XX. Miri

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Ils entrèrent dans la maison de Teui. Shirō poussa l'homme capturé devant lui, les poignets liés avec une corde que Jonas ne l'avait pas vu sortir. Jonas referma la porte. Teui recula contre le mur du fond, pieds nus sur le plancher, les bras le long du corps. Miri était assise sur la natte dans le coin de la pièce, les genoux remontés contre la poitrine, les yeux ouverts. Personne ne lui avait dit de rester. Personne ne lui avait dit de partir.

Shirō attacha l'homme à la chaise près de la table, vérifia les liens, et ne s'en occupa plus. L'homme avait le visage d'un homme quelconque ; trente-cinq ans, peut-être quarante, les cheveux courts, la peau brûlée par le soleil, les vêtements noirs d'un opérateur de nuit. Il ne parlait pas. Il regardait le mur en face de lui avec l'expression vide de quelqu'un qui a cessé de calculer.

La pièce sentait le feu de bois éteint et le citron. Jonas reconnut l'odeur. C'était l'odeur des dîners chez Teui, du mara'i grillé, des soirées où Teui racontait l'histoire du requin et où Miri mangeait en silence à côté de son père. La même pièce. La même odeur. Le même homme, debout contre le mur, pieds nus, sauf que l'homme contre le mur n'était plus celui que Jonas avait connu pendant six mois ; il était quelqu'un d'autre, ou plutôt il était le même et c'est ce qui rendait la chose insupportable, parce qu'un traître qui ne ressemble pas à un ami est un ennemi, et un traître qui ressemble exactement à un ami est une blessure.

Jonas s'assit sur la chaise en face de Teui. Shirō resta debout, près de la porte, les bras croisés. La lampe à huile posée sur la table éclairait le centre de la pièce et laissait les coins dans l'ombre. Miri était dans l'ombre. Jonas l'entendait respirer.

— Depuis combien de temps, dit Jonas.

Ce n'était pas une question. C'était le début d'une chose qui devait avoir lieu et qui ne pouvait plus être repoussée, et Teui le comprit parce qu'il ferma les yeux une seconde, les rouvrit, et répondit.

— Quatre ans.

Quatre ans. Jonas fit le calcul. Miri avait huit ans. Quatre ans plus tôt, elle en avait quatre. Teui avait commencé à livrer des informations à la République des Sakoa quand sa fille avait quatre ans.

— Comment ça a commencé.

Teui regarda ses pieds. Ses pieds nus sur le sol, les orteils légèrement écartés. Il parla. Sa voix était basse, régulière, sans la chaleur qu'elle avait quand il racontait des histoires de requin ou qu'il parlait de sa fille ; une voix vidée de tout sauf des faits.

Il y avait un homme, dit Teui. Un homme qui venait sur Namu deux fois par an avec le ravitaillement, un commerçant de la grande île sakoane qui achetait du poisson séché et vendait du pétrole. Il s'appelait Raho. Il était aimable, il payait bien, il restait un jour ou deux et repartait. Un jour, Raho avait pris Teui à part et lui avait dit qu'il savait. Qu'il savait ce que Teui avait fait cinq ans plus tôt, avant la naissance de Miri, sur l'île de Torua.

Teui s'arrêta. Jonas attendit. Shirō ne bougeait pas.

— Qu'est-ce que vous avez fait à Torua, dit Jonas.

Teui leva les yeux.

— J'ai tué un homme.

Le mot « tué » entra dans la pièce et y resta. Jonas ne réagit pas. Shirō non plus. Dans le coin, Miri ne bougea pas, mais Jonas entendit sa respiration changer, un souffle plus court, plus rapide, et il se demanda si elle comprenait ce que son père venait de dire ou si les mots des adultes, à huit ans, passaient à travers les enfants comme l'eau à travers le sable.

— Un accident, dit Teui. Une bagarre. Un homme qui avait bu, qui m'avait poussé, et j'avais bu aussi, et il est tombé, et sa tête a frappé le bord du quai. Je suis parti. Personne ne m'a vu. Personne ne savait. J'ai quitté Torua le lendemain, je suis revenu sur Namu, et j'ai vécu avec ça pendant cinq ans en pensant que c'était fini.

Il s'arrêta de nouveau. Ses mains tremblaient. Il les mit dans ses poches, les ressortit, les posa à plat contre le mur derrière lui.

