28. Te voir heureuse
Carly
Les musiciens ont terminé leur repas lorsque nous prenons place à leur table. Ils nous apprennent qu’il est temps pour eux d’aller se reposer une petite demi-heure dans leur loge, avant l’arrivée des coiffeurs, maquilleurs, habilleurs et j’en passe.
— Qu’as-tu prévu pour le reste de la soirée, Lukas ? interroge Paulo en se battant avec sa viande trop cuite.
— J’ai réservé des places dans un cabaret, annonce-t-il fièrement.
Personne ne réagit. Aucune réponse. Juste un arrêt sur image, comme cela arrive souvent en présence de nos américains. John a l’air totalement surpris, et Sybille semble tourner sa langue dans sa bouche. Leandra affiche une mine désolée, gênée et je pressens qu’elle va décliner.
— Ce type de spectacle ne s’adresse pas aux enfants, déclare-t-elle.
— Pourquoi ? s’offusque Lukas. Les danseuses sont habillées, et les thèmes sont rarement salaces au point de refuser l’accès aux mineurs.
— D’accord, capitule mon amie. Je l’ignorais. Désolée, je te fais confiance.
Notre hôte accepte les excuses d’un hochement de tête et s’apprête à poursuivre ses explications mais une serveuse s’arrête devant nous, prête à prendre notre commande. Je n’ai pas très faim. En vérité, je suis un peu déçue. Beaucoup, même. J’aurais tant aimé assister à ce concert ! D’autant plus que les îles ne présentent pas un grand intérêt pour les tournées mondiales… Ici et ce soir, c’était l’occasion ou jamais, j’en ai peur.
Je consulte le menu sans grand enthousiasme. Rien ne m’ouvre l’appétit, néanmoins, j’opte pour une salade César.
— Ma chérie ! Tu n’en as pas assez de manger de l’herbe ?
Comment lui avouer ma frustration alors qu’il met tout en œuvre pour nous offrir un séjour parfait ? Un petit mensonge n’est pas coutume :
— Je crois que j’ai un coup de fatigue. Le rythme de Las Vegas est très rapide !
L’employée partie, Sybille revient sur le programme de la soirée en interpellant Lukas d’un ton ferme et d’un regard percutant :
— Tu es sûr de toi ?
— On va faire simple, s’impatiente l’accusé. Ceux qui ne sont pas emballés par l’idée peuvent regagner leur chambre. Je n’impose rien à personne. Cependant, je vous garantis que vous le regretterez, et pas plus tard que demain matin quand nous vous raconterons. Peut-être même dès ce soir. Alors, qui déclare forfait ? Vous avez le temps du repas pour vous décider. Petite précision, néanmoins : nous allons devoir nous presser si nous voulons nous rafraîchir avant le début.
— Sommes-nous vraiment obligés de repasser par nos chambres ? s’étonne John.
— Oui, affirme l’organisateur, intransigeant, les yeux rivés à ceux de son frère.
D’après lui, le temps nous manque pour s’attarder devant un dessert ou un café, si bien que tout le monde se lève et le suit sans traîner jusqu’à son palace.
Une fois seuls dans l’ascenseur, mon prince m’enlace et murmure à mon oreille avant de déposer de doux baisers dans mon cou :
— J’aimerais beaucoup que tu portes une jolie robe de soirée, pour cette occasion. Je peux faire livrer la blanche, si tu n’en as pas dans tes bagages.
Je suis incrédule :
— Tu l’as conservée ? Pourquoi ne pas en avoir fait don à une œuvre de charité ?
— Elda devait s’acquitter de cette mission mais elle a visiblement préféré la cacher quelque part en attendant l’occasion de la ressortir, comme le jour de ton arrivée, quand elle l’a déposée sur mon lit. Elle est maligne, n’est-ce pas ?
Parce qu’elle ne connait pas toute l’histoire. Pour toute réponse, j’embrasse mon amant. Cette robe ne me rappelle pas que des bons souvenirs et je préfère éviter le sujet puisque Lukas a bel et bien changé.
Je laisse glisser le satin noir pailleté de ma robe le long de mon corps et couvre mes épaules d’une étole beige aux reflets argentés. Des sandales plates vernies seront plus pratiques des talons si mon milliardaire préféré décide d’arpenter les trottoirs du boulevard.
La porte d’entrée s’ouvre soudain sur la vipère de sœur et m’empêche d’admirer mon compagnon en tenue décontractée mais pourtant classe. Je note cependant son regard admiratif pour ma personne. Juste avant qu’il ne lève les yeux au plafond et grince :
— Ça te dérangerait de frapper avant d’entrer ? Qu’est-ce que tu veux ?
— Je ne vous ai pas vus au restaurant, ce soir. Vous avez même été absents toute la journée, à vrai dire. Tu es bien habillée, mon frère. Où nous emmènes-tu ?
