Chapitre 63 Un mois d'octobre long et compliqué
J’ai quitté la maison le lundi 13 octobre, je crois. Je revenais du premier week-end passé chez la famille de ma chérie.
Au retour, ma mère est venue me chercher à l’arrêt de bus. Elle m’a demandé si ma décision était définitive : ne plus pratiquer la religion chrétienne et sortir avec qui je voulais. Je lui ai répondu oui.
Elle m’a alors dit qu’il faudrait que je songe à déménager rapidement, car il serait difficile de rester à la maison avec des convictions opposées aux leurs.
Ses mots ont été durs : « Tu marches sur le chemin de l’Enfer, tu ne trouveras jamais le bonheur par ces décisions. » Je l’ai pris comme une injonction : pars maintenant.
L’après-midi même, j’étais au centre social où je travaille, en pleurs. On m’a trouvé un appartement d’urgence à Arnay-le-Duc.
Le soir, je dormais chez des amis. Le lendemain matin, je retournais à la maison pour récupérer mes affaires.
Il n’y a pas eu de discussion — juste un départ brutal, et la voix pleine de larmes de ma mère. Je n’ai pas vraiment dit au revoir à mes frères et sœurs, ni à mon père, que j’aime profondément.
La semaine suivante, j’étais en stage général de BAFA, en internat.
Mon petit frère m’a envoyé deux messages très durs : il m’accusait d’être égoïste, de ne penser qu’à moi, de détruire ma vie et celle de la famille.
J’en ai parlé à un jeune du BAFA en qui j’avais confiance. Il m’a insultée, m’a dit qu’il me haïssait, qu’il comprenait mon frère, et que je ne pensais qu’à moi.
A suivi une semaine extrêmement difficile : idées suicidaires, envies de me scarifier, crises d’angoisse à répétition, et relations tendues avec le groupe.
La fin de semaine s’est un peu éclaircie grâce à une discussion avec une animatrice, des conversations avec ma chérie, et un jeune homme du stage.
Le samedi soir, Lucie est venue me chercher avec son père. Nous avons eu une discussion difficile : elle s’était scarifiée dans la semaine, en pleine crise liée à son trouble borderline.
Le début de la semaine suivante, jusqu’à mercredi, a encore été compliqué. Je me suis sentie obligée de lui dire que j’avais des idées de couple libre — ce fut très difficile à entendre pour elle.
Je suis en pleine période de questions : identité de genre, dysphorie, TCA (moins présents, mais encore là), religion, famille, futur.
C’est compliqué pour nous deux, mais on a tenu bon. Et aujourd’hui, ça va mieux.
La suite de la semaine s’est apaisée : son rendez-vous avec sa psy l’a aidée à sortir de la crise.
De mon côté, j’ai téléphoné aux sœurs de ma mère : elles m’ont acceptée sans hésiter. Une de mes tantes, Sylviane, a parlé de moi à mon grand-père : il m’accepte aussi.
J’ai eu ma mère au téléphone : c’était dur. Elle m’a dit que, si je voulais venir à Noël, Lucie ne pourrait pas venir.
Jeudi dernier, mon petit frère de seize ans m’a appelée. Il m’a dit qu’il voulait partir — soit fuguer, soit se suicider.
Un appel très long, très lourd. J’ai fini par téléphoner à mes parents, qui ont géré la crise, je crois. Mais j’ai peur qu’ils mettent ça sur le compte de l’adolescence, et qu’il ne soit pas pris en charge.
Les jours suivants ont été plus calmes.
Hier soir, Lucie et moi avons regardé La Vie d’Adèle. Le film m’a rappelé mes propres crises d’angoisse, et elle a été blessée par la rupture entre les deux femmes. Elle avait peur que ça nous arrive.
Nous avons parlé dans le noir, après avoir fait l’amour. Nous sommes revenues sur le sujet du couple libre. Elle a su rester très objective.
Nous avons conclu que j’aimais probablement le sentiment du “nouvel amour” — et que c’était acceptable — mais que ce n’était pas une raison suffisante pour ouvrir notre couple.
C’est mon premier couple exclusif, et cela fait plus d’un an que je n’étais engagée avec personne. Peut-être que la question d’aimer quelqu’un d’autre ne se posera jamais.
Mais elle avait peur que je me sente emprisonnée, ou qu’elle ne se sente pas en sécurité.

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