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Crissy resta de longues secondes au volant de sa voiture, la main posée sur le sélecteur de vitesse. Ses doigts attendaient l’ordre d’engager la clé de contact, mais son cerveau refusait de l’envoyer. Son esprit était ailleurs, encore dans le bureau de Ron, au moment précis où il l’avait embobinée. D’abord le regard fuyant, puis la couleur de l’argent, et pour finir, son histoire de noyade dans le Mead. Un grand numéro digne des prétoires. Il avait joué sur la corde sensible, elle était tombée dans le panneau et avait dit oui sans réfléchir. Si cette affaire ressemblait à une aubaine, elle savait qu’un seul grain de sable pouvait enrayer la machine. Alors pourquoi elle qui, si elle avait les diplômes, manquait cruellement d’expérience ? Le cabinet regorgeait d’avocaillons aux dents longues, à quoi jouait Ron en l’envoyant dans ce coin paumé au milieu du désert ? Ce type avait le don de disposer de son esprit à sa guise, elle n’était que de la pâte à modeler entre ses doigts et cela l’énervait. Elle appuya de toute sa force sur le klaxon. Le bruit, amplifié par les murs du parking, couvrit les jurons qu’elle se lança.
Elle sortit de sa voiture et claqua la portière. D’un pas décidé, elle pénétra dans l’ascenseur. Ron était encore dans son bureau, dans cinq minutes, elle lui balancerait qu’il pouvait se trouver quelqu’un d’autre. Tant pis pour l’hypothétique promotion et les dollars qui l’accompagnaient, il n’avait pas joué franc jeu et allait se le prendre dans ses belles dents blanches. Pourtant, au moment d’appuyer sur le bouton poussoir correspondant au numéro de l’étage, elle retint son geste et bloqua le coulissement de la porte avec sa prothèse. Elle pensa à un détail qui, bien sûr, n’en était pas un. Son boss avait prononcé par deux fois le nom du prévenu : Finch. Comment n’avait-elle pas réagi avant ?
Elle quitta la tour Hastings et le Downtown puis se dirigea vers Santa Monica. À hauteur de Rancho Park, elle prit plein nord, quinze minutes plus tard, elle gara son SUV aux abords de Westwood Plaza.
Crissy venait souvent sur les lieux de sa première mort, comme elle disait. Elle aimait se mêler à la vie grouillante, à l’insouciance, à l’amour qui fréquemment naissait sur ces bancs d’étudiants. Sa mère lui rabâchait pourtant que ce n’était pas une bonne idée. « Ma chérie, l’oubli ne se contente pas que de temps, il a aussi besoin de distance. » Mais Crissy ne voulait pas oublier, jamais. Son existence s’était arrêtée ici, un jour de juin, dix ans plus tôt.
Son genou avait explosé. Elle l’avait compris au moment où, dans sa course, son corps s’était dérobé et que son visage avait percuté l’asphalte. Sonnée, elle avait voulu se retourner pour voir le tueur, mais n’y était pas parvenu. Ses membres, tétanisés, ne répondaient plus. Seule son ouïe fonctionnait. Elle avait entendu des pas puis de nouveau le « clac » d’une culasse tirée en arrière. Une autre déflagration. Elle avait senti son corps se soulever et la chaleur de son sang imprégnant son teeshirt. Soudain, ses muscles s’étaient relâchés, la douleur avait fusé en vrille dans tout son être. Avant de sombrer, elle avait perçu le bruit de la foule qui approchait.
Crissy s’était réveillée un mois plus tard.
Elle avait d’abord cru être un ange perdu au pays du coton. Les images qu’elle avait discernée n’avaient aucune consistance, les sons s’étaient entourés de brouillard. Puis, des formes s’étaient dessinées, elle avait reconnu les visages de ses parents, de son frère et de sa sœur. L’autre côté n’avait pas voulu d’elle. Crissy avait fait de cette évidence une force pour se relever, réapprendre, savoir ce qui s’était passé.
L’homme à la casquette des Lakers, sous l’emprise d’une nouvelle drogue, avait commis un massacre. Greg avait été le premier des vingt-cinq étudiants à succomber sous ses balles, avant qu’un policier abatte le tueur. De tous les blessés, seule Crissy avait survécu. Lorsqu’elle s’était réveillée, l’affaire était déjà enterrée. C’est l’inspecteur de la criminelle en charge du dossier qui lui avait lu le rapport du déroulé des faits et révélé le nom de l’assassin. Un certain John Finch.
