XIV. La crise

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Hina arriva à Brémice un mercredi, par le vol du matin. Le vent portait, le trajet fut court. Elle ne dormit pas. Elle relut le dossier que Temauri avait fait parvenir à la Section 2 trois jours plus tôt, un dossier épais cette fois, appuyé sur les captations de Jonas, les coordonnées du relèvement croisé, le mot « azurine » et sa signification chimique. Le dossier ne mentionnait pas l'Hayabusa. Pomon ne l'avait pas partagé. Hina ne le savait pas encore.

Le palais du Conseil n'avait pas changé. Le couloir latéral, l'huissier, l'antichambre. Temauri l'attendait, debout, le dossier sous le bras.

— Elle n'est pas là, dit Temauri.

Hina le savait. Le message de la semaine précédente avait été clair : Alis Ra'hi ne présidait plus. Son état ne le permettait plus. Ils entrèrent dans la salle. La table ovale, les lambris, les carafes. Le fauteuil d'Alis Ra'hi était vide. Personne ne s'y était assis. Le secrétaire général adjoint avait pris place à côté, sur une chaise apportée pour l'occasion, et cette chaise à côté du fauteuil vide disait tout ce qu'il y avait à dire sur l'autorité qui restait dans cette salle.

Les délégations prirent place. Le délégué de la Principauté de Pomon, costume gris clair, le même visage qu'aux deux sessions précédentes. Le secrétaire du Comté de Bas-Vent, le dossier mince. Le délégué du Comté Gonémiaïque était là. Hina mit une seconde à le reconnaître parce qu'elle ne l'avait jamais vu ; le Comté n'envoyait personne depuis trois sessions. L'homme était massif, le crâne rasé, une cicatrice blanche qui partait de la tempe gauche et descendait sous le col de sa veste militaire. Il s'assit sans saluer personne, posa ses mains sur la table et n'ouvrit pas de dossier parce qu'il n'en avait pas apporté. Nohiti arriva le pas rapide, les conseillers derrière lui.

Temauri présenta les preuves. Il parla debout, les mains derrière le dos. Les coordonnées de l'installation en eaux sakoanes. La nature de l'azurine. Le lien entre les résidus atmosphériques et les symptômes observés sur les trois îles Morris et la côte nord de Pomon. Il posa les documents sur la table, un par un, en face du secrétaire général adjoint qui les reçut avec les gestes d'un homme qui range du courrier.

Le délégué pomonien prit la parole aussitôt après. Pour la première fois, la Principauté de Pomon reconnaissait publiquement être touchée. Sa voix était plus ferme que d'habitude, le débit plus rapide. Huit mois de cas sur la côte nord. L'analyse confirmait la corrélation entre la direction des vents et la géographie des symptômes. Pomon demandait des sanctions.

Nohiti écouta sans bouger. Quand son tour vint, il se leva. Il n'avait plus la rhétorique souple de la session précédente, la politesse calibrée, les arguments plausibles ; quelque chose s'était durci dans sa posture, dans sa mâchoire, dans la manière dont il posait les mains sur la table comme pour s'empêcher de les lever.

— La République conteste la validité de ces preuves. Les coordonnées proviennent d'un relèvement dont nous ignorons la méthode. Le lien entre l'azurine et les symptômes n'a pas été établi par une autorité médicale indépendante. La République des Sakoa ne reconnaît l'existence d'aucune installation dans le secteur mentionné.

Il le dit en regardant le fauteuil vide d'Alis Ra'hi, et Hina comprit qu'il ne l'aurait pas dit si le fauteuil avait été occupé. Les mensonges qu'on n'ose pas prononcer devant certaines personnes sont les mensonges dont on connaît le prix, et Nohiti connaissait le prix de celui-là et savait que personne, dans cette salle, n'avait plus l'autorité de le lui faire payer. Le délégué gonémiaïque n'avait pas ouvert la bouche. Il n'en avait pas besoin. Sa présence suffisait : le Comté était venu s'asseoir du côté de la République, et tout le monde autour de la table le comprit sans qu'un mot soit prononcé.

Le secrétaire général adjoint tenta une synthèse. Il parla de dialogue, de commission, de délais raisonnables. Le Pomonien le coupa. Temauri le coupa. Nohiti se rassit et ne dit plus rien. Le secrétaire du Comté de Bas-Vent feuilleta son dossier. La séance dériva. Sans arbitre, le Conseil n'était plus qu'une table où des hommes parlaient en même temps.

