25. Une surprise pour les jeunes
Carly
Je me réveille encore seule. Étendue sur le dos, je repense aux différents évènements marquants de ces deux derniers jours.
Outre notre arrivée photographiée à Las Vegas, tout aurait pu se dérouler parfaitement, Lukas ayant planifié notre séjour avec soin. Il a mis tout en œuvre pour nous faire plaisir. Hélas, il est impossible d’éviter les imprévus, comme le coup foireux perpétré par sa sœur ou le passé du milliardaire orphelin.
Nous nous connaissons tellement peu, en fin de compte, lui et moi. Il aime l’argent, le luxe et représenter le centre du monde, quand ce n’est pas le maître du monde. Je n’ai aucune idée des genres musicaux ou cinématographiques qu’il affectionne, de quel voyage lui ferait envie. Quel animal de compagnie aimerait-il adopter ? Sa couleur de prédilection, son chiffre porte-bonheur ? J’ignore même jusqu’au déroulement de ses journées. En revanche, j’ai été témoin des ravages causés par le drame de leur vie, à lui et sa sœur. Je perçois encore le manque de famille qu’il ressent toujours et je suis flattée qu’il me confie parfois ses souvenirs.
À l’inverse, que sait-il de moi, si ce n’est ma passion pour l’écriture ? Ma playlist ! Plus important, il a découvert mon quotidien, fait la connaissance de mes enfants et de mes amis. Je lui ai brossé un rapide portrait de Christophe. Je comprends très bien l’intérêt qu’il porte au couple que nous formions puisque, moi-même, je m’interroge à propos de son univers mystérieux et intrigant.
Un mouvement, sur ma gauche, attire mon attention. Il s’agit d’un épais rideau ivoire, à peine agité par le vent issu de la baie vitrée entrouverte. Que peut-il bien cacher ? Je m’enroule dans le drap avant de me jeter hors du lit pour satisfaire ma curiosité.
Le lourd tissu occultant remplace un mur censé séparer la salle à manger de cette chambre-mezzanine! Un profond sentiment de gène m’envahit quand je repense à nos ébats. Par chance, nous avons fait preuve de discrétion et les enfants ne peuvent pas nous avoir entendus.
Appuyée à la balustrade, j’examine l’espace repas. Splendide. Luxueux. Raffiné. Près des marches, une desserte drapée d’une nappe blanche supporte un plateau en argent recouvert d’une large cloche. J’enfile vite fait une robe légère et vérifie son contenu. Mon petit-déjeuner ! Je m’en doutais ! Mon prince en sait assez sur moi pour deviner que je préfère de loin les viennoiseries, le pain frais, et le jus d’orange aux charcuteries et œufs, à cette heure matinale. Bien sûr, je retrouve la thermos remplie de lait chaud et les dosettes de Ricoré. J’ai peur de m’installer sur la table aseptisée. Je vais la salir, ou pire, je pourrais la rayer. Alors que j’hésite, regarde le couteau, le meuble, puis reviens à la vaisselle, une feuille attire mon attention.
Ma Carly,
Les garçons et moi nous sommes restaurés sur la terrasse. Une surprise les attend, avec leurs copains.
Le temps de les déposer et je reviens.
Doux réveil, ma princesse.
PS : J’ai laissé mon ordinateur allumé sur l’une des consoles. Sers-t’en, si tu veux flâner sur internet.
Cro-Magnon
D’abord attendrie par ce déploiement de complaisance, j’éclate de rire à la lecture de la signature. Cro-Magnon s’est pourtant transformé en Cro-Mignon ! Un logo doré à l’effigie du Serenissima surplombe ces quelques lignes à l’écriture fine et penchée, rapide, voire précipitée, comme en témoignent certaines lettres mal formées. Le papier, de couleur ivoire, est épais, structuré. De qualité, comme tout ce qui entoure Lukas.
Comment pourrait-on penser à abandonner de telles habitudes à une vie basique comme la mienne ? D’autant plus quand on est né ainsi, dans le luxe à outrance ?
À l’inverse, je deviendrais folle à force de me demander avec quelle femme il est en train de flirter pendant que je… je ferais quoi, dans ce palace ? À moins qu’il ne prévoit de me laisser à Lyslodge, avec une Elda pour tout gérer à ma place. Au fond, je préférerais. Avant de perdre la raison à force d’ennui, de solitude, d’inquiétude et de jalousie.
Pour l’heure, je vais pourtant profiter de son absence pour prendre des nouvelles de la Guadeloupe.
