0
Ce ne sont pas des adultes. Dix-huit ans. Désinhibés par l’alcool, excités par la victoire des footballeurs de l’UCLA, ils s’approchent de Westwood Plaza, sur le campus de l’Université de Californie de Los Angeles.
Comme d’habitude, la brise est légère et chaude. Une caresse sur la peau, douce et attirante. Juin se termine en beauté, sous le soleil et les acclamations. La place est vide, ils ont quitté la fête avant la foule, leur envie les pousse à se cacher et à s’appartenir. Après les trottoirs et les parkings, derrière les bancs en fer forgé, sur un carré couvert de pelouse. La haie sera l’unique témoin de leur acte charnel. Ils courent maintenant. Les hourras des fans s’échouent dans leur dos, l’ombre des arbres marbre leur fuite, ils ne font qu’un dans ce monde de multitude.
Tout en serrant sa main dans la sienne, Greg sent son appréhension. Il a goûté le sucre de l’alcool mêlé à son souffle, et l’urgence de ses lèvres. Il sait qu’elle va être à lui. Mais le temps presse. Il regarde sa montre. Dans quinze minutes, le club-house se videra, tous les supporters afflueront à la recherche d’un bus pour les mener sur la plage de Santa Monica afin de célébrer le triomphe. Ses potes ont laminé l’équipe adverse de l’université de Phoenix, la nuit ne sera pas assez longue pour refaire le match et finir les litres de bière. Il s’en fout, l’urgence est ailleurs.
Crissy respire fort. Elle n’est pas effrayée par le sexe, plutôt par l’idée que quelqu’un les découvre. Une photo sur un réseau et sa réputation s’envolerait. Mais personne ne les trouverait, cette partie du campus est encore déserte. Alors elle se cramponne aux doigts qui guident sa destinée.
Avec Greg, ils sont ensemble depuis dix jours et la dernière salve d’examens. Mêmes cours, mêmes distractions, mêmes sports. Neuf mois, d’août à mai, à se dévorer des yeux. Ils étaient faits l’un pour l’autre, mais la vie, alliée à leur timidité, les tenait à distance. Et puis il y avait eu ce coup de pouce du destin lors de la demi-finale de foot. Il restait deux sièges dans le bus qui montait au Stadium de Berkeley, ils s’étaient assis côte à côte, gênés. Six heures de route aller, assez pour se parler. Un peu. Assez pour que leurs doigts se frôlent. Un peu. Assez pour que leurs sourires disent tout bas ce que racontaient leurs regards. Le retour les avait séparés. Lui devant, à chanter et brailler, elle, au fond, sur la banquette arrière à somnoler. Ils s’étaient retrouvés plus tard, sur un trottoir du campus, sous un lampadaire à la lumière froide.
Elle court accrochée à sa main, son cœur bat à rompre, ses pensées se bousculent pour faire place au désir qui, soudainement, s’est immiscé dans ses tripes. Derrière les bancs, vite. Plus que quelques mètres, encore une rangée d’arbres à distancer et sa peau sera à lui.
Dans leur dos, un homme sort de l’abri d’un tronc. Il les regarde s’évader vers un destin qu’il va écourter. Un sourire brise ses lèvres. Grand, mince, une casquette à l’effigie des Lakers cache ses yeux. Son corps, silhouette de corbeau, se drape de noir. Il porte un gilet pare-balles, ses mains gantées serrent un fusil. Il met en joue, vise les fugitifs. Lentement, il presse la détente.
L’impact projette Greg en avant. Il s’effondre dans un bruit sourd et entraîne Crissy. Un filet rouge et visqueux coule sous son torse et inonde le trottoir. Elle comprend. La mort est à sa poursuite. Sa seule chance de lui échapper c’est fuir. Elle se relève, trébuche, repart. Mais le tueur est là, si près qu’elle entend ses ricanements et le bruit d’une culasse tirée en arrière. Elle se retourne. Le regard fou de l’homme croise le sien. Il ne reculera pas.

Annotations
Versions