Chapitre II
Le coup de fil arriva onze jours après le café du boulevard de Clichy.
Cameron était dans son bureau parisien — une suite louée dans un immeuble discret du 16ème, deux pièces avec vue sur une cour intérieure, suffisamment neutre pour ne pas laisser de traces — quand son téléphone afficha un numéro inconnu. Il décrocha au deuxième appel, ce qui était sa règle : pas au premier, pour ne pas paraître disponible, pas après le troisième, pour ne pas paraître occupé.
— C'est Tatiana Novák, dit la voix. Les consonnes dures, le r morave. Il y avait du bruit derrière elle, une rue, des voitures.
— Je m'en souviens, dit-il.
Un silence. Pas un silence de réflexion — un silence de quelqu'un qui a répété ce qu'il allait dire et qui se rend compte, au moment de le dire, que c'est plus compliqué que prévu.
— Votre offre, dit-elle finalement. Je voudrais en reparler.
— Quand ?
— Ce soir, si c'est possible.
Il regarda sa montre. Une Patek Philippe sobre, cadran blanc, bracelet cuir brun — le genre de montre qu'on ne remarque que si on s'y connaît.
— Même café ? dit-il.
— Non. Pas ce quartier. Elle hésita. — Vous connaissez le Marais ?
Ils se retrouvèrent dans un bar à vin rue de Bretagne, un endroit étroit et chaud avec des murs en pierre apparente et des bouteilles alignées du sol au plafond. Cameron arriva le premier et choisit une table dans le fond, dos au mur — une habitude si ancienne qu'elle était devenue réflexe.
Tatiana arriva avec sept minutes de retard et il comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Elle portait le même jean sombre et la même veste bordeaux que le soir de leur rencontre, mais elle avait sous l'œil gauche une zone légèrement jaunâtre, un hématome en voie de résorption