Sur l’écran de mon portable, maman sourit, l’air ravie. Elle s’amuse beaucoup avec le petit garçon de mes vacanciers. Ils font des châteaux de sable dans le bac que nous avons construit au fond du jardin, les enfants et moi. Papa a ressortit l’ancien vélo de Cyril et après l’avoir astiqué et badigeonné d’antirouille, il apprend au bambin à trouver sa stabilité sans les roulettes. Rassurée, j’entame une visite de la suite, caméra démarrée, en commençant par la pièce où je me trouve. Ma mère en perd ses mots et je ris à chaque exclamation, au point d’en avoir mal aux joues. Pliée face à la baie-vitrée, je me reprends lorsque la porte claque, au fond du couloir, suivie par une série de pas rapides.
— Ma chérie ! Tu es déjà réveillée ? Moi qui pensais te surprendre au…
— Lukas ! le coupé-je précipitamment. Regarde, maman, c’est Lukas qui revient.
Je me rapproche de lui, fière de présenter la femme qui prend encore soin de moi et l’homme avec lequel j’entame tout juste une relation. Hélas, son visage s’assombrit et il tourne les talons, pour se réfugier dans sa chambre. Quelle mouche le pique encore ? Mon amant réapparait alors que je la rassure et lui raconte les anecdotes intéressantes depuis le début de notre séjour.
— Bonjour Madame, heu…
— Bertrand. Mais appelez-moi Géraldine, mon grand.
— Pardonnez-moi, Géraldine, un besoin urgent…
— Ne vous excusez pas pour si peu ! Vous avez un très bel appartement, mon grand ! Vous vivez ici ? Ma fille est radieuse, je suppose que c’est parce que vous vous occupez bien d’elle et je vous en remercie…
Elle continue un moment, accumulant les questions, formulant elle-même les réponses, sans nous laisser le moindre répit. Lukas n’est pas à l’aise, pour preuve la grimace coincée qu’il affiche et conserve. Ses yeux furètent partout, à la recherche d’une échappatoire, tandis qu’il se dandine derrière moi.
— Maman…
Rien à faire, elle n’en a pas finit.
— Mon bébé mérite d’être heureuse, vous savez, mon grand.
— Maman !
— Alors je compte sur vous pour qu’elle conserve ce visage épanoui. Bon, ne lui faites pas un enfant, hein, pas encore.
— Maman, arrête ! crié-je en dirigeant la caméra sur mon expression gênée, pendant que mon amant éclate de rire.
Ma mère demande ensuite des nouvelles de mes garçons et ne cache pas une moue déçue lorsque je lui apprends que Lukas les a emmenés à une surprise. Il a justement repris son sérieux et se penche par-dessus mon épaule pour s’apparaitre près de moi à l’écran.
— D’ailleurs, ma très chère Géraldine, nous allons devoir raccrocher, prévient-il en souriant de toutes ses dents. Nous sommes attendus auprès de vos petits-enfants.
— Attends, attends, attends ! tutoie maman dans la précipitation. Paul ! Viens dire bonjour à ta fille et à Lukas !
Cro-Mignon recule en gémissant. Il n’est apparemment pas encore prêt à rencontrer Monsieur Bertrand.
— Salut ! gronde la voix de papa. Comment ça marche ce truc ?
S’ensuivent des explications entrecoupées de jurons avant que le visage de mon paternel n’apparaisse enfin. Il me demande quel temps nous avons, quelles activités nous avons découvertes depuis notre arrivée, des banalités en somme.
— Parfait, approuve-t-il après avoir écoutée mes explications d’une oreille distraite. Tant qu’on ne te retrouve pas à danser sur une scène, nue comme un ver contre une barre métallique…
— Papa, qu’est-ce qui te prend ?
— Quoi ? C’est bien la ville des péchés, non ? Il est où ton copain ? Il se cache ?
Lukas, visage fermé, se tient derrière moi. Il serre les poings, mais malgré tout, il se penche vers le téléphone et adopte un rictus forcé alors qu’il s’exprime d’une voix sourde :
— Monsieur. Lukas Sullivan.
— Ah quand même ! J’ai cru que tu ne voulais pas me parler !
Mon homme se retient. Il va chercher sa respiration en profondeur, serre les dents et tout son corps se tend contre moi.
— Papa, nous devons vous laisser. Nous allons retrouver Thomas et Cyril. Nous les saluerons pour vous. Je vous aime !
Lukas n’a pas attendu que je coupe l’appel pour disparaitre. Je ne m’attendais pas à lui présenter ma famille ainsi. Je n’avais pas prévu une rencontre aussi froide et rigide. Je connais très bien Paul Bertrand, son impressionnante voix grave et son légendaire franc-parler. Il n’est pas méchant, juste méfiant envers les fréquentations de sa fifille. Bref, ce n’est pas demain la veille que ces deux-là vont se lier d’amitié.
