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Le quartier de North Barstow s’effaça dans les rétros du Mitshu L200, lorsque le pick-up franchit les voies ferrées. Jimmy se frotta le menton, le type à qui il avait rendu visite avait une sacrée gauche. Malgré son nom, Mr Straw distribuait du béton.


Il n’avait pas eu le temps d’ouvrir la bouche ni d’esquiver le coup, et s’était retrouvé à plat dos dans la poussière, à moitié groggy. L’ombre de son client, un gaillard bedonnant aux poings énormes, l’avait recouvert. Jimmy avait temporisé.

— Dites, vous recevez toujours les gens comme ça ?

— Je ne réserve cet accueil qu’aux emmerdeurs du dimanche. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Vous remettre un chèque de votre ancien employeur. Je suis passé les autres jours de la semaine, mais vous étiez absent.

— Vous ne pouviez pas le dire avant ?

— Vous êtes un marrant, vous ! J’ai besoin d’une signature, Mr Straw.

— Et une bonne bière, ça vous dit ?

— C’est pas de refus !

— Venez avec moi Mr… Mr comment ?

— Feel ! Jimmy Feel. Je suis détective privé. Votre ex-employeur m’a payé pour que je vous retrouve et vous donne en main votre solde.


Straw habitait une maison basse sans cachet dans un quartier sans caractère. Comme on en trouve partout dans ce coin écrasé par le soleil et la chaleur. Une allée de dalles en béton, un jardin de cailloux, quatre murs blancs, un toit de bitume et deux gros blocs de climatisation. L’homme vivait seul, et si l’intérieur de sa demeure était pauvrement meublé, tout était bien rangé. Il proposa à Jimmy un peu de glace pour son menton et sortit deux canettes de Bud du frigo. Ce type était un ancien de tout. Ancien militaire, ancien routier, ancien agent de sécurité dans un centre commercial, ancien employé d’une entreprise de travaux publics. C’était son dernier patron, qui ne sachant où le trouver, avait payé Jimmy pour lui mettre la main dessus. Peut-être connaissait-il la façon de recevoir de Straw, et n’avait pas voulu se pointer lui-même. Feel but sa bière en écoutant son client lui déballer sa vie. Il pensa qu’en plus de détective privé, il devrait ajouter psychologue sur sa carte de visite. Au moins, Straw ne rechigna pas à signer le reçu.


Jimmy enquilla Main Street. Deux kilomètres plus loin, il engagea son Mitshu sur Roberta Street et fila jusqu’au bâtiment qui abritait son agence. Une voiture de police attendait sur le parking. Feel reconnu le shérif Bill Cross adossé contre la carrosserie, il grimaça. Les deux hommes ne s’appréciaient pas, entre le privé aux méthodes parfois expéditives et le policier tatillon, les heurts étaient fréquents. Le dernier remontait à deux semaines et à l’incendie criminel qui avait ravagé le mobil-home de Jimmy à Amboy, non loin de l’usine de sel. Feel n’était retourné sur place que six mois après son retour de France, et avait retrouvé son logement en cendres. Un brise-cœur. Cet abri, au milieu de nulle part, lui avait servi de refuge un an avant, il y avait oublié sa vie ou plutôt une personne, mais pas ses réflexes de fonceur et de redresseur de torts.

Le Roy’s Café, sur la 66, avait été le théâtre d’une mise au point musclée avec des motards. Ces types cherchaient des noises aux touristes de passage, deux étaient venus emmerder Jim, alors qu’il descendait de son Mitshu. Ils avaient goûté à ses poings ; son arme avait fait détaler la bande. Ou plutôt le gang, les sacoches de leurs bécanes arboraient un écusson : une tête de mort ailée entourée de fil barbelé. Leur vengeance ne s’était pas fait attendre et s’était réglée à coups de flingues. Jimmy s’en était sorti avec une épaule abîmée par une balle, alors que les deux bikers à sa poursuite avaient mordu la poussière. L’un n’avait pas apprécié un projectile de calibre 45 logé dans sa gorge, l’autre les vapeurs d’alcool mêlées aux flammes. Le whisky possédait certaines valeurs thérapeutiques dont celle d’endormir à jamais. Feel s’était ensuite débarrassé des corps et des motos dans le désert, détail qu’il avait omis au moment de son dépôt de plainte au shérif Cross. Le reste de la bande avait certainement fini par les retrouver et n’avait pas hésité à foutre le feu au mobil-home. Bill l’avait envoyé bouler au prétexte qu’il avait d’autres chats à fouetter que d’envoyer ses gars à Amboy pour chercher un présumé incendiaire. La discussion s’était envenimée. Pour clore le débat, le shérif avait balancé qu’il ne pouvait pas blairer les Français, surtout les anciens flics.


