Préambule

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Je m'appelle Cameron Reeves et je n'ai pas de famille.

Je précise ça d'emblée parce que ça a de l'importance pour comprendre le reste — pas comme une plainte, pas comme une explication qui cherche l'indulgence, mais comme un fait structurant au même titre que la gravité ou la géographie. Certaines personnes naissent dans des familles et construisent leur vie à partir de là. Moi j'ai construit ma vie à partir de l'absence de ça.

Je ne connais pas mes parents.

Je ne les ai jamais connus et je ne les ai jamais cherchés, ce qui est peut-être la chose la plus révélatrice que je puisse dire sur moi-même. La plupart des gens que j'ai rencontrés dans des situations similaires — les enfants des foyers, les gamins des rues, ceux qui ont grandi dans les marges de ce que la société appelle pudiquement le système — la plupart cherchent. Ils cherchent une origine, un nom, une explication. Moi j'ai cessé de chercher à un âge suffisamment jeune pour que je n'en aie aucun souvenir précis.

Ce n'est pas de la résignation. C'est de la méthode.

Les origines qu'on ne peut pas trouver sont du temps perdu. Et j'ai appris très tôt que le temps était la seule ressource qui ne se remplaçait pas.

I

Il y a eu sept familles d'accueil.

Je les compte non pas parce que le chiffre a de l'importance en lui-même mais parce que sept c'est suffisamment précis pour être honnête et suffisamment rond pour dire ce que c'était — une succession, pas une installation. On ne s'installe pas dans sept foyers différents avant l'âge de quatorze ans. On apprend à lire les espaces rapidement, à identifier ce qui est attendu, à le produire suffisamment longtemps pour que la situation reste stable, et à ne jamais rien laisser dans un tiroir ou sous un lit parce qu'on ne sait pas quand il faudra repartir.

Je suis encore incapable de laisser des choses sous un lit.

Joffrey le sait. Il ne le dit pas. C'est une des raisons pour lesquelles ça fait vingt ans qu'il est là.

Bristol d'abord, puis une période à Cardiff que je préfère ne pas développer, puis Bristol à nouveau dans un quartier différent avec des gens différents qui avaient des raisons différentes d'accueillir des enfants dont certaines étaient bonnes et d'autres pas. Mister Hennessy — le dernier avant la rue — était un homme grand et pas particulièrement chaleureux qui avait dit une chose juste dans ma direction un soir de novembre, une chose que j'ai gardée non pas par sentiment mais parce qu'elle était vraie :

Les gens qui ont grandi sans rien ont deux options. Soit ils passent leur vie à accumuler pour combler le vide. Soit ils trouvent quelque chose qui vaut plus que ce qu'ils ont perdu.

J'avais treize ans. Je n'avais pas encore les outils pour comprendre la deuxième option.

Je me suis mis à accumuler.

II

La rue à quatorze ans.

Pas un choix — une conséquence. Le système d'accueil britannique a des limites d'âge et des capacités limitées et des listes d'attente et des budgets qui ne correspondent pas aux besoins réels, et quand toutes ces choses se combinent d'une certaine façon le résultat c'est un gamin de quatorze ans avec un sac à dos et vingt-trois livres dans la poche sur un trottoir de Bristol un mardi matin de février.

Le froid. Je me souviens du froid d'abord. Pas le froid dramatique des films — le froid fonctionnel, pratique, le froid qui rend la pensée abstraite impossible et qui ramène tout à des questions concrètes. Où dormir. Comment manger. Comment rester propre suffisamment pour ne pas devenir invisible d'une façon qui attire les mauvais types de regard.

J'ai appris très vite.

