XVII. Le motif
Shirō ne dormait pas. Il était assis dehors, sur le muret de ciment derrière sa maison, le dos contre le mur, les jambes croisées. Il regardait la maison de Teui.
Shirō pensait en motifs. C'était sa formation, sa structure, la manière dont le Ken lui avait appris à lire le monde : non pas ce qui se passe, mais ce qui se répète. Un fait est un bruit. Deux faits sont une coïncidence. Trois faits sont un signal.
Miri pleurait le vendredi. Pas le lundi, ni le mercredi, ni aucun autre jour de la semaine. Le vendredi. Shirō l'avait noté la première fois par réflexe, la deuxième par attention, la troisième par certitude. Depuis son arrivée sur Namu, il n'avait pas manqué un seul vendredi, et chaque vendredi matin la petite avait les yeux rouges, le visage gonflé, et Teui la portait dans ses bras en disant qu'elle avait fait un cauchemar.
Les cauchemars n'ont pas de jour. Les enfants qui font des cauchemars les font n'importe quand, au hasard des fièvres et des peurs. Un cauchemar qui revient chaque vendredi n'est pas un cauchemar.
Shirō avait noté autre chose. Teui, le vendredi matin, était fatigué. Plus fatigué que les autres jours. Ses épaules tombaient davantage, ses gestes étaient plus lents, et il souriait avec un léger retard, comme si le sourire devait traverser quelque chose avant d'atteindre son visage. Un homme qui dort mal une nuit par semaine, la même nuit, chaque semaine.
Il avait noté que la chambre de Miri donnait sur le côté de la maison le plus proche de la mer. La fenêtre ouvrait sur un passage étroit entre le mur et la végétation, un espace qu'on ne voyait pas depuis le chemin.
Il avait noté que la nuit, la brise s'inversait. Le jour, l'air chauffé par la terre monte et aspire le vent depuis la mer ; la nuit, la terre refroidit plus vite que l'eau, et le courant s'inverse, de la terre vers le large. Shirō le savait parce que le Ken l'enseignait dans ses cours de navigation côtière, et parce qu'un homme qui approche une île de nuit en dirigeable musculaire choisit la brise de terre : elle couvre le bruit de l'hélice en le portant vers le large, loin des oreilles du village.
Shirō resta immobile. La maison de Teui était sombre, la fenêtre de Miri fermée. Il était trois heures du matin. Le vent soufflait. La mer battait le récif au loin, un son blanc, continu, qui couvrait tout le reste.
À trois heures vingt, quelque chose bougea. Shirō ne tourna pas la tête. Il ajusta son regard sans bouger le visage, un exercice que le Ken enseignait la première année et que le corps finissait par faire seul. Une ombre passa entre les arbres, du côté de la côte, se glissa le long du mur de la maison de Teui, et s'arrêta devant la fenêtre de Miri.
La fenêtre s'ouvrit de l'intérieur.
Shirō resta assis sur le muret. Il ne bougea pas. Il regarda l'ombre entrer dans la maison par la fenêtre de la chambre d'une enfant de huit ans, et il compta les secondes. Ses mains s'étaient refermées sur le rebord du muret, les jointures blanches, les ongles dans le ciment. Tout son corps voulait se lever. Traverser les arbres, arracher l'ombre à la fenêtre, la plaquer au sol. Shirō ne bougea pas. Il desserra les doigts un par un, posa ses paumes à plat sur ses cuisses, et continua de compter.
Vingt-trois minutes plus tard, l'ombre ressortit par la même fenêtre. La fenêtre se referma de l'intérieur. L'ombre longea le mur, traversa les arbres, disparut vers la côte. Le bruit de la mer n'avait pas changé.
Shirō ferma les yeux. Il les garda fermés longtemps. Quand il les rouvrit, les étoiles n'avaient pas bougé, le vent soufflait toujours, et la maison de Teui était silencieuse.
Il savait maintenant ce qu'il avait besoin de savoir. Ce qu'il restait à décider, c'était quand le dire à Jonas, et comment, et dans quel ordre, parce que l'ordre dans lequel on dit les choses détermine ce que l'autre entend, et ce que Jonas allait entendre détruirait quelque chose en lui que Shirō n'avait pas le droit de détruire sans raison suffisante.
La raison viendrait. Shirō pouvait attendre un peu. Pas longtemps.

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