Jimmy descendit du pick-up et se dirigea vers la porte de son agence. Dans son dos, Bill l’interpela.

— Feel, je voudrais vous parler !

Jim se retourna, l’air surpris.

— Tiens, Bill. Je ne vous avais pas vu.

— Arrêtez votre cirque, c’est pour un service.

Les derniers mots de Cross se perdirent dans sa bouche. Jim, d’un mouvement de tête, l’invita à le suivre.

— Dites, votre menton porte les stigmates d’un coup. Vous avez encore fait des vôtres ?

— J’ai pas l’impression que c’est pour me parler de ma gueule que vous êtes venu. Je me trompe ?

— Vous avez du remontant dans votre turne ?

— Dans un tiroir de mon bureau, au fond du couloir.


Les locaux de P&J Investigations sentaient un mélange de propre et de café fort. Magda, la secrétaire, faisait aussi le ménage, elle était passée après la prière du dimanche matin au temple Batiste. Ce bout de femme était un ouragan. La poussière se planquait quand elle arrivait, et les dossiers se clôturaient d’eux-mêmes lorsqu’elle s’en emparait. Magda s’était présentée avant l’officialisation de l’ouverture de l’agence, un matin de bonne heure. Son entrain, sa présence et surtout son bagou, avaient séduit Jimmy et Patti, sa compagne et associée. Ils savaient par expérience que cette femme était de celles qui se sortent de toutes les situations et qui vous dénichent les infos que vous cherchez. Son embauche s’était actée autour d’un café qu’elle s’était empressée de préparer.

« Je sais que vous les Français vous aimez le café fort. Goûtez celui-là, c’est autre chose que la lavasse qu’ils vous servent au Starbucks ! » avait-elle proclamé en signant son contrat.

Jim servit un Jack au shérif et le regarda perdre son regard au fond du verre. De grande taille et d’allure sportive, Cross avait un abord militaire dans son uniforme marron clair et repassé de la veille. Une fine moustache et des cheveux grisonnants taillés court le confirmaient. L’homme dégageait une certaine fierté de son statut de chef de police et pouvait se montrer arrogant, Jim en avait fait les frais. Pas aujourd’hui. Il puait l’embarras et ne savait pas comment commencer la discussion. Feel prit les devant.

— Je vous sens tendu, Bill ! Il y a quelque chose que je peux faire pour vous ?

Le shérif leva les yeux.

— J’ai un service à vous demander, Jim.

Il marqua une pause.

— Je peux vous appeler Jim ?

— Bien sûr ! Je vous écoute.

— J’ai besoin de votre aide pour retrouver une personne. Tim, un petit garçon de trois mois. Sa mère est sans nouvelle de lui depuis deux jours.

— Un nourrisson ! Bill, ce n’est pas mon créneau, mais celui de la police. Le FBI dispose aussi d’une Section Recherche très efficace.

— Il n’y a pas de plainte officielle, Jim. Moi seul suis au courant, et j’ai promis de laisser la police et le FBI en dehors de tout ça. Et même si je mettais mes gars dans la confidence, je n’ai pas assez d’effectifs pour mener à bien une enquête. Mon adjoint principal est à l’hosto, j’ai trois agents en patrouille et deux qui surveillent l’enfoiré que j’ai coincé hier.

— J’en ai entendu parler. Comment va votre adjoint ?

— Le pauvre est cassé de partout. L’autre lui a foncé dessus avec sa bagnole, c’est passé à un doigt qu’il le tue.

Jim resservit une dose de whisky au shérif. Il en profita pour se remplir un verre.

— Qui est cette personne à qui vous avez promis de ne pas alerter les autorités ?