Les gens qui survivent dans la rue survivent parce qu'ils comprennent deux choses que les gens qui ont un toit mettent du temps à comprendre. Un : l'information a une valeur. Savoir où est la soupe populaire qui ne pose pas de questions, savoir quel commissariat ferme les yeux sur les mineurs qui dorment dans les parcs, savoir qui dans tel squat est dangereux et qui ne l'est pas — cette information vaut quelque chose de concret. Deux : le matériel a une valeur. Ce qu'on a, ce qu'on peut trouver, ce qu'on peut déplacer d'un endroit à un autre en prélevant une marge au passage.

Information et matériel.

J'avais quatorze ans et je venais de comprendre les deux fondements de ce qui allait devenir mon métier.

III

La batte de baseball.

Yassine connaît l'histoire — il en connaît la version courte, la version que j'ai laissé circuler parce qu'elle est vraie dans ses grandes lignes et parce que la version complète ne regarde que moi.

La version complète : l'homme qui me l'a achetée s'appelait Desmond. Il vivait dans le même squat que moi à Bristol, pas longtemps — il était là depuis trois semaines quand je suis arrivé, il est parti deux semaines après. Il avait une fille de douze ans qui avait quelqu'un dans le squat qui lui faisait peur. Il m'a demandé si je pouvais trouver quelque chose. J'ai trouvé la batte dans une benne derrière un terrain de sport, propre, pas utilisée depuis longtemps, le genre de chose qu'on jette parce qu'on a oublié de l'utiliser.

Je la lui ai vendue deux livres sterling.

C'est la transaction la plus simple que j'aie jamais faite et c'est celle dont je me souviens avec le plus de précision. Pas parce qu'elle était importante financièrement — deux livres sterling n'ont jamais changé la vie de personne. Mais parce que c'est ce matin-là que j'ai compris quelque chose de fondamental : les gens paient pour ce dont ils ont besoin, et la capacité à trouver ce dont les gens ont besoin avant qu'ils sachent comment le demander est une compétence qui a une valeur réelle et permanente.

L'homme dans le squat qui faisait peur à la fille de Desmond est parti trois jours après.

Je n'ai pas demandé pourquoi.

IV

Les premières années sont difficiles à raconter linéairement parce qu'elles ne l'étaient pas.

Entre quinze et vingt ans il y a eu des choses que je ne décrirai pas parce qu'elles ne servent à rien à raconter et d'autres que je peux décrire parce qu'elles expliquent ce qui a suivi. Des petites transactions d'abord — de l'information vendue à des gens qui en avaient besoin, du matériel déplacé d'un endroit à un autre, les marges microscopiques de l'économie souterraine d'une ville portuaire britannique dans les années quatre-vingt-dix. Rien d'héroïque. Rien de romantique. La mécanique brute et fonctionnelle de la survie qui se transforme progressivement en quelque chose qui ressemble à une stratégie.

À dix-sept ans j'avais un téléphone.

À dix-huit ans j'avais une chambre.

À vingt ans j'avais un réseau.

Le réseau était minuscule — dix, quinze personnes dans trois villes anglaises qui me faisaient confiance pour une raison simple : je ne les avais jamais trompés. Pas par vertu — par calcul. La réputation est l'actif le plus difficile à construire et le plus facile à détruire, et dans les milieux où j'opérais une réputation de fiabilité valait infiniment plus qu'un coup bien placé.

J'avais compris ça à quatorze ans avec la batte de baseball.

V

Les armes.

Je n'y suis pas venu par idéologie ou par fascination. Je n'ai aucune fascination particulière pour les armes en tant qu'objets — elles sont des outils dont la valeur marchande est déterminée par la demande et dont la demande, dans le monde où j'opérais, était structurellement haute et rarement satisfaite correctement.

C'est aussi simple que ça.

Mon premier contrat significatif dans ce secteur avait vingt et un ans — du matériel léger, des fusils d'assaut en surplus soviétique qui transitaient depuis les Balkans vers un acheteur en Afrique de l'Ouest dont je ne connaissais pas le nom et dont je n'avais pas besoin de le connaître. Quelqu'un entre les deux avait besoin d'un intermédiaire fiable qui ne posait pas de questions supplémentaires et qui livrait à l'heure. J'étais cet intermédiaire.

