XXI. La dislocation

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Jonas rédigea le rapport à l'aube, assis devant le récepteur, le cahier de fréquences ouvert à côté de lui. Le rapport était long. Il contenait le nom de Tavana, son grade, son poste, le site de raffinage, les volumes d'extraction, les fréquences de transmission, les noms que Tavana avait donnés. Il contenait le nom de Teui.

Il écrivit le nom de Teui comme il aurait écrit n'importe quel nom dans un rapport : en lettres capitales, suivi du prénom entre parenthèses, suivi du mot « source » entre guillemets. La main qui écrivait ne tremblait pas. Jonas aurait préféré qu'elle tremble.

Il chiffra le message et le transmit sur la fréquence sécurisée. Shirō, dans la maison voisine, transmettait à Pomon par son propre canal. Les deux hommes ne s'étaient rien montré. La nuit d'avant les avait rapprochés ; le matin les rendait à leurs pays.

La réponse de Mataroa arriva en quatre heures. D'habitude les réponses en prenaient douze. Temauri, laconique : « Extraction immédiate de la source et du captif. Dirigeable dépêché. Arrivée estimée 21h. Préparer transfert. Ordre du roi militaire. »

Jonas relut. « Ordre du roi militaire » signifiait que l'affaire avait quitté la Section 2 pour entrer dans le tribunal. Le roi civil n'avait pas contresigné.

Il alla trouver Shirō.

Shirō lut le message, le posa sur la table, le relut.

— Pomon demande le contraire. Maintenir Teui en place. L'utiliser pour nourrir la République en fausses informations. Garder le réseau vivant le temps de documenter le site.

— Ce n'est plus ma décision, dit Jonas.

— Non.

Shirō alla à la fenêtre. La lumière du matin découpait des ombres de pandanus sur le plancher.

— Quarante-huit heures après l'extraction, la République saura que son réseau est mort. Elle fermera le site. Quand vos preuves arriveront au Conseil, il n'y aura plus rien à montrer.

Jonas ne répondit pas. Shirō avait raison, et le roi militaire avait raison, et les deux ne pouvaient pas tenir ensemble.

Le dirigeable arriva à la nuit tombée, sans feux de position. L'hélice en rotation lente au-dessus de la côte nord, loin du village, et l'appareil descendit dans l'obscurité. Deux officiers de la Section 2 en sortirent, en civil, sans insignes. Jonas les connaissait.

Ils prirent Tavana d'abord. L'homme était dans la maison de Jonas depuis deux jours, les poignets liés. Il n'avait pas reparlé depuis l'interrogatoire. Il se leva quand on le détacha, suivit les officiers sans résistance et monta dans la nacelle.

Puis ils allèrent chez Teui.

Teui les attendait. Il était habillé, debout au milieu de la pièce, un sac posé à ses pieds. Jonas l'avait prévenu dans l'après-midi. Teui n'avait posé qu'une question, la même que la veille.

Miri dormait dans la chambre du fond. La femme de Rua viendrait le lendemain matin.

Teui demanda à voir sa fille. L'officier regarda Jonas. Jonas fit oui de la tête.

Teui entra dans la chambre. Jonas resta dans l'encadrement de la porte. La lampe du couloir éclairait le sol sans atteindre le lit. Teui s'agenouilla à côté de la natte où Miri dormait, la joue contre le tissu, les cheveux en travers du visage. Il ne la toucha pas. Il resta à genoux, les mains sur les cuisses, le dos droit, et il la regarda dormir. Jonas compta les secondes sans le vouloir, un réflexe d'agent qui lui fit honte, et il détourna les yeux.

Teui se releva. Il sortit de la chambre, passa devant Jonas sans le regarder et suivit les officiers dans la nuit. Le dirigeable décolla en silence.

Jonas resta devant la maison. La porte était ouverte. La lampe allumée. La maison sentait le citron et le feu de bois, et Jonas referma la porte parce que l'odeur était insupportable.