Hina nota dans son carnet : le fauteuil vide a plus de poids que l'homme qui siège à côté.

La séance fut levée sans résolution. Nohiti sortit le premier, la veste boutonnée, le pas rapide. Le Pomonien resta assis une minute, les mains posées à plat, le regard fixé sur les documents que le secrétaire général adjoint avait empilés sans les lire. Puis il se leva et quitta la salle.

Sur Namu, Jonas n'avait pas dormi depuis deux jours.

Il avait passé la semaine à regarder Teui avec les yeux d'un agent de renseignement, et chaque regard lui coûtait quelque chose qu'il ne savait pas nommer. Teui passait devant sa maison, les mains dans les poches, le sourire en place, et Jonas voyait le sourire et voyait ce qu'il y avait derrière, et ce qu'il y avait derrière était un homme qui ouvrait la fenêtre de sa fille chaque vendredi à un espion sakoan, et Jonas devait sourire en retour, répondre aux questions, boire le verre d'eau qu'on lui tendait.

Shirō avait tout préparé. Il avait repéré les approches de la maison, les angles morts, les positions d'attente. Il avait demandé à Jonas de rester en retrait, à trente mètres, dans l'ombre du bananier au bout du chemin. Jonas avait proposé une arme. Shirō avait refusé.

— Pour capturer, il suffit de deux mains et de savoir s'en servir.

Le vendredi arriva. Le soleil se coucha. Le village s'endormit. Jonas prit position à onze heures du soir, le dos contre le tronc du bananier, le visage tourné vers la maison de Teui. Shirō avait disparu dans l'obscurité une heure plus tôt ; Jonas ne le voyait plus, ne l'entendait plus, et c'est précisément ce qui rendait sa présence certaine.

La nuit passa. Le vent soufflait de la terre vers le large, la brise nocturne qui inversait le courant du jour et portait les sons vers la mer. Le village était silencieux. La mer battait le récif au loin.

À trois heures dix, Jonas entendit quelque chose. Pas un bruit ; une absence de bruit, un trou dans le fond sonore de la nuit, comme si l'air s'était resserré autour d'un objet en mouvement. Un dirigeable musculaire, l'hélice en rotation lente, descendait vers la côte sud. Jonas ne le vit pas. Il le sentit, et quand le silence revint, il sut que l'appareil s'était posé.

Cinq minutes plus tard, une ombre passa entre les arbres, du côté de la mer, et longea le mur de la maison de Teui. Elle s'arrêta devant la fenêtre de la chambre de Miri. La fenêtre s'ouvrit de l'intérieur.

Jonas serra les mâchoires. L'ombre entra.

Le temps se dilata. Jonas compta les minutes dans sa tête et chaque minute avait le poids d'une heure. Quelque part dans l'obscurité, Shirō attendait, immobile.

À trois heures trente-deux, l'ombre ressortit par la fenêtre. Un pied, puis l'autre, les mains sur le rebord. La fenêtre se referma de l'intérieur.

Shirō frappa.

Jonas ne vit pas le geste. Il entendit un son bref, un choc mat, un souffle coupé, et quand il arriva devant la maison, Shirō tenait l'homme au sol, le genou dans le dos, les deux poignets immobilisés d'une seule main. L'homme ne bougeait plus. Il respirait, le visage contre la terre, les yeux ouverts. Shirō ne respirait pas plus fort que d'habitude.

La fenêtre de Miri s'ouvrit. La petite était debout dans l'encadrement, les cheveux en désordre, les yeux grands. Elle regarda Shirō, l'homme au sol, les mains qui tenaient les poignets. Elle regarda le monstre, couché dans la terre, tenu par un homme en costume qui ne transpirait pas.

Elle ne cria pas. Elle regarda.

Dans la maison, une lumière s'alluma. La porte s'ouvrit. Teui apparut sur le seuil, pieds nus, le visage défait. Il vit l'homme au sol. Il vit Shirō. Il vit Jonas, debout dans le noir, à trois mètres de sa fenêtre. Leurs regards se croisèrent. Jonas y lut tout ce qu'il fallait y lire, et Teui sut que Jonas avait lu.

Personne ne dit rien. Le vent de terre soufflait vers le large, emportant les sons du village vers la mer, et la mer ne les ramenait pas.

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