— Toi, nulle part. Va te chercher des amis, Angie.
— Ouch, c’est méchant ça. Tu es devenu rasoir à force de fréquenter les français. Je me vois donc obligée de vous accompagner, pour remédier à ton manque d’enthousiasme.
— Au moins, on pourra la surveiller et s’assurer qu’elle ne prépare pas un mauvais coup, suggéré-je tout bas.
— Soit Angie. File te changer. Tu as cinq minutes, pas une seconde plus.
— Pas besoin, je suis présentable en toute circonstance, quoi que je porte.
Nos amis retrouvés dans le hall du rez-de-chaussée, nous nous hâtons de retourner à l’Hydrus, que nous traversons avec l’espoir de ne croiser aucune connaissance des américains. La sorcière a très bien senti notre précipitation et tente de nous ralentir, en vain. Personne ne se préoccupe de ses attentes. Bien au contraire, chacun aimerait pouvoir se débarrasser de ce grain de sable au plus vite. Enfin, nous débouchons à l’extérieur, face au vaisseau illuminé, où Lukas a emmené les enfants ce matin. La salle de concert !
Du coup, je suis sceptique quant à notre réelle destination. L’ovni vers lequel nous avançons est un peu grand pour un spectacle de cabaret. C’est aussi là où répètent Enigma World et où ils se produisent… Lukas aurait-il comploté dans notre dos, alors qu’il se montre jaloux de Nick ? Invraisemblable, mais pas impossible.
Deux gorilles, différents de ceux qui nous ont permis d’entrer plus tôt, déverrouillent une porte blindée, à notre intention. Rien à voir avec l’entrée du public dans une salle de concert.
L’un des gardes nous précède et nous dirige dans un nouveau labyrinthe de couloirs pendant des minutes qui me paraissent interminables. Les jeunes serpentent derrière lui, Perfection et moi assurons les arrières. Si on oublie la mégère qui essaie toujours de suivre notre rythme. Hélas, elle y parvient puisqu’elle je l’entends râler.
Sybille interroge Lukas sur le thème de la soirée. Rien n’y fait, il se contente de sourire narquois sans apporter la moindre réponse. Plus nous nous engouffrons dans l’antre du théâtre, plus la musique me paraît forte, pas désagréable, non. C’est comme si le bâtiment vibrait avec elle, au point d’envahir mon corps, alors que la voix étouffée d’un chanteur réchauffe mon cœur.
Lukas accélère subitement le pas et nous dépassons vite le groupe pour en gagner la tête. Le molosse ne tarde pas à s’arrêter devant une porte blanche, ornée de sculptures dorées, qu’il ouvre après avoir obtenu l’accord de Monsieur Sullivan. Ce dernier m’encourage alors à franchir le seuil d’une légère pression dans le bas du dos.
Le salon dans lequel je progresse est surdimensionnée, fortement lumineux. Ici, le calme règne. Seul le frottement de nos pas feutrés sur l’épaisse moquette trouble le silence.
Des mouvements attirent soudain mon attention. Nick et ses amis ! Angie se jette au cou de Nick et l’embrasse sans plus de manière. Bon, il n’a pas l’air très dérangé par cette attitude déplacée. Sans doute y est-il habitué.
À ma gauche, ils me distraient de la vue plongeante —sur la scène ?— avec leurs grands sourires et leurs murmures. Chacun d’entre eux est installé face à sa coiffeuse, livré aux mains expertes des professionnels du soin. La pièce, insonorisée, respire le luxe. Des bouteilles de champagne patientent dans des seaux, sur des guéridons en marbre, et des plateaux garnis de toasts et verrines ont été disposés près de chaque membre du groupe.
— Il était temps ! s’écrie Will en repoussant les mains d’une femme occupée à matifier la peau de son visage. On commençait à se dessécher !
— Il m’a été très difficile de conserver l’effet de surprise, avoue Perfection. L’idée du cabaret a bien failli tous les perdre !
— Allez, trinquons ! s’exclame le chanteur en riant. Souhaitez-nous bonne chance, on a toujours besoin d’encouragements.
— Ouep, même si on n’en est plus à notre coup d’essai, le trac reste notre dangereux ennemi, avoue le pianiste en cognant son verre contre celui de John. Que pensez-vous de la pépite qui s’occupe de la première partie ?
Nick nous invite à nous rapprocher du balcon. Alors qu’il guide l’épaisse baie vitrée, la musique, la voix d’un chanteur et la clameur s’engouffrent dans la loge, envahissent l’espace, résonnent contre les murs et instinctivement, nous reculerons d’un pas. Tous sauf les Enigma World, satisfaits par le talent de leur poulain.
— Alors notre protégé ? insiste Will.