Le matin suivant, le village comprit.

La femme de Rua vint chercher Miri à l'aube. Miri se réveilla dans une maison vide, appela son père, n'obtint pas de réponse. La femme de Rua la prit par la main et l'emmena chez elle. Jonas vit la scène depuis sa fenêtre. Miri marchait pieds nus, la tête droite, en serrant contre sa poitrine quelque chose que Jonas ne put pas identifier à cette distance.

Les habitants posèrent des questions. Jonas dit que Teui avait été rappelé à Mataroa. Personne ne le crut. Sur une île de cinquante habitants, les mensonges ne durent pas plus longtemps que les marées, et avant midi tout le monde savait que Teui avait été emmené de nuit par des gens sans nom. Le village cessa de poser des questions après ça.

Jonas retourna à la station. Il mit les écouteurs, ouvrit le cahier et reprit le travail. Il n'avait rien d'autre.

Les fréquences changèrent dans les jours qui suivirent.

Le trafic diplomatique entre le Royaume des Hauts-Vents et la République des Sakoa s'accéléra, puis ralentit, puis se tut. Les canaux qui fonctionnaient depuis soixante ans fermèrent en moins d'une semaine : le commercial d'abord, puis le météorologique, puis le consulaire, qui s'éteignit un vendredi à seize heures avec un dernier message protocolaire que Jonas transcrivit dans son cahier. « Fermeture définitive de la liaison. Fin de service. » Soixante ans de communication effacés en deux phrases.

Temauri transmettait un résumé de la situation deux fois par jour. Jonas les lisait le matin et le soir comme des bulletins de guerre avant la guerre. Les couloirs aériens se fermaient un par un. Les dirigeables commerciaux restaient au sol. Les tours d'amarrage refusaient les appareils battant pavillon adverse. La Principauté de Pomon avait formalisé sa demande d'alliance militaire avec le Royaume des Hauts-Vents, et le Royaume avait accepté, malgré le secret de l'Hayabusa, malgré les années de dissimulation, parce que le roi militaire ne pouvait pas laisser un allié encerclé par une puissance hostile et parce que l'Hayabusa, quoi qu'on pense du silence dans lequel il avait été conçu, changeait l'équation stratégique de la Monésie entière.

Le Comté de Bas-Vent ne dit rien. Le Comté Gonémiaïque confirma son alignement avec la République par un communiqué de trois lignes que Jonas intercepta sur les fréquences ouvertes.

Un soir, Temauri transmit autre chose. Alis Ra'hi avait fait lire une déclaration au Conseil. Elle n'avait pas pu se déplacer. Le texte appelait au dialogue, à la mémoire des traités fondateurs, aux principes que les anciens avaient posés quand les îles avaient choisi de se parler plutôt que de se battre. Temauri ajouta une seule ligne à la fin du message : « Déclaration reçue sans vote. Séance levée. »

Jonas posa les écouteurs. Il pensa aux mots d'Alis Ra'hi lus par une voix qui n'était pas la sienne, dans une salle où son fauteuil était vide, devant des hommes qui avaient déjà choisi.

Le message arriva deux nuits plus tard, à trois heures du matin.

Jonas s'était endormi devant la table, les écouteurs autour du cou. Le grésillement le réveilla. Il mit les écouteurs, ajusta la fréquence. Toutes les bandes ouvertes de la Monésie portaient le même texte, lu d'une voix égale, en boucle.

Alis Ra'hi était morte.

Jonas écouta le message trois fois. L'annonce officielle du Daime de Brémice, le décès de la présidente du Conseil confédéral, les dates, les funérailles. Il retira les écouteurs. Le grésillement continua seul dans la pièce.

Il sortit. Le village était silencieux. De l'autre côté du chemin, la maison de Teui était fermée, la porte que Jonas avait tirée le soir de l'extraction. Aucune lumière ne s'y allumait plus le soir. Personne n'y racontait plus d'histoires.

Jonas rentra et s'assit devant le récepteur.

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