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Ma maison se trouvait sur Beach Drive, à un immeuble de la Dixième rue. Blanche avec des encadrements de fenêtres et la porte d’entrée peints en bleu foncé. Immanquable. Je l’avais achetée peu de temps après avoir gagné une grosse affaire qui avait rempli mon compte en banque. Les rénovations avaient englouti toute ma réserve, mais je rêvais d’habiter en bord de plage. Elle n’était pas grande, cinq pièces, deux au rez-de-chaussée, trois à l’étage. Je disposais en plus d’un rooftop sur lequel je passais mes soirées et d’un abri pour ma voiture. La surface suffisait pour deux, j’y vivais seule depuis toujours. Pour moi, le paradis était au 999 Beach Drive, j’aimais cette maison et elle me le rendait.
Je rentrais de la plage au moment où le coursier du Trader Joe’s appuya son vélo contre un mur. Il me tendit ma commande, je lui demandai de patienter une minute, le temps de lui dégoter un billet pour sa peine. « Vous me le donnerez demain, madame Flaggerton, c’est moi qui livre », me lança-t-il. Je me retournai, il avait déjà disparu. Ce gars avait des jambes de feu !
Le pâtissier du Trader confectionnait des cookies à se damner, j’en attrapai un et me préparai un café. Pas aussi bon que celui de Brad, mais un jour j’aurais sa recette, il finirait par flancher.
L’odeur du jus emplit la cuisine et dilua mon besoin de sommeil. De toute façon, dès que je fermais les yeux, le visage de Greg apparaissait. À quoi bon me torturer ! Un dossier sous le bras, j’installai mes heures à venir sur la terrasse, à l’ombre d’un parasol. Le travail, seule distraction qui me maintenait la tête hors de l’eau. L’affaire à traiter concernait un couple dont la femme, volage, demandait le divorce et quelques millions à son richissime mari. Elle ne manquait pas d’air, les torts étaient pour sa pomme et le détective payé par le cabinet l’avait photographié en délicate posture. Aucun doute possible, elle ne passait pas l’aspirateur. Par contre, elle avait de la suite dans les idées, et avait insisté pour qu’un procès lui rende justice. Je les balayerais, elle et son avocat.
De par ma position dans le cabinet et mon handicap, j’étais à la rubrique « chiens écrasés ». Je ne serais jamais « associée », je n’en avais pas les moyens et mon chiffre d’affaires n’atteignait pas le quart requis pour espérer un semblant d’attention de mes patrons. Par deux ou trois fois, j’avais décroché le pompon et eu droit à des félicitations. À une prime aussi. Rien de plus. J’étais pourtant plus diplômée que certains de mes collègues et formée pour défendre des clients devant une cour criminelle. Mais voilà, j’étais une femme, j’avais une prothèse, je boitais et mon épaule craquait à tout bout de champ. Pour couronner le tout, j’avais un statut de victime à même d’amadouer n’importe quel juré, et ça, les juges n’en voulaient pas. Le pays de l’égalité pouvait revoir ses bases.
Je remarquai la nouvelle adresse de la femme sangsue, dans le quartier de Riviera au sud de Los Angeles, au pied des collines de Palos Verdes. C’est là que j’avais grandi, coincée entre un frère qui souhaitait devenir astronaute et une petite sœur qui avait peur des araignées. Mon père était banquier, ma mère, pour tuer le temps, s’occupait de diverses associations. Lui, grand et mince, disparaissait dans son costume légèrement trop large, et s’évanouissait derrière un meuble à la moindre remarque gênante. Elle, blonde à la peau blanche, devenait pivoine à la plus petite émotion. Nous nagions dans le bonheur et la joie d’une famille soudée qui s’aimait. Papa et maman s’étaient rencontrés tard, lors d’une fête organisée par une clique. Manigancée serait plus juste, puisque la bringue n’avait d’autre but que le rapprochement de ces irréductibles timides. Le traquenard avait fonctionné. J’avais hérité de cette « gaucherie » qui les caractérisait, jusqu’à ce jour où ma vie avait volé en éclats. À défaut de les voir régulièrement, je leur téléphonais souvent.
Une lumière vive me tira de mes souvenirs. C’était le gamin de mes voisins qui, de la fenêtre de sa chambre, m’envoyait un rayon de soleil en pleine figure via un miroir. Je l’aimais bien ce gosse, mais il n’avait pas inventé l’eau chaude. Sa mère remarqua son manège, elle confisqua l’objet. « Navré Crissy, il est infernal depuis ce matin ! » J’agitai la main en signe de « tout va bien ». Mon téléphone sonna.
C’était Ron, mon boss. Qu’est-ce qu’il me voulait un dimanche ? Je me réfugiai à l’intérieur, loin des oreilles indiscrètes qui traînaient dans les maisons alentour.
— Bonjour Ron, tu sais quel jour on est ?
— Salut Crissy. Désolé de te déranger.