La marge était de sept pour cent.

Je me souviens du chiffre exactement.

Ce n'était pas une fortune — c'était une confirmation. La confirmation que le modèle fonctionnait, que la réputation se convertissait en accès et l'accès en revenus et les revenus en capacité à faire des transactions plus grandes qui généraient une réputation plus large.

La spirale. Le seul type d'accumulation qui s'auto-alimente.

VI

Les années suivantes ont une logique rétrospective qu'elles n'avaient pas en temps réel.

En temps réel c'était une succession de décisions prises avec les informations disponibles au moment où elles étaient prises — pas une stratégie grandiose, pas un plan à dix ans, des choix successifs dans un environnement qui changeait constamment et qui récompensait l'adaptation plus que la vision.

J'ai rencontré Yassine à vingt-quatre ans dans un contexte que ni lui ni moi ne décrivons jamais exactement. Ce qu'il faut savoir c'est qu'il m'a fait confiance à un moment où la confiance était risquée et que je n'ai jamais oublié ça ni lui non plus.

J'ai trouvé Joffrey à vingt-deux ans dans un pub de Brixton un mardi après-midi. C'est une autre histoire — la sienne, pas la mienne à raconter.

J'ai construit Reeves Group sur une décennie en appliquant le même principe que la batte de baseball à des transactions d'une complexité croissante. L'information et le matériel. La fiabilité comme actif fondamental. Et une règle que je me suis fixée très tôt et que je n'ai jamais rompue — pas d'allégeance idéologique, pas de préférence entre les parties d'un conflit. Je vends à ceux qui peuvent payer et je livre à l'heure. Ce que les acheteurs font ensuite n'entre pas dans mon analyse.

C'est une position qui me permet de dormir.

C'est aussi une position que j'ai commencé, à un certain moment de ma vie, à examiner différemment.

Mais ça, c'est plus tard.

VII

Il y a six mois j'ai décidé d'aller à Paris.

Pas pour la première fois — Paris est une capitale de fait pour certaines activités et j'y étais passé régulièrement depuis quinze ans. Mais cette fois c'était différent. Je voulais étudier quelque chose de nouveau, quelque chose que mes concurrents avaient intégré et que je n'avais pas encore regardé sérieusement.

Je ne vais pas raconter cette partie — elle n'est pas encore terminée.

Ce que je peux dire c'est que je suis monté dans l'Eurostar à Saint-Pancras un lundi matin de novembre avec un carnet Moleskine dans la poche intérieure gauche et l'intention d'observer.

J'observe depuis quarante-deux ans.

Je n'avais pas prévu de rencontrer quelqu'un.

L'Eurostar a traversé le tunnel sous la Manche dans le noir — ces vingt minutes où l'Angleterre est déjà loin et la France pas encore là, ce no man's land souterrain qui n'appartient à personne — et j'ai regardé le noir par la fenêtre et pensé à ce que je cherchais à Paris.

Je cherchais une opportunité commerciale.

Je suis sorti de l'Eurostar à la Gare du Nord dans la lumière grise d'un mardi matin parisien et j'ai pris un taxi vers le 16ème, et Paris était Paris avec ses façades et ses pigeons et son arrogance tranquille, et j'avais quarante-deux ans et dix milliards de livres et une organisation de trois cents personnes et aucun endroit dans le monde que j'aurais appelé chez moi.

Je l'aurais dit — si quelqu'un me l'avait demandé ce matin-là dans ce taxi — que ma vie était ce qu'elle était et que c'était suffisant.

Je l'aurais dit et j'y aurais cru.

Mister Hennessy avait dit soit ils accumulent soit ils trouvent quelque chose qui vaut plus.

J'accumulais depuis vingt-huit ans.

Je ne savais pas encore que j'étais à deux jours de commencer à trouver.

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