1

4 minutes de lecture

Crissy ouvrit des yeux chargés de fatigue. Son sommeil, une fois de plus, n’avait pas dérogé à la règle qui chronométrait ses nuits. Deux heures abyssales, sans rêve, deux heures à virer d’un coin du lit à l’autre, deux heures à partager sa réalité entre son cauchemar et le visage de Greg. Elle fixa le plafond et l’heure projetée en rouge. Encore trente secondes avant de se lever, une éternité à laquelle elle consacrait son rituel du matin. D’abord, écouter l’océan. Puis le vent glissant sur le sable. Ensuite les pas et les souffles courts des joggeurs foulant le Strand sous sa fenêtre. Mais le Pacifique roupillait, l’air du large s’était tiré en vacances et les coureurs l’avaient suivi. Aucun bruit. Ce jour-là, la plage avait perdu ses voix et ses irréductibles. Elle pensa être la dernière survivante d’Hermosa Beach, comme toujours.

Elle s’assit au bord du lit et massa la cicatrice au creux de son épaule gauche. Sous la peau abîmée, ces fichus muscles avaient du mal à se mettre en route. Un mouvement du bras fit craquer la clavicule. Elle grimaça. Chemise de nuit retroussée, elle attrapa sa prothèse de jambe puis l’ajusta au moignon de ce qui autrefois était son genou gauche. Debout, elle regarda son reflet dans le miroir. L’ultime survivante, peut-être, mais dans quel état !

Crissy enfila un short, un tee-shirt clair et chaussa ses sneakers. Elle franchit le seuil de sa maison et se dirigea vers la Dixième rue. Six heures du mat et déjà le soleil californien inondait la Cité des Anges. La journée promettait un enfer, question d’habitude. Elle croisa un homme et un chien, se fit la remarque qu’elle n’était plus la seule à habiter dans le quartier, puis foula la plage. Cinquante mètres de courage et de petites victoires, jusqu’à la cabane bleue et le pick-up rouge des lifeguards.

Souvent, la distance devenait calvaire quand le vent contraire soufflait et que sa patte folle s’enfonçait dans le sable mou. Mais pas un jour ne passait sans qu’elle trempe son pied valide ou son corps dans l’eau salée. Le froid lui procurait une sensation égale à nulle autre : celle de vivre. Alors Crissy serrait les dents, elle se courbait en avant et traînait sa jambe jusqu’à la cahute. Là, elle s’asseyait sur la deuxième marche de l’escalier puis enlevait sa prothèse. À cloche-pied, elle ralliait les vagues sous les regards admiratifs et les encouragements des addicts de la plage.

Pas ce jour-là. Elle marcha d’un pas sûr jusqu’à la tour et resta debout pour retirer sa jambe. Elle s’élançait lorsque Brad, un des sauveteurs, passa la tête par la porte.

— Crissy, t’es bien matinale !

— Salut Brad ! Je profite de la fraîcheur relative.

— Tu veux que je te porte ?

— Non merci ! Sers-moi un café pour mon retour, s’il te plaît.

Malgré ses cinquante ans bien tassés, Brad trimballait un physique de playboy. Peau cuivrée, muscles saillants, yeux bleus, sourire carnassier, crâne pelé. Il avait roulé sa bosse sur toutes les plages du monde, discuter avec lui vous entraînait à Sydney, à Bali, à Copacabana ou en Floride. Il n’était pas avare d’anecdotes croustillantes. Il avait, une fois, sauvé de la noyade un couple de personnes âgées, et une autre, la vie à un surfer attaqué par un requin. Les premiers lui avaient offert une montagne d’argent qu’il avait refusé, du second, il gardait une balafre sur un mollet et l’exhibait fièrement. De nombreuses fidèles choisissaient la proximité de sa cabane pour bronzer, le soleil y était plus franc selon leurs dires. Les veuves et les fausses célibataires ne manquaient pas à Hermosa Beach. Les places étaient chères, c’était à celle qui arriverait le plus tôt pour s’allonger devant l’escalier afin de ne pas manquer une miette du spectacle qu’offrait le sauveteur. Mais pas ce matin-là. Le sable était désert, inhabituel pour un dimanche. Il s’activa à remplir deux gobelets d’une mixture dont il avait le secret, puis les déposa à l’extérieur, à même les planches bleues de ce qu’il considérait comme sa deuxième maison. Crissy avait horreur du café chaud.

Depuis qu’il officiait sur la plage d’Hermosa, il la croisait tous les jours où il était de garde. Souvent de bonne heure, parfois le soir lorsque la fraîcheur tombait. Il ne savait pas grand-chose d’elle, sinon qu’elle était avocate et la seule rescapée d’une tragédie qui avait décimé nombre d’étudiants de l’UCLA dix ans plus tôt. Le massacre avait fait la une des journaux pendant plusieurs jours, avant que les godillots de la toute puissante NRA l’écrase. Le courage de Crissy était une force indestructible, elle lui donnait une leçon quand il la regardait. Un jour, à ses débuts, il avait cru en la voyant se débattre à cinq mètres du rivage, qu’elle se noyait. Il s’était saisi de sa bouée et dix secondes plus tard la secourait. Elle l’avait traité de tous les noms avant de lui balancer : « Vous croyez que c’est facile de nager avec une jambe ? » Brad s’était mis à l’eau afin d’essayer, le résultat avait fait s’esclaffer Crissy. Elle le considérait aujourd’hui comme un ami, il en était fier.

Il dévala les marches à sa rencontre lorsqu’elle rentra, et la prit dans ses bras. Il l’assit sur une chaise en haut de son perchoir.

— Tu ne t’es pas baignée ?

— Non, j’ai oublié d’enfiler mon maillot avant de partir. Je ne sais pas ce que j’ai en ce moment, j’ai la tête ailleurs.

— Tu travailles trop ! Tu devrais te reposer un peu.

— J’ai horreur des vacances. Dis, c’est étrange, il n’y a personne sur la plage.

Brad s’accouda au garde-corps.

— Tu as le chic pour détourner une conversation. Mais tu as raison, les gens se sont accordé une grasse matinée.

— En tout cas, ton café est toujours aussi bon. Tu comptes me la donner quand ta recette ?

— Jamais !

— C’est vrai, tu la tiens de ton grand-père qui lui-même la tenait de son aïeul italien qui l’avait hérité d’un vieux sage, rigola Crissy.

Elle se leva.

— Tu veux bien me ramener sur le sable, s’il te plaît ?

— Tu pars déjà ?

— Je vais prendre une douche et essayer de dormir un peu.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Marsh walk ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0