XVIII. Hayabusa

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Jonas posa le cahier de fréquences sur la table, ouvert à la dernière page. Cent quatre pages. Six mois de captations, de transcriptions, de notes en marge, d'indicatifs sakoans relevés dans le grésillement. Neuf occurrences du mot « azurine » encadrées au stylo. Un x au crayon sur une carte marine pliée en quatre. Les coordonnées d'un point en eaux sakoanes où il n'y avait rien et où il y avait tout.

Il regarda Shirō.

— On a les coordonnées. On a le mot. On sait que c'est un minerai, qu'il est raffiné, que le raffinage empoisonne le vent. Ce qu'on ne sait pas, c'est pourquoi. Qu'est-ce que la République des Sakoa fabrique sur cet atoll, Shirō ? Qu'est-ce qui vaut la peine d'empoisonner trois îles et la côte nord de Pomon ?

Shirō était assis en face de lui, les mains posées à plat sur la table, le costume boutonné. Il ne répondit pas tout de suite. Son regard passa du cahier à la carte pliée, de la carte à Jonas, et de Jonas à la fenêtre où le vent de sud-ouest poussait les feuilles dans la lumière du matin.

— Vous posez la bonne question, dit Shirō.

— Alors répondez-y.

Shirō retira ses mains de la table. Il les posa sur ses genoux, sous le bord de la table, là où Jonas ne pouvait plus les voir. Ce geste, Jonas le connaissait ; Shirō cachait ses mains quand il s'apprêtait à dire quelque chose qui coûtait.

— Ce que je vais vous dire est classifié au plus haut niveau de la Principauté de Pomon. Je n'ai pas l'autorisation de le partager. Je le fais parce que les gens de cette île sont malades, parce que les gens de Pomon sont malades, et parce que le silence ne protège plus personne.

Jonas attendit.

— Il y a sept ans, la Principauté de Pomon a lancé un programme de recherche sur les applications énergétiques de l'azurite. L'azurite est un minerai que l'on trouve dans certains atolls profonds de la Monésie. Ses propriétés sont connues depuis longtemps, mais personne n'avait trouvé le moyen de l'exploiter à grande échelle. Pomon a trouvé.

Shirō fit une pause. Dehors, le vent soufflait. Le grésillement du récepteur en veille remplissait le silence de la pièce.

— Le programme s'appelle Hayabusa. C'est le nom d'un oiseau de Pomon. Un rapace qui plonge à la verticale.

Jonas ne dit rien. Il sentait que le mot « Hayabusa » ouvrait une porte derrière laquelle se trouvait quelque chose de plus grand que tout ce qu'il avait imaginé en six mois de captations nocturnes.

— L'Hayabusa est un dirigeable. Bilobé. Deux enveloppes parallèles reliées par une structure rigide. Moteurs électriques alimentés par des cellules à azurite. Commandes de vol intégrées, sans câbles mécaniques. Translation dans les trois axes. Vitesse de pointe : deux cent quatre-vingts kilomètres à l'heure.

Le chiffre tomba dans la pièce comme un objet lourd. Jonas le retourna dans sa tête. Deux cent quatre-vingts. Les dirigeables les plus rapides de la Confédération plafonnaient à cent vingt, cent trente pour les militaires. Deux cent quatre-vingts signifiait qu'un appareil de Pomon pouvait traverser la Monésie d'un bout à l'autre en moins de six heures, atteindre n'importe quel point de l'archipel avant qu'un intercepteur ait le temps de décoller, et rentrer chez lui avant la nuit.

— Vous avez construit une arme, dit Jonas.

— Nous avons construit une garantie de survie. Pomon est un petit pays enclavé dans les eaux de la République des Sakoa. Nous n'avons pas de profondeur stratégique, pas d'espace aérien propre, pas d'alliés sur nos frontières. L'Hayabusa est la seule chose qui empêche la République de faire ce qu'elle fera le jour où elle estimera que Pomon ne vaut pas la peine d'être respecté.

— La République l'a découvert, dit Jonas.

— Il y a deux ans. Nous ne savons pas comment. Une fuite, probablement. Peut-être un agent retourné, peut-être une interception de nos communications. Le résultat est le même : la République a appris l'existence de l'Hayabusa et a lancé son propre programme azurite. En urgence. Avec les moyens qu'elle avait.

Jonas regarda la carte pliée sur la table. Le x au crayon. Cent quarante kilomètres au sud-ouest.

— L'installation sur l'atoll.

— Leur site de raffinage. Le procédé pomonien est propre ; nous avons mis quatre ans à le développer. Le procédé sakoan est une copie dégradée, plus rapide, plus sale. Le raffinage produit des résidus atmosphériques que le vent transporte vers le nord-est. Pomon, les Morris, Namu. L'azurine dans vos captations, c'est le nom qu'ils donnent au produit raffiné.

Jonas se leva. Il alla à la fenêtre.

— Vous saviez depuis le début, dit Jonas sans se retourner.

— Oui.

— Avant d'arriver sur Namu.

— Oui.