Je badigeonne ma de crème, dans un fauteuil, face au lit, quand Lukas entre en trombe dans la pièce.
— Ah, tu es là, apprécie-t-il en s’asseyant au bord du matelas. Alors voilà, nous allons visiter les jardins, puis nous irons retrouver les jeunes au Caesar Palace.
— Que font-ils dans un autre casino ?
— Tu verras ! Un peu de patience. Je sais que tu seras ravie. Par contre, nous ne devons pas trop tarder.
— Je suis désolée.
— Pourquoi ? s’étonne-t-il. Ne t’inquiète pas, nous sommes encore dans les temps.
— Non, c’était très indélicat de te présenter mes parents, ainsi, au téléphone… sans que tu y sois préparé.
— Ah, heu, oui. J’ai été surpris, c’est vrai.
Il baisse la tête, réfléchit un instant puis balaie cet inconfortable souvenir de la main avant de reporter son attention sur moi. Les cernes assombrissent le bleu de ses yeux et montrent à quel point cette brève séance l’a contrarié. Pourtant, il m’adresse un sourire ravageur et son clin d’œil charmeur lorsqu’il reprend avec humour :
— Je suppose que je vais devoir m’y habituer. Au moins, les présentations sont faites.
Je me jette à son cou, l’entoure de mes bras et me serre contre lui, soulagée de ne pas avoir fâché mon Cro-Mignon.
— Maman t’aime déjà ! Elle était émue de te voir, tu sais.
— Ce n’est pas le cas de papa, n’est-ce pas ?
Je m’écarte légèrement et rive mon regard au sien, avec l’espoir de me montrer convaincante.
— C’est quelqu’un de très grognon, mais il n’a pas un sous de méchanceté. En plus, c’est un père, et en tant que tel, il protège sa fille chérie. Surtout quand le grand méchant loup lui tourne autour.
— Je croyais que j’étais un vautour ?
Je ris à sa mimique faussement choquée sans rater ses paupières qui se baissent et ses iris plongeant dans mon décolleté.
— C’est selon. Tu veux être lequel, aujourd’hui ?
— Je suis le loup et je vais te manger ! crie-t-il en dévorant déjà le haut de ma poitrine.
Par chance, ses bras écartés m’offrent une issue et je m’y faufile avant de m’enfuir sur le côté du lit. C’était sans compter sur la souplesse de l’animal, aussitôt dressé au milieu du matelas, et dont les mains, agrippées à mon poignet, me déséquilibrent et m’entrainent dans sa chute.
Plusieurs insouciantes minutes passent, durant lesquelles je dessine les contours de ce beau visage et m’attarde dans la mer étincelante de ses pupilles.
Enfin, des regrets dans la voix, il me rappelle que nous sommes attendus.
Nous découvrons nos amis tranquillement installés dans des fauteuils, dans le hall du Serenissima. Leurs tasses sont vides depuis un moment, vu les résidus secs au fond de celle de Leandra. Mon amie profite de notre étreinte pour se lever sans cacher son excitation.
— Carly, tu veux prendre un café ou on commence la visite ? s’impatiente-t-elle, indifférente à ma question puisqu’elle m’emmène déjà vers la première allée colorées de feuilles et pétales.
La première fois que j’ai visité Disneyland Paris, que l’on m’a entrainée dans le monde des poupées, je n’étais pas très enthousiaste. Pourtant, cette attraction est devenue l’une de mes préférées et à chacune de mes excursions dans le parc, j’ai réitéré l’expérience avec le même plaisir, avec les mêmes étoiles dans les yeux. Aujourd’hui, dans cet Eden de couleurs bercées par une douce mélodie, je retrouve des sensations identiques, un bonheur semblable, un émerveillement.
À mi chemin du parcours une nouvelle représentation de la statue de la liberté habillée d’un drapeau américain en œillets, semble veiller sur l’imitation d’un pont entièrement recouvert de roses rouges. À l’autre bout de la passerelle, une reproduction de la tour Eiffel recouverte de lys bleus, blancs et rouges s élève vers un plafond de ballons aux couleurs du ciel.
Paulo conseille à sa femme de préserver la batterie de son téléphone, mais fascinée par le panel de teintes et nuances, elle poursuit son matraquage photographique.
— Pas de statue nommée Carly ? taquiné-je à la fin de notre promenade. Je suis déçue.
Mon prince charmant grimace, jusqu’à ce que je pince sa joue et qu’il comprenne la plaisanterie.