Ronny m’avait recrutée cinq ans plus tôt, après la fin de ma formation dans le cabinet Spark & Sparkle où lui était associé. Je ne l’avais croisé qu’à quelques reprises, nous n’évoluions pas dans les mêmes sphères. Il avait entendu parler de moi suite à une affaire, et voulait renforcer son service « Divorces délicats ». Je représentais la candidate idéale, docile, malléable. Grand et toujours propre sur lui, il affichait sans cesse un sourire ravageur qui attiraient les mouches comme le miel les ours. Et si ça ne suffisait pas, ses yeux bleus couleur océan terminaient le travail. J’avoue, au moment de signer mon contrat, son regard m’avait retournée. Un séducteur, il le savait et en jouait jusqu’aux tribunaux où il plaidait.
— Je dormais et rêvais que j’étais riche et considérée, rétorquai-je.
— J’en crois pas un mot ! La Flagg que je connais est une bosseuse, pas une biscotte allongée sur un transat avec un mojito dans une main. Je me trompe ?
Je marmonnai. Il reprit.
— J’ai un dossier à te proposer. Tu peux venir au bureau en début d’après-midi ?
— Ça ne peut pas attendre demain ?
— Non !
— Dis-m’en plus alors !
— Pas au téléphone.
Spark & Sparkle occupait trois étages de la tour Hastings dans le Downtown et disposait d’un parking privé au deuxième sous-sol. D’habitude bondé, il était vide le dimanche. Je garai mon SUV à côté de la Mustang de Ron, puis filai à l’ascenseur. Mon boss m’accueillit sur le palier avec son grand sourire qui vira pincé lorsque son regard croisa le mien.
— Je te réitère mes excuses pour le dérangement, tu as aussi droit au repos.
Tout le tube de pommade allait y passer, son affaire devait le gêner aux entournures.
— Mais tu as une demande d’un gros client qui désire larguer sa femme sans attendre, et comme Crissy ne part jamais en week-end, tu as pensé à elle pour te tirer d’embarras.
— Presque, dit-il en m’attirant dans son bureau.
D’un mouvement de tête, il m’indiqua le sofa. Je m’assis et repliai ma prothèse contre le cuir pleine fleur.
— Tu veux un café, un thé ou peut-être un alcool ?
— Rien, merci. Ron, la chaîne sport diffuse un match de foot tout à l’heure, j’aimerais le voir.
— OK !
Il saisit une chemise dans un classeur puis vint se positionner à mes côtés.
— Ce matin, j’ai reçu un appel du shérif Bill Cross de Barstow. C’est un vieil ami qui m’a rendu service une paire de fois. Hier, il a arrêté un type, un certain Finch, en état d’ébriété à Ludlow, à la jonction de la 66 qui va à Amboy et son usine de sel. Tout se déroulait bien jusqu’à ce que le gars tente de s’échapper. En forçant le passage, il a blessé l’adjoint de Bill, le pauvre bougre est encore à l’hosto. Cross m’a demandé si je pouvais lui envoyer un avocat pour s’occuper de la défense de Finch, il ne veut pas d’un commis d’office.
— Ron, je suis aux « Divorces délicats » !
— Je sais Crissy, mais j’ai pensé que tu aurais envie de sortir de ta routine.
— Dis surtout que je suis la seule disponible.
Il baissa ses yeux océans.
— Je te le demande comme un service, Crissy. Tu as les connaissances et les épaules pour traiter cette affaire, mercredi tu es de retour chez toi. Je ne serai pas un ingrat.
Comment il y allait, il me la faisait à la promo !
— Qu’est-ce que tu lui dois à ce shérif Cross ?
— La vie.
Ron me raconta son sauvetage dans les eaux du lac Mead, un soir de débauche à Las Vegas. Après une journée à écumer les casinos, lui, Bill et une bande de copains avaient voulu se baigner dans le Colorado. Drôle d’idée en hiver. Frank avait sauté tout habillé. Le choc thermique entre un corps en ébullition et l’eau froide l’avait figé, il avait coulé à pic. Bill, le plus costaud, le moins imbibé, n’avait pas hésité une seconde et s’était jeté dans le lac. À temps pour distinguer Frank s’enfoncer dans le sombre et le sortir du Mead au péril de son existence.
Le service que demandait Bill ne représentait rien en comparaison à ce que lui devait Ron. La vie à ce côté précieux que rien ne remplace, et je sais de quoi je parle.
— Ça va te coûter un max, Boss ! Mais je pense que ce n’est pas un problème.
Il retrouva son sourire.
— Dans ce dossier, tu as les comptes rendus de l’arrestation et la déposition de Finch. Tu l’assistes jusqu’à mercredi et sa comparution devant un juge. Dès qu’il sera inculpé, la police le transférera dans une prison du conté de San Bernadino. Fin de la mission. Demain, je demanderai à ma secrétaire de te réserver un hôtel, elle t’enverra les coordonnées.
Je sortis du bureau, Ron me lança :
— Encore merci, Crissy.
— Tu te doutais que je ne pourrais pas refuser, non ?
Il ne répondit pas.

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