Chapitre 65 Survie en apnée
Ça ne va pas. C’est une des choses dont je suis certaine. La douleur ne me laisse pas de répit depuis plus de 24 heures.
Ça a commencé avant-hier soir, puis c’est monté dans la nuit. Le matin, j’ai dû rester au lit au lieu d’aller à la collecte alimentaire des Restos du Cœur.
Quand je me suis décidée à y aller l’après-midi, ça n’allait pas trop mal.
C’est monté petit à petit dans l’après-midi, jusqu’à ce que j’aie besoin de demander un médicament à une dame. Un Doliprane 500. Ça n’a pas marché.
Ça a continué à monter. Jusqu’à atteindre le 7,5/10, ce seuil qui me prévient que la crise d’angoisse va arriver dès que la douleur grimpera d’un cran.
Je suis rentrée, retrouver ma compagne. J’ai frôlé la crise d’angoisse, pendant longtemps. Allongée, cherchant la position qui me soulagerait… mais rien.
Puis la douche. L’eau qui coule sur mon corps… enfin, ce corps que je déteste. Je le hais, cet étranger qui me fait mal.
Les images… l’eau coule… pourquoi pas le sang qui ruissellerait de mes bras, de mes jambes, en rivières écarlates…
Je l’ai détestée d’être là, détestée d’être aussi douce, et gentille, et présente, détestée de la culpabilité qui me prenait alors que j’avais envie de partir, de fermer les yeux tandis que le vide se faisait dans ma tête, à mesure que la mare de sang grandissait sous moi…
Puis elle m’a séchée… j’étais “dans ma tête”, comme elle dit…
Je m’en veux.
Elle ne va pas bien non plus. Je n’ai pas le droit d’aller mal, comme ça, et de ne pas être là pour elle. C’est… je ne veux même pas y penser.
Puis la nuit. Après une accalmie, un dîner dont elle s’est occupée, la culpabilité et le mal-être intérieur qui montent, la série qui change les idées jusqu’à deux heures du matin.
La nuit, la douleur qui va et vient par vagues, le silence, les voix dans ma tête, tourner pour trouver une position mais ne pas y arriver, se haïr, ne penser qu’au suicide, qu’à la violence…
Puis cet après-midi…
Les images qui se succèdent : s’arracher la peau, se couper tous les endroits qui font mal, se détruire pour ne plus rien sentir, réfléchir à tout ce qu’on pourrait utiliser… penser à se faire vomir… j’ai des rasoirs, non ? Un couteau…
Mais elle est là… alors je la déteste d’être là… mais en même temps je l’aime tellement…
Chercher les mots pour lui dire, parce que ça me bouffe de l’intérieur… Enfin réussir à lui dire… elle m’aide à parler…
La détester de “m’empêcher” de me faire du mal, de rationaliser les choses… La détester d’avoir raison… M’en vouloir d’avoir ces pensées…
Puis s’énerver, en colère contre ce corps de merde, contre l’empathie qui m’empêche de m’en foutre et de le faire quand même…
La voir souffrir de ma souffrance, et souffrir encore plus… Elle veut appeler les urgences… peut-être ? Je sais pas… non ?
Ouvrir les volets pour aérer, penser à se jeter par la fenêtre…
Ranger, avec de la musique, essayer de ne pas penser. Du tout. Manger. Trop. Maintenant j’ai envie de me faire vomir. Merde.
Et puis je l’ai vue écrire. Et certains de mes mots l’ont blessée. Et si ça se trouve elle va se scarifier quand elle sera toute seule, et ce sera de ma faute.
Je suis terrifiée. J’ai beaucoup trop peur. Je suis un danger pour moi-même et pour elle. Je suis pathétique. Une putain de victime. Je suis nulle. Je me déteste. Je ne sers à rien. Connasse. Putain.
J’en ai marre. Marre de ce corps de merde. Ce corps qui me fait dissocier, par dysphorie, dysmorphie, douleur. Ce corps trop lourd, trop… mort… trop.
Et puis cette fatigue qui ne passe pas, et cette peur, cette boule au ventre.
Je vais faire quoi quand elle sera toute seule ? Et elle va faire quoi, elle, aussi ? Je veux mourir, et en même temps je ne veux pas la laisser.
Il faut que je réussisse à tenir jusqu’à mardi. Je vais voir le docteur. Il va me donner des médicaments. Je veux juste ne plus rien sentir.
Je veux qu’on m’anesthésie. Je ne veux plus penser.
Le pire, c’est que j’ai le sentiment d’inventer cette douleur, de me victimiser, que tout ça n’est qu’une invention de mon cerveau et que, si juste je faisais un effort, j’irais bien.

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