— Lukas, c’est magnifique, magique ! s’écrie ma copine, encore sous le charme. C’est toi qui a imaginé tout ça ?
— Pas tout à fait, avoue-t-il en conservant cependant une certaine fierté. J’ai donné le thème, les jardiniers paysagistes se sont chargés du reste.
Il consulte sa montre et nous rappelle que nous devons aller chercher nos enfants, sûrement affamés.
À sa suite, nous traversons le pont pour longer le Serenissima jusqu’au casino voisin, l’Hydrus. Une statue de femme se déplace dans un bassin, devant l’établissement, et sourit d’un air engageant. Seuls éléments de dorure, sa main ouverte en direction de l’entrée et la couronne sur le haut de son crâne, telle un serre-tête. De sa bouche s’échappent des cris de dauphins et on peut admirer de beaux fonds marins sous sa queue de sirène.
— Nous arrivons chez Mama Qucha, explique Lukas devant nos airs surpris. C’est la déesse inca de la mer et des poissons, mais aussi la gardienne des marins et des pêcheurs. Sa paume ouverte vous encourage à découvrir son riche univers.
L’intérieur nous coupe le souffle. Nous nous trouvons au cœur d’un véritable océan ! Partout autour de nous, des roches, des fonds de corail, des coquillages et poissons en résines, sous un plafond vitré où s’infiltre les rayons du soleil.
Plus loin, le bruit des machines à sous, aux images de requins, orques ou serpents de mer attirent rapidement nos regards, alors que de l’autre côté, les lumières d’un gigantesque aquarium nous attire. Attroupés devant, les touristes et leurs enfants sont aussi fascinés.
Paulo aimerait beaucoup assister au spectacle marin, mais Lukas le rappelle à l’ordre et nous poursuivons notre trajet, entre les boutiques et les restaurants.
Une passerelle fermée, sous un plan d’eau nous permet de contempler de nouvelles espèces, parmi des raies, des anémones et des sirènes qui nous accompagnent jusqu’à l’extérieur, à l’arrière du casino ! L’aménagement des nombreuses piscines me laisse sans voix. Outre la décoration, les tables et fauteuils sont abrités par d’énormes méduses en résine. Sybille, intriguée, demande à John de bien vouloir nous éclairer.
— Ce sont des parasols, explique-t-il. À l’aide d’une télécommande, vous pouvez éclairer, la nuit, envoyer un peu de vapeur, si une brise vous fait frissonner, ou au contraire vaporiser une pluie très fine si vous avez trop chaud. Certains y transportent même leur bain de soleil et activent les UV pour bronzer quand le ciel est nuageux.
Je regarde ma copine. Elle hausse les sourcils, peu convaincue par l’utilité de l’accessoire et j’acquiesce en retour d’une moue blasée.
Un panneau affiche la direction du site d’observation des requins. Un autre, celle de la zone réservée aux dauphins. Puis un dernier, face à nous, indique The Ocean theatre.
Quelques minutes plus tard, des surveillants baraqués barrent l’accès à un vaisseau de taille démesurée.
— Monsieur Sullivan, salue l’un des hommes, tandis que l’autre entreprend une fouille rapide de nos vêtements.
Ils échangent un signe de tête, puis s’effacent enfin pour nous ouvrir le passage.
— Monsieur Sullivan, vous connaissez la route.
Avant que ne me parvienne le bruit de la serrure, j’entends encore la voix sèche de l’un d’entre eux :
— RAS. 4 masculins, 3 féminins.
Je devine un lointain vacarme malgré la moquette qui recouvre les murs d’un long couloir, faiblement éclairé grâce à de petits spots rouges. Un autre gorille stoppe notre progression, devant un ascenseur dont la grille en fer est repliée.
— Tu sais où on va ? chuchote Leandra.
— Aucune idée.
L’élévateur atteint son étage. Sans un mot, nous nous faufilons derrière notre guide, à travers un nouveau corridor. Mon inquiétude grandit, amplifiée par les doigts serrés de Léandra autour de mon avant-bras, ainsi que par le tapage vers lequel nous nous dirigeons.
Soudain, Lukas s’arrête et frappe à une porte. Aussitôt, le battant s’écarte, laisse filtrer un trait de lumière blanche, mais surtout un boucan d’enfer ! Un quatrième vigile nous examine des pieds à la tête, tandis que Kevin passe devant nous pour le checker. Mon amant profite des deux ou trois mots qu’ils parviennent à échanger pour passer la tête par l’entrebâillement.
— On peut y aller ? s’impatiente-t-il.

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