— C’est ma nièce. La seule famille qui me reste. C’est une fille un peu paumée qui fricotait avec un sale type. Ils se sont séparés il y a quelques semaines, le gars est venu récupérer Tim, avant-hier. Ma nièce ne veut pas entendre parler de la police, elle a une trouille bleue de son ancien mec. Si j’ai bien compris, il fait partie d’une bande qui se déplace à motos.

— C’est pas le genre de type que j’apprécie. Vous avez plus d’infos sur cette bande ? D’où ils sont, où ils ont l’habitude de se retrouver ? Ce genre de truc.

— Pas de Barstow ni à Barstow en tout cas. Je n’ai jamais eu de problèmes de ce genre, et Dieu sait que c’est une ville où il y a du passage. Je sais Jim, c’est maigre, mais c’est tout ce que j’ai pu tirer de ma nièce. Le chef de la police de Las Vegas, qui est un ami, m’a dit qu’on pouvait compter sur vous et votre discrétion.

— Je ne suis pas sûr que le mot discrétion soit approprié ! Je suis donc votre dernière chance de retrouver Tim.

— Vous et votre compagne. De femme à femme, elle en apprendrait peut-être plus sur l’ex-copain de ma nièce.

— Vous jouer avec un coup d’avance, Bill !

— Pour être franc, j’y ai pensé en vous attendant tout à l’heure. Impliquer votre compagne ne m’avait pas effleuré avant.

— Pas sûr qu’elle accepte ! Elle habite où votre nièce, et quel est son prénom ?

— Sur Irvin road. Au mile 3, à gauche, une piste mène à une petite maison en bois à 200 mètres de la route. C’est isolé. Elle s’appelle Shauna.

— Elle est clean ?

— Que je sache, oui ! Mais je ne peux pas l’affirmer. Jim, si vous acceptez, ce que vous allez voir chez Shauna, n’est pas, comment dire, bien rangé. Elle est comme elle est, mais c’est une fille bien.


Patti, assise sous la terrasse à l’abri du soleil, remplissait les colonnes d’un tableau Excel. Sans être extraordinaires, les chiffres du mois prouvaient que l’agence fonctionnait correctement. Située sur l’axe entre Los Angeles et Las Vegas, leur business tournait autour des fêtards qui, tous les week-ends, se rendaient sur le Strip. Ce qui se passait à Vegas restait à Vegas, mais parfois, certains avaient besoin qu’on les aide à sortir des cellules de dégrisement et à ériger une frontière hermétique sur leurs faits et gestes. Les gros clients ne se bousculaient pas, mais tous les petits, mis bout à bout, suffisaient pour dégager le salaire de Magda et payer les frais de la petite entreprise. Avec Jim, ils vivaient sur leur pécule et sur la récompense qu’il avait ramenée d’une mission suicide en Bulgarie. Avec l’argent, ils avaient quitté la France pour monter une agence ici à Barstow, puis avaient acheté cette maison au bord du désert. Un jeune couple s’en séparait pour cause de mutation sur Los Angeles. Jim avait proposé une somme au-dessus du prix, l’affaire s’était conclue rapidement. Patti se souvenait que la femme avait lâché un « Oh my god ! » en découvrant les chiffres, Jim avait été généreux. Comme toujours. En deux semaines, Patti s’était acclimatée à ce nouvel endroit et à cette nouvelle vie. Quitter Toulouse s’était fait sans douleur, certaines casseroles étaient lourdes à traîner. Ici, sous le soleil californien, leur poids s’était volatilisé. Elle rabattit l’écran de son ordinateur portable au moment où Jimmy passa le seuil de leur cocon.

Il paraissait préoccupé et avait une marque rouge à la mâchoire. Elle pensa que son entrevue avec Mr Straw ne s’était pas bien déroulée et fila au congélateur préparer un pochon de glace. Elle lui tendit et examina ses mains. Jim n’était pas homme à tendre l’autre joue, mais plutôt à riposter sèchement. Ses poings n’avaient pas servi, elle fut rassurée.

— Alors, ton rencard !

— J’ai connu mieux, pire aussi. Affaire classée, demain je dirai à Magda qu’elle envoie le reçu signé à notre commanditaire.

— Tu tires une drôle de tête pourtant !

— Le shérif Bill Cross m’attendait à l’agence. Il m’a proposé un job.

— Qu’il aille au diable celui-là. Tu as accepté ?

— Non ! Je voulais d’abord t’en parler.

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