— Raho savait. Je ne sais pas comment. Il m'a dit que si je l'aidais, personne ne saurait jamais. Que c'était facile. Que je n'avais rien à faire de mal, juste écouter ce qui se disait sur l'île, regarder ce qui arrivait par les dirigeables, noter les noms des gens qui passaient. Des choses que tout le monde voit. Il a dit que ce n'était pas de l'espionnage, que c'était de l'observation, et que la République avait le droit de savoir ce qui se passait dans son voisinage.

Jonas pensa à la question de Teui sur les fréquences, au lagon nord, entre deux bouchées de mangue. À son regard vers la mer, du côté de la République. À la phrase sur l'argent : « ici on n'a besoin de rien ». Chaque souvenir qu'il retournait avait un envers, et l'envers était cousu de la même main.

— Et ensuite, dit Jonas.

— Ensuite ils ont voulu plus. Raho ne venait plus, c'était quelqu'un d'autre. Un homme que je n'ai jamais vu de jour. Il venait la nuit, en dirigeable musculaire, et il entrait par...

Teui s'arrêta. Il tourna la tête vers le coin de la pièce où Miri était assise. La petite le regardait. Elle avait les yeux de son père, grands, sombres, et dans ces yeux il y avait quelque chose que Jonas ne sut pas nommer, qui n'était ni de la peur ni de la colère ni de la tristesse, mais qui contenait les trois et qui les dépassait, comme un son trop grave pour être entendu mais dont on sent la vibration dans la poitrine.

— Par la fenêtre de ma fille, dit Teui.

Il le dit en regardant Miri. Il le dit avec la voix d'un homme qui prononce les mots qu'il s'est interdit de prononcer pendant quatre ans et qui découvre, en les prononçant, qu'ils sont pires que ce qu'il imaginait parce qu'ils sont vrais et que la vérité, quand on l'a enfermée trop longtemps, ne sort pas intacte ; elle sort déformée par le temps qu'elle a passé dans le noir, et elle fait plus de dégâts que si on l'avait laissée sortir le premier jour.

— Vous avez laissé un homme entrer chez vous par la chambre de votre fille, dit Shirō.

C'était la première fois que Shirō parlait depuis qu'ils étaient entrés dans la maison. Sa voix n'avait pas monté d'un ton. Jonas en eut froid dans le dos.

— Chaque vendredi, continua Shirō. Pendant quatre ans. Votre fille se réveillait. Votre fille voyait un homme dans sa chambre. Votre fille pensait que c'était un monstre. Votre fille pleurait le matin et vous la preniez dans vos bras et vous lui disiez que c'était un cauchemar.

Chaque phrase tombait dans la pièce avec un poids égal, sans variation de ton, sans hausse de voix, et c'est l'égalité du ton qui rendait les mots insoutenables ; Shirō récitait les faits comme on lit un acte d'accusation devant un tribunal, et le tribunal était cette pièce, et le juge était un homme en costume qui ne transpirait pas, et l'accusé était un père pieds nus contre un mur.

Teui ne répondit pas. Il glissa le long du mur jusqu'au sol, les jambes pliées, les mains sur le visage. Il ne pleurait pas. Il faisait quelque chose de pire que pleurer ; il se taisait avec le corps entier.

Miri se leva. Elle traversa la pièce, passa devant Jonas, passa devant la chaise où l'homme attaché regardait le mur, et s'assit à côté de son père. Elle posa sa main sur le bras de Teui. Le geste était petit, précis, sans hésitation. La main d'une enfant de huit ans sur le bras d'un homme effondré, et ce geste contenait plus de choses que tout ce qui avait été dit dans cette pièce depuis une heure.

Jonas se tourna vers l'homme attaché à la chaise. Il n'avait pas bougé, le visage tourné vers le mur, la respiration lente. Jonas tira une chaise devant lui et s'assit.

— Votre nom.

L'homme ne répondit pas. Jonas répéta la question. Silence. Il essaya autre chose : le site de raffinage, les transmissions, les indicatifs captés dans les fréquences nocturnes. L'homme regardait le mur. Jonas haussa le ton. L'homme ferma les yeux.

Shirō s'avança. Il tira une chaise, s'assit en face de l'homme, et attendit que l'homme ouvre les yeux. L'homme les ouvrit.

— Regarde-moi, dit Shirō.

L'homme le regarda. Son regard descendit du visage de Shirō vers le revers de sa veste, s'arrêta sur le pin's de l'Épée, et y resta. Le pin's brillait faiblement dans la lumière de la lampe, un éclat mat, discret, que n'importe quel officier de renseignement de la Monésie reconnaîtrait dans le noir. L'homme le reconnut. Le visage débonnaire de l'opérateur de nuit disparut d'un coup, remplacé par une pâleur qui lui tira les traits vers le bas, et il se mit à parler.

