Chapitre 72 Le bruit dans ma tête
Samedi soir, Lucie était dans la cuisine. C’était presque l’heure du repas ; le reste de sa famille était là aussi. Trop de monde dans un espace trop restreint.
Je me suis approchée pour lui faire un câlin par derrière. Elle s’est dégagée brusquement, en appuyant sur mes avant-bras. Le geste m’a semblé violent.
- Lâche-moi, a-t-elle dit en haussant la voix.
J’ai reculé, sidérée. Mon cerveau s’est mis en pause quelques secondes, comme si quelqu’un avait tiré sur le disjoncteur. Puis je me suis enfermée dans les toilettes, le cœur affolé, au bord de la crise d’angoisse.
À travers la porte, elle m’a demandé si ça allait. J’ai répondu oui, par automatisme. Je n’étais pas capable de dire autre chose.
Le repas a commencé. Je me suis sentie incapable de croiser son regard, incapable de lui parler. Lui parler aurait signifié admettre les pensées qui tourbillonnaient dans ma tête, et je refusais de leur donner corps.
Je suis sortie chercher du pain. Elle m’a suivie, inquiète, pour s’assurer que j’allais bien. Je n’ai pas su dire non.
Tu ne sais pas mentir.
J’ai serré les dents. Je lui en ai voulu.
Après avoir débarrassé, je suis montée me brosser les dents. J’avais envie de vomir ; parfois ce mécanisme aide à faire passer la nausée. C’était aussi une manière de la tenir à distance.
Quand je suis revenue dans la chambre, je l’ai ignorée et me suis plongée dans mon livre, au bord des larmes. Frustrée par mon silence face à son inquiétude, elle a quitté la pièce.
- Et après, tu dis que tu ne me boudes pas.
L’espace est devenu étouffant. Je me suis glissée sous le bureau, les genoux ramenés contre moi. J’ai tenté de réguler ma respiration, de calmer mes pensées, de me forcer à reconnaître que j’avais eu peur, et que j’étais partie dans un mécanisme de fuite. Je m’en voulais de ne pas avoir réussi à lui exprimer.
Puis elle est allée prendre sa douche. J’ai paniqué à l’idée qu’elle se fasse du mal. J’ai imaginé toutes les façons dont je pourrais me donner la mort si cela arrivait. Mais mourir me paraissait trop facile. Alors j’ai pensé à comment me faire mal pour me punir.
Les voix ont envahi ma tête : celles de ma famille, de mes harceleurs à l’école, leurs paroles, leurs visages, mêlés à ceux des gens que j’aime et que j’ai blessés. C’est devenu trop fort. Je me suis recroquevillée sur le lit, les mains plaquées sur la tête, et je les ai suppliées :
Je suis désolée.
Je n’ai pas fait exprès.
Je fais de mon mieux.
J’ai juste eu peur.
Pitié, taisez-vous.
L’alarme de mon téléphone a sonné. J’ai eu envie de la jeter par la fenêtre. Et moi avec.
Puis, lentement, je suis revenue à un état plus calme. Lucie est arrivée à peu près à ce moment-là. J’étais au bord de la dissociation, incapable de bouger. Elle m’a touchée pour me ramener à elle. J’ai réussi à me glisser dans ses bras et j’ai vérifié, avec un soulagement immense : elle n’avait rien fait.
La crise a duré longtemps. Les pensées automatiques sont revenues en force, et elle m’a aidée à les rationaliser.
Je suis pathétique. Condamnée à être une victime. Instable. Nulle. Je me déteste. Je ne fais rien comme il faut. Je n’y arriverai jamais.
J’ai beaucoup pleuré. Elle est restée avec moi tout du long.
La nuit suivante, j’ai fait un cauchemar dont je ne me souviens pas, puis un rêve. Au matin, incapable de me rendormir, j’ai paniqué à propos de mon identité de genre. Je me sens gender fluid et je ne sais pas quoi en penser. J’ai l’impression d’être une imposteur, de ne pas être légitime à ressentir cela.
Nous devions aller à Dijon pour fêter nos trois mois. J’étais trop mal. Nous avons annulé. Je me suis sentie coupable : elle avait envie d’y aller, nous avions payé, et nous n’avons pas tenu notre programme.
La veille, nous avions un rendez-vous à quatre, avec la meilleure amie de Lucie et son copain. Elle était très stressée ; je n’ai pas voulu lui imposer mon propre état. J’ai décidé d’être forte pour deux.
Nous avons fait un bowling puis un karaoké. Objectivement, tout s’est bien passé. Mais je me suis sentie observée, jugée.
J’étais dysphorique : j’avais bandé ma poitrine et pourtant j’avais l’impression qu’elle était toujours là. Les amis de Lucie m’ont genrée au féminin. Je ne me suis pas sentie légitime de les corriger. Pour les toilettes aussi, je suis allée chez les filles.
J’ai eu le sentiment de trop parler, d’être trop agitée, trop bruyante. Il y avait de la musique ; j’ai chanté et dansé. Dans un mouvement maladroit, j’ai renversé et brisé le verre d’un inconnu. Tout a été réparé, mais je l’ai vécu comme un échec. J’ai beaucoup de mal à me pardonner la moindre erreur.
Au karaoké, Lucie a lancé « petit ami indigne » à Simon, sur le ton de la plaisanterie. Je l’ai pris au premier degré et je lui ai ordonné de s’excuser. J’ai été exigeante, je l’ai mise mal à l’aise. Elle s’est sentie mal.
En rentrant, je me suis glissée sous la couette, incapable d’aller dîner, serrant mon doudou contre moi. Lucie est venue voir comment j’allais. J’ai répondu « ça va ». Après la crise de la veille, elle savait qu’il fallait insister.
J’ai essayé de tout lui dire : mes parents me manquent ; c’est Noël et c’est le premier loin de la maison ; mon neveu vient d’être baptisé alors que je renie les promesses de mon propre baptême ; j’ai envie de faire Noël avec les enfants ; je suis perdue sur mon identité ; mes pensées obsessionnelles sur « faire les choses comme il faut » ; ma culpabilité de ne pas avoir vu sa détresse au bowling ; mon malaise dans mon corps et dans ma tête.
Elle a lâché prise sur ce qui l’avait blessée lors du bowling, et cela l’a soulagée. Moi, je me suis sentie horrible. Ma propre crise s’est déclenchée. J’ai eu du mal à ne pas dissocier. Les pensées automatiques sont revenues. J’ai fini par me calmer et par manger. Nous avons pris une douche.
Après, une nouvelle dissociation est survenue, mieux gérée.
Ce matin, le réveil des médicaments a sonné. Impossible de me rendormir. Les pensées ont recommencé. J’ai tenté de les détourner, sans succès. J’ai réveillé Lucie. Nous avons parlé. J’ai pleuré. Maintenant je suis vidée. Mais écrire tout cela m’a fait du bien.
J’ai peur que le traitement ne suffise plus. Peur de ne pas pouvoir retourner travailler en janvier. Peur de ne pas être capable de gérer ma vie. Incapable, tout court.
Je sais que ce sont des pensées automatiques. Je sais que beaucoup de choses sont remuées en ce moment : la thérapie, Noël, ma famille, mon corps, mon identité. Je sais que c’est normal d’aller mal.
Mais je fatigue de me battre. Je ne supporte plus le brouhaha constant de mon cerveau. Et j’ai besoin que mon mal-être devienne réel, visible. Alors des pensées de me faire du mal apparaissent.
J’ai des gardes-fous. J’en parle à Lucie. Je ne pense pas passer à l’acte. Mais je voulais que ce soit écrit.

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