le fils de Hiti tomba malade un lundi. Neuf ans, pieds nus chaque matin sur le chemin de terre, la voix qui portait d'un bout à l'autre du village ; le lundi il toussait, le mardi la fièvre l'avait couché, le mercredi Hiti ferma l'épicerie. Jonas passa la voir en fin de matinée. Le garçon était allongé sur une natte, un linge mouillé sur le front, la respiration courte. Hiti était assise à côté de lui, les mains posées sur les genoux, les yeux secs et le regard fixe des gens qui ne pleurent plus parce qu'ils ont dépassé l'endroit où l'on pleure.
— C'est pareil que Rua, dit-elle. La toux, la fatigue. Sauf que Rua a soixante-dix ans.
Le soir, Shirō frappa à la porte de Jonas. Deux coups brefs. Il entra, s'assit à la table entre les deux récepteurs, et posa un feuillet plié sur le cahier de fréquences.
— Pomon a fait le relèvement. Leur station de la côte nord a capté le signal à quatre heures onze, la même nuit que vous. Angle : trois cent quinze degrés.
Jonas ouvrit le cahier à la page des captations nocturnes. Son propre relevé : deux cent trente-deux degrés. Shirō déplia le feuillet, une carte marine au 1:500 000 que Jonas n'avait jamais vue et qui portait le tampon de la Principauté de Pomon dans le coin inférieur gauche. Shirō traça les deux lignes au crayon. Elles se croisèrent en mer, dans les eaux de la République des Sakoa, à cent quarante kilomètres au sud-ouest de Namu. Il n'y avait rien à cet endroit. Ni île, ni atoll, ni balise, ni installation déclarée. Un petit x au crayon sur du bleu uni.
— C'est là, dirent-ils ensemble.
Shirō laissa la carte ouverte. Il sortit un second feuillet de sa poche intérieure, une liste dactylographiée en caractères pomoniens avec, dans la marge, une traduction manuscrite en monésien. Jonas lut la liste et reconnut les mots avant de les avoir tous déchiffrés : rendement, extraction, filtrage, capacité. Les mêmes termes que ses propres captations nocturnes ramenaient depuis des semaines dans les fragments en clair entre les blocs de chiffres.
— Pomon capte les mêmes transmissions depuis trois mois, dit Shirō. Mêmes fréquences, mêmes horaires, mêmes indicatifs inconnus. Et un mot qui revient.
— Azurine, dit Jonas.
Shirō le regarda. Jonas tourna les pages du cahier et montra les occurrences encadrées dans les marges, neuf depuis la première, dix jours plus tôt.
— Contextes industriels. Taux, seuils, rendement. Je ne sais pas ce que c'est.
Shirō posa ses mains à plat sur la table, de part et d'autre de la carte ouverte. Il regarda le x au crayon, le bleu vide autour, les lignes qui convergeaient vers ce point où il n'y avait rien et où il y avait tout.
— L'azurine est un dérivé de l'azurite. Un minerai rare, difficile à extraire, dont les propriétés énergétiques sont considérables. La Principauté le connaît. La République aussi, apparemment. Le raffinage produit des résidus atmosphériques. Toxiques. Persistants. Transportés par le vent.
Jonas ne répondit pas tout de suite. Il regarda le cahier. Neuf occurrences d'un mot qu'il avait souligné, encadré, transcrit sans comprendre, et le mot était un poison ; il portait un joli nom, un nom en « ine » qui sonnait comme un parfum ou un médicament, et il avait traversé les pages du cahier de fréquences en silence pendant dix jours avant que quelqu'un lui donne son poids.
— Depuis combien de temps Pomon sait ?
— Pas assez longtemps pour avoir des certitudes. Assez longtemps pour avoir des soupçons.
C'était une non-réponse, et Jonas la reconnut comme telle. Shirō mesurait ce qu'il donnait ; ce qu'il venait de donner était déjà plus que ce que Jonas attendait.
Jonas se leva, alla à la fenêtre. Le vent de sud-ouest pliait les feuilles dans la cour. Le même vent qui passait d'abord sur le point au crayon, cent quarante kilomètres plus loin, avant d'arriver ici.
— Une installation de raffinage en eaux sakoanes, sur un atoll non déclaré. Les résidus montent dans l'atmosphère. Le vent les pousse vers le nord-est. Pomon d'abord, la côte nord. Les Morris ensuite. La toux, le goût de l'eau. Le fils de Hiti.
Il le disait à voix haute pour voir si les mots tenaient debout, et les mots tenaient debout ; ce n'était pas encore une preuve, mais ce n'était plus une coïncidence, c'était une ligne droite tracée au crayon entre un point en mer et un enfant couché sur une natte.
— Le vent ne choisit pas ce qu'il porte, dit Shirō.
Il se leva, plia la carte, glissa les feuillets dans sa poche intérieure, et sortit.
Jonas transmit le rapport à Mataroa le lendemain. Les coordonnées, l'azurine, l'hypothèse du raffinage. La nuit suivante, à quatre heures du matin, il capta une transmission tendue entre trois voix, et à la fin, une phrase en clair, prononcée trop vite pour avoir été chiffrée : « ...augmenter la cadence avant l'inspection... » Les Sakoans savaient que l'enquête venait. Jonas transmit la transcription. La réponse de Temauri arriva en vingt-six heures, courte : reçu, continuer les captations, ne rien changer. En post-scriptum, une ligne que Jonas relut deux fois : Alis Ra'hi ne présidait plus le Conseil. Son état ne le permettait plus.

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