Chapitre 1 - La Porte Qui Ne Devrait Pas S’ouvrir
Les portes de l’enfer ne ressemblent pas à ce que les hommes imaginent.
Il n’y a ni arches de pierre ni flammes jaillissant du sol. Il n’existe pas de gardiens grotesques ni de chaînes gigantesques.
La frontière est plus simple. Et plus terrible.
C’est une fissure.
Une déchirure silencieuse dans la réalité du monde.
Reiyel se tenait devant elle.
L’horizon derrière lui était encore baigné de la lumière calme des royaumes célestes. Une lumière douce, éternelle, où rien ne se dégrade et où le temps ne laisse aucune trace.
Devant lui, au contraire, le monde semblait brûlé.
Un vent chaud montait de la fissure. Il ne transportait pas seulement de la chaleur, mais des murmures. Des milliers de voix superposées, comme si les souvenirs de millions de vies s’étaient perdus dans les profondeurs de cette ouverture.
Reiyel ferma les yeux un instant.
Il savait ce que cela signifiait.
Une fois franchie, cette frontière ne serait plus un simple passage. Elle deviendrait une rupture.
Un ange n’était pas censé poser le pied dans ce royaume.
Pourtant, il n’hésita pas.
Ses ailes blanches frémirent légèrement derrière lui, immenses, lumineuses, semblables à deux voiles de lumière suspendues dans l’air.
Il pensa à son nom.
Azhera.
Ce nom était devenu une blessure silencieuse dans sa mémoire. Un mot qui refusait de disparaître, même dans les silences du paradis.
Elle était tombée.
Et personne au ciel n’avait voulu lui dire pourquoi.
Reiyel ouvrit les yeux.
La fissure devant lui semblait respirer.
Il fit un pas.
Au moment où son pied franchit la frontière, la lumière changea.
L’air devint plus lourd. Plus dense. Comme si chaque particule du monde observait l’intrusion d’un étranger.
Le sol de l’enfer n’était pas fait de pierre. Il ressemblait à une cendre sombre, tiède, qui se déplaçait légèrement sous ses pas comme une mer immobile.
Reiyel sentit immédiatement la différence.
La lumière qui entourait son corps, si naturelle dans les royaumes célestes, devint plus fragile. L’enfer ne la rejetait pas, mais il la regardait comme une anomalie.
Il n’avait pas encore fait trois pas qu’une silhouette apparut dans l’ombre.
Elle n’était pas gigantesque ni monstrueuse.
C’était un homme.
Ou du moins ce qui en restait.
Il était assis sur une pierre noire, les jambes croisées, observant l’ange avec une curiosité presque amusée. Ses yeux brillaient d’une intelligence étrange.
Il sourit.
« Voilà quelque chose que je pensais ne jamais voir. »
Sa voix était calme, presque élégante.
Reiyel le regarda sans parler.
La créature se leva lentement.
« Un ange en enfer », dit-il en inclinant légèrement la tête. « Voilà une entrée spectaculaire. »
Le démon fit quelques pas vers lui.
Son apparence restait étonnamment humaine. Ses vêtements sombres semblaient appartenir à une époque oubliée, et ses gestes avaient la précision d’un homme qui réfléchissait avant chaque mouvement.
« Permettez-moi de me présenter », dit-il avec un sourire discret.
Il posa une main sur sa poitrine.
« Kaelor. »
Le vent de l’enfer se leva autour d’eux, transportant des murmures d’âmes invisibles.
Kaelor observa les ailes blanches de Reiyel avec un mélange de fascination et d’ironie.
« Je me demandais combien de siècles il faudrait avant qu’un ange ose franchir ces portes. »
Il plissa légèrement les yeux.
« Mais la vraie question est la suivante. »
Son sourire s’élargit.
« Qu’est-ce qu’un ange vient chercher en enfer ? »

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