— Laissons-les apprécier et retournons à nos occupations, propose Nick. C’est bientôt à nous. Installez-vous, le salon est là pour ça. D’autres bouteilles sont au frais dans le réfrigérateur, si besoin.
Les musiciens nous tournent déjà le dos quand Nick fait marche arrière, passe un bras autour de ma taille et chuchote :
— Tu es très en beauté, ce soir. Merci.
Un sourire, un clin d’œil, puis il échange une poignée de main avec Lukas et s’en va rejoindre sa coiffeuse. Je surveille mon Cro-Mignon tandis qu’il suit l’artiste des yeux, mais même si son regard reste méfiant, il paraît détendu.
Je m’installe, déterminée à profiter de cette aubaine inespérée, tant j’ai cru qu’elle allait me passer sous le nez. Je suis aussi excitée que Marion et Linda. Impatiente, même. Tout le monde est au courant, mais je m’en moque, je le répète :
— Enigma World ! J’aime tellement chacun de leurs titres ! Je vous préviens, vous allez m’entendre, parce que j’ai bien l’intention de chanter !
La fosse est pleine à craquer. Dommage, c’est là que je voudrais être, malgré l’accueil formidable qui nous a été réservé. En plus la scène s’élance, telle une étoile filante, au milieu du public ! J’envie secrètement ceux qui se trouvent, au bord.
Et si je me concentrais sur la première partie du spectacle ? Sur ce chanteur, mis en avant par une valeur sûre, par mon groupe préféré. La voix du jeune homme est belle, claire, et lorsqu’il passe dans les aigus, elle se fait sensuelle. Tout ce que j’aime. Ajouté à son charisme, à sa présence sur scène et à une musique rythmée, il enflamme et prépare l’entrée des idoles.
Environ trente minutes plus tard, les artistes nous saluent et se laissent entrainer par le staff jusqu’aux coulisses.
— Carly et les jeunes, vous nous accompagnez, ajoute Nick d’un ton ferme.
Lukas me gratifie d’un sourire coincé mais ne rechigne pas.
— Eclate-toi, me conseille-t-il même, avant de m’enlacer pour m’embrasser avec tendresse.
Nous nous trouvons derrière la scène, là où les dernières retouches esthétiques ont lieu, et où chaque technicien s’accorde le temps de souffler avant le grand moment. Un homme, le régisseur que nous présente Nick, nous remet un laissez-passer backstage et nous précise où nous nous tiendrons dès le début du spectacle. Mais pour l’instant, Nick nous demande de le suivre jusqu’à une nouvelle loge.
Il s’agit d’une pièce à peine plus grande qu’un garage, où répètent déjà les musiciens du groupe. Le chanteur s’installe devant le micro et décide rapidement avec ses amis d’un morceau sur lequel échauffer ses cordes vocales. Nous sommes sous le charme, avec des étoiles dans les yeux, et des oreilles grandes ouvertes. Marion chantonne tout bas près de moi, tandis que Linda écarquille paupières et bouche. Les garçons, eux, remuent timidement.
Soudain, un joyeux brouhaha vient perturber la magie de cet instant. Le régisseur se tient devant la porte et souffle avant de s’adresser aux artistes :
— Vous êtes prêts ? C’est l’heure. Ecoutez-les ! Vous entendez leur impatience ? Ils vous attendent !
Les membres d’Enigma World se regardent, abandonnent leurs instruments et s’enlacent en se souhaitant bonne chance. Et enfin, nous les suivons jusqu’à cette ouverture, dans le rideau, sur le côté de la scène. Mes jambes flageolent. Je partage le trac de nos nouveaux amis et je suis aussi excitée que le public.
Le concert est fantastique. D’où je suis, j’aperçois David. Il est concentré sur le tempo, qu’il marque de son corps. Brett accompagne discrètement Wayne quand il part sur un délire solo, à la fin d’une chanson. Et Nick, il court partout, saute, sans s’essouffler, le micro scotché aux lèvres. Il regarde le public tel un homme amoureux tant il semble heureux, sur un nuage ! De temps en temps, il se rappelle notre présence et nous adresse un signe ou un clin d’œil.
L’effervescence en coulisse est admirable. Chaque acteur du spectacle est pressé, stressé, pourtant, ils chantent tous à tue-tête et se permettent même parfois quelques pas. Une costumière, dans l’attente de ses protégés, se mêle à nous et nous prend tour à tour par la taille ou par le cou pour nous trémousser avec elle.