— Vous m'avez laissé chercher pendant six mois ce que vous saviez déjà.

Shirō ne répondit pas. Le silence dura. Le grésillement du récepteur. Le vent. Les feuilles.

— Ma loyauté va à Pomon, dit Shirō. Ce n'est pas une excuse. C'est un fait.

Jonas resta à la fenêtre. Il pensait à Rua, assis devant sa maison, le dos voûté, la toux. Au fils de Hiti, couché sur une natte. À la femme de Tama et à ses migraines. Au goût de l'eau à la citerne. Tous ces gens malades d'un poison dont le nom circulait dans les transmissions nocturnes sakoanes pendant que Shirō, assis à cette même table, lisait le cahier de fréquences en sachant ce que chaque mot signifiait.

Il se retourna.

— Quoi d'autre ?

Shirō soutint son regard. Quelque chose changea dans son visage, un mouvement infime autour des yeux, un resserrement que Jonas n'avait jamais vu et qui ressemblait à de la douleur.

— Il y a autre chose. Et c'est plus grave que tout ce que je viens de vous dire.

Jonas revint s'asseoir. Il posa ses mains sur la table, de part et d'autre du cahier, et attendit.

— Depuis mon arrivée sur Namu, j'ai observé quelque chose. Un motif. Un événement qui se répète chaque semaine, le même jour, à la même heure, avec la même régularité qu'une transmission chiffrée.

Il fit une pause. Jonas ne la combla pas.

— Miri pleure le vendredi matin. Chaque vendredi. Pas le lundi, ni le mercredi, ni aucun autre jour. Le vendredi. Elle dit qu'elle a vu le monstre. Teui la console, la porte, dit qu'elle fait des cauchemars. Les cauchemars n'ont pas de jour, Jonas. Les enfants qui font des cauchemars les font au hasard. Un cauchemar qui revient chaque vendredi n'est pas un cauchemar.

Jonas sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine, un poids qui bougeait, qui cherchait un endroit où se poser.

— Teui est fatigué le vendredi matin. Plus fatigué que les autres jours. Ses gestes sont plus lents, son sourire arrive avec un retard. Un homme qui dort mal une nuit par semaine, la même nuit.

— Arrêtez, dit Jonas.

— La chambre de Miri donne sur le côté de la maison le plus proche de la mer. La fenêtre ouvre sur un passage qu'on ne voit pas depuis le chemin. La nuit, la brise de terre porte les sons vers le large ; un dirigeable musculaire qui approche par la côte est inaudible depuis le village.

— Arrêtez.

— Vendredi dernier, à trois heures du matin, j'ai regardé la maison de Teui depuis le muret derrière chez moi. À trois heures vingt, une ombre est passée entre les arbres, a longé le mur, et s'est arrêtée devant la fenêtre de Miri. La fenêtre s'est ouverte de l'intérieur. L'ombre est entrée. Elle est ressortie vingt-trois minutes plus tard. La fenêtre s'est refermée de l'intérieur.

Le silence qui suivit n'avait rien de commun avec les silences que Jonas avait connus dans cette pièce. Les silences d'écoute, les silences de captation, les silences entre les transmissions sakoanes, tout cela appartenait à un métier, à une routine, à un monde où les signaux avaient des fréquences et les fréquences avaient des pages dans un cahier. Ce silence-là était d'une autre nature. Il contenait le visage de Teui, son rire, le mara'i grillé au citron vert, l'histoire du requin, la mangue chaude sur le sable blanc, la voix qui baissait d'un ton quand il prononçait le prénom de sa fille.

— Teui ouvre la fenêtre à un agent sakoan, dit Shirō. Chaque vendredi. L'agent passe par la chambre de sa fille. Teui le sait. L'agent récupère ce que Teui a collecté pendant la semaine et repart avant l'aube.

Jonas pensa à la question de Teui sur les fréquences, noyée entre deux bouchées de mangue. À son regard vers la mer, du côté de la République, qui durait une seconde de trop. À la phrase sur l'argent : « ici on n'a besoin de rien, c'est ça qui est bien. » Il avait rangé chacun de ces détails dans la catégorie des traits de caractère, des gestes d'homme d'île, des habitudes de père fatigué. Il les avait rangés parce qu'il aimait Teui, et parce qu'on ne regarde pas les gens qu'on aime avec les yeux d'un agent de renseignement.

Jonas prit le cahier de fréquences et le jeta à travers la pièce. Cent quatre pages s'écrasèrent contre le mur du fond et glissèrent au sol, ouvertes sur une page quelconque, le mot « azurine » encadré dans la marge.

— Qu'est-ce qu'on fait ? dit Jonas.

Sa voix était plate. Shirō le regarda avec quelque chose qui ressemblait à du respect, ou à de la compassion, ou aux deux à la fois, et qui n'était ni l'un ni l'autre mais simplement la reconnaissance d'un homme qui vient de recevoir un coup et qui demande quoi faire au lieu de s'effondrer.

— On l'attrape, dit Shirō. Vendredi prochain.

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