Elle descendit de sa voiture puis marcha jusqu’à la plaque commémorative située à l’endroit exact où Greg était mort. Posée sur un pilier de bois, sa sobriété n’attirait pas les regards, comme si la municipalité et la direction de l’université voulaient oublier le drame. Plusieurs mois plus tôt, le nouveau recteur avait envisagé, sous prétexte de ne pas effrayer les étudiants, de la déplacer dans une zone moins fréquentée. Crissy, en entendant parler de cette décision, avait adressé au conseil de l’UCLA, une lettre incendiaire dans laquelle elle les menaçait d’un procès. Les familles des autres victimes l’avaient appuyée, la stèle resterait en place. Elle sortit un chiffon de son sac et entreprit de nettoyer, un à un, les noms gravés sur le bronze. Tant qu’elle serait de ce monde, la mémoire de l’acte odieux de John Finch subsisterait.
De lui, elle ne savait que le patronyme et qu’il était, soi-disant, inconnu de la police. Les articles des journaux papier et les reportages télévisés de l’époque ne s’étaient pas épanchés sur l’identité ni le passé de l’homme. Les services du procureur et de la police avaient verrouillé les informations. Certains journalistes avaient insisté, en vain. Un procès avait eu lieu deux ans après les faits, mais faute d’inculpé et de volonté, les audiences avaient viré à la mascarade, laissant les familles à un deuil qu’elles ne feraient jamais.
Ron lui offrait la possibilité d’en apprendre plus en défendant ce Finch, à Barstow. Un parent, un frère peut-être, mais comment son boss pouvait-il le savoir ? Elle retourna à sa voiture et ouvrit le dossier qu’il lui avait donné. Au milieu des papiers et du rapport d’arrestation du shérif Bill Cross, elle découvrit une feuille avec l’entête du cabinet Spark & Sparkle. Le sigle différait de l’actuel, et le nombre moins élevé d’associés attira son attention. Elle chercha le nom de Ron, ne le trouva pas. Il n’était pas encore au pic de la pyramide. Le document concernait le défraiement des avocats pour une affaire remontant à septembre 2018. Les numéros de classement n’avaient aucune signification pour elle, mais la date correspondait à celle du procès du massacre de l’UCLA. Elle fut surprise de dénicher ce papier, et regarda attentivement les noms cités. Sous les principaux écrits en grosses lettres et qui étaient des pointures du cabinet, deux plus petits apparaissaient. Celui d’une femme et celui de son patron : Ronny Paston. Il avait donc participé au procès, mais au titre de deuxième suppléant. Ceci expliquait comment il connaissait Finch, et pourquoi il lui avait demandé d’assurer sa défense. Un peu maigre, Finch devait être un nom assez courant. Une flèche en bas du document indiquait de poursuivre la lecture au dos. Quelques phrases y étaient écrites à la main.
« Crissy, avant le procès de septembre 2018, nous avions pu nous procurer l’état civil de John Finch, et ce malgré la farouche opposition du bureau du procureur et de la police. Spark & Sparkle représentait une famille de victimes, j’étais alors assistant.
John est né au Los Angeles Community Hospital, le 28 juin 1986. Il avait exactement 30 ans le jour où il a commis son acte. D’autres renseignements indiquaient que c’était un petit délinquant fiché comme dealer. Il vendait de tout, mais c’était un des premiers à refourguer une nouvelle drogue contenue dans des gélules vertes et jaunes. J’ai toujours pensé que c’était la raison pour laquelle la police a bloqué l’affaire, de peur que le fournisseur de ces gélules leur échappe.
Pour répondre à la question que tu te poses, lis le rapport de Bill Cross. »
Le dossier se composait de deux feuilles. Une concernait le délit de fuite, la percussion de son adjoint par la voiture du fuyard et l’arrestation. Le shérif n’avait pas le sens du détail, ses phrases étaient sans fioriture. Un paragraphe stipulait que l’homme arrêté transportait en grosse quantité, dans le faux fond d’une malle à outils, des gélules vertes et jaunes. L’autre feuille était un formulaire d’identité.
Finch Colin. Sexe masculin. Né le 28 juin 1986. Mère : Dana Finch (décédée en couche). Père inconnu. Lieu de naissance : Los Angeles Community Hospital 4081 E Olympic Blvd Los Angeles 90023.
Dana avait accouché de jumeaux avant de mourir, et de toute évidence, John et Colin avaient suivi le même mauvais chemin.
Avec le renseignement concernant John, Crissy comprit l’attitude de Ron à son égard. Il ne pouvait pas la lui donner officiellement parce que l’info n’existait pas. Ce type l’exaspérait, il connaissait ses réactions et savait qu’après la colère viendrait la question du pourquoi elle. Un sourire se dessina sur ses lèvres, elle enclencha l’allume-cigare. Lorsqu’il se déverrouilla, elle s’en saisit et attrapa la feuille de Ron. Le papier se consuma sur l’asphalte de Westwood Plaza.
Avant de rentrer au 999 Beach Drive, elle envoya un message.
« Merci, Ron. »
La réponse ne se fit pas attendre.
« Il n’existe qu’une personne qui puisse obliger cette ordure à parler. Toi »

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