En plein milieu d’un tube, la musique explose. L’interprète passe à la batterie et balance toute son énergie sur les caisses. Pendant ce temps, Will et Brett profitent de leur moment de gloire au bout de la scène. Cette communion ne dure pas plus d’une minute. Soixante secondes durant lesquelles le public est suspendu, dans l’attente d’une symbiose encore plus puissante. Lorsqu’elle explose, cette alchimie unique des Enigma World avec leurs fans, des milliers de papiers rouges tombent du ciel et atterrissent dans les mains levées de la foule, tandis que la voix de Nick résonne dans tout le complexe. Comme j’aimerais me trouver au milieu et moi aussi tendre les bras pour récolter l’un de ces billets doux.
Soudain, juste avant un medley, le chanteur annonce la fin de la représentation, et remercie les fans à grands renforts de « i love you, we love you » et de baisers volants.
Puis ils s’éclipsent tous les quatre. Les maquilleuses épongent leur front après leur avoir permis d’ingurgiter une petite bouteille d’eau, puis les habilleurs les assistent quand ils changent de tee-shirt. La salle gronde, tremble sous les rappels.
Les musiciens reprennent alors leur instrument, sous nos yeux époustouflés.
Nick, essoufflé, réclame le silence et s’adresse aux spectateurs :
— Chers amis, chers fans, ce soir, en exclusivité, nous allons vous interpréter une chanson inédite. Elle nous a été inspirée par une magnifique personnalité, par un grand cœur, et plus encore, par l’amour que deux êtres que tout sépare. Je vous demande de réserver une ovation à mon amie… Carly !
Non ! Nick n’a pas prononcé mon prénom ? Je défaille ! Une bouffée de chaleur m’assaille. Mes jambes tremblent. Moi. Sur une scène de Las Vegas. En compagnie des Enigma World. Avec le chanteur qui fait crier toutes les nanas de la salle… et qui me fait signe de le rejoindre. De quoi j’aurai l’air, moi, sur scène ? La godiche ? Il ne va pas me faire chanter, quand même ! Parce que l’assistance va à coup sûr prendre ses jambes à son cou. Je ne veux pas y aller. Merde alors ! Il arrive à grands pas, les mains tendues. Et mon entourage me pousse ! Mon cœur tambourine. Il cherchait à se barrer, loin, très loin. Le leader du groupe entrelace nos doigts et, comme un robot, je me laisse entraîner au bout de l’étoile, au cœur du public. Ma respiration devient pénible. Tous ces gens, à nos pieds, me dévisagent. L’émotion est trop forte ; mes larmes menacent. Lukas. Je lève la tête vers la loge VIP. Mes amis sont assis, mon amant est debout. Il me surveille et serait capable de se jeter dans le vide si je faisais mine de m’évanouir. Il affiche même un sourire figé, c’est sûr.
Nick me fait face et tient encore ma main. Le bras levé, il amadoue la foule hurlante. Le silence enfin gagné, il s’accorde d’un signe de tête avec les musiciens. Un son doux et agréable me parvient et apaise mes nerfs fragilisés, puis sa voix, chaude, puissante, attise mes sens et je me laisse bercer par la mélodie, rivière parfois tranquille, parfois tumultueuse. Quant aux paroles, elles m’enivrent et me portent sur un nuage de coton.
Nos routes n’auraient sans doute jamais dû se croiser
Nous, sur les plus grandes scènes du monde
Toi, sur ton papillon
Lui et moi, de vieux ennemis
Avec le temps on oublie
Un accord est né
Il voulait te plaire,
Il voulait provoquer ton sourire
Il voulait te voir heureuse
On voulait plaire,
On voulait vos sourires,
On voulait vous voir heureux
Une répète
Un groupe de jeunes français
Plein de rêves
Comme naguère
Le cœur en fête
Les yeux remplis de paillettes
Quand un garage nous accueillait, nous écoutait
Il voulait te plaire,
Il voulait provoquer ton sourire
Il voulait te voir heureuse
On voulait plaire,
On voulait vos sourires,
On voulait vous voir heureux
Puis ton apparition,
Une fan lambda
Mais lui et moi, on avait un contrat
Une bénédiction,
Une amie, une amie pour de vrai
Une bouffé d’air frais
Il voulait te plaire,
Il voulait provoquer ton sourire
Il voulait te voir heureuse
On voulait plaire,
On voulait vos sourires,
On voulait vous voir heureux
Vos chemins n’auraient sans doute jamais dû se croiser
Tout ce que tu méprisais
Tout ce qu’il ignorait
La providence vous a réunis
Tu l’as changé
Il s’est assagi
Nos routes ne se croiseront peut-être plus jamais
Nous, sur les plus grandes scènes du monde
Toi, dans ses bras, dans le Nevada
Lui, dans tes bras, sur ton papillon
Sauf si pour votre mariage
On fait le spectacle !
Il voudra te plaire,
Il voudra provoquer ton sourire
Il voudra te voir heureuse
Te prouver son amour
Et même s’il est jaloux
Il nous laissera faire.

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