— Tavana. Officier de liaison. Direction du Renseignement Militaire. Poste côtier sud-ouest.

Il parla vite après ça. Il confirmait le site de raffinage sur l'atoll, la rotation des équipes, les volumes d'extraction, les transmissions chiffrées vers la grande île. Il donna le nom de son officier traitant et celui de Raho, le commerçant qui avait recruté Teui. Raho était mort depuis un an ; personne ne l'avait remplacé. Teui déposait les informations sous la fenêtre de Miri, et Tavana les récupérait.

Jonas nota ce qu'il pouvait dans sa tête. Shirō ne notait rien. Il écoutait avec l'immobilité d'un homme qui enregistre chaque mot pour un usage que lui seul connaît.

Quand Tavana eut fini, le silence revint. Jonas se tourna vers Teui. Teui n'avait pas bougé du sol, Miri contre son épaule.

— Teui. Le Royaume des Hauts-Vents est en droit de guerre pour les affaires d'espionnage. Tu le sais.

Il le tutoyait pour la première fois. Le tutoiement n'avait rien d'amical ; c'était celui du code militaire, celui qu'on emploie quand un homme passe du statut de citoyen à celui d'accusé. Dans les Hauts-Vents, la tradition ne distinguait pas l'espion du traître, et le traître du déserteur ; le châtiment était le même depuis deux siècles, inscrit dans la charte du Royaume, et le roi civil n'avait jamais réussi à le faire abolir parce que le roi militaire y tenait comme on tient à un mur porteur.

— Tu sais ce que ça veut dire, dit Jonas.

Teui savait. Tout le monde savait, dans les Hauts-Vents. Les enfants l'apprenaient à l'école en même temps que les noms des vents : celui qui trahit le Royaume est jugé par un tribunal militaire, et la peine est unique.

Shirō intervint. Sa voix coupa celle de Jonas.

— Ce qui m'intéresse, c'est ce que Tavana a transmis à la République. Pas ce que votre code prévoit pour Teui.

Jonas le regarda. Shirō soutint son regard sans ciller.

— Si Teui est extrait de l'île et jugé à Mataroa, l'affaire devient publique. La République saura que leur réseau est compromis. Ils fermeront le site de raffinage, déplaceront les preuves, et dans six semaines Nohiti dira au Conseil qu'il n'y a jamais eu d'installation sur cet atoll. Vos traditions militaires sont respectables, Jonas. Mais elles ne valent rien si elles détruisent les preuves dont vous avez besoin pour sauver les gens de cette île.

Le calcul de Shirō était froid, et il était juste. Jonas le savait. Ce qui le dérangeait, ce n'était pas le calcul ; c'était la facilité avec laquelle Shirō rangeait un homme dans la catégorie des variables, alors que cet homme était assis par terre avec sa fille contre l'épaule. Mais Shirō venait d'un service où les coutumes pesaient moins que les résultats, où l'Épée et le Bouclier étaient des outils et non des symboles, et où un agent qui laissait la morale compromettre une opération n'était plus un agent très longtemps.

— Qu'est-ce que vous proposez, dit Jonas.

— Teui reste sur l'île. L'espion aussi, pour l'instant. Personne ne sait ce qui s'est passé cette nuit. Vous transmettez à Mataroa par voie chiffrée, je transmets à Pomon. Les deux services décident ensemble de la suite. Et Teui coopère.

Shirō regarda Teui.

— Vous coopérez ?

Teui leva la tête. Il regarda Shirō, puis Jonas, puis Miri contre lui.

— Qu'est-ce qui va arriver à ma fille ?

Il ne demandait pas ce qui allait lui arriver à lui. Jonas détourna les yeux. Il regarda la lampe, la flamme qui tremblait dans le courant d'air. Dans le code du Royaume, il n'y avait pas de colonne pour cette question.

— Le monstre ne reviendra plus, dit Shirō.

Il le dit à Miri. Il ne le dit pas à Teui. Miri le regarda encore un moment, puis elle posa sa tête contre l'épaule de son père et ferma les yeux.

Jonas se leva. Il sortit de la maison. Le village dormait. Personne n'avait rien entendu.

Il s'assit sur le muret devant la maison de Teui, le même muret où Teui s'asseyait pour boire un verre d'eau en passant, et il resta là, les mains sur les genoux, le visage dans le vent, jusqu'à ce que le ciel commence à pâlir et que les premiers oiseaux se mettent à chanter comme si rien, sur cette île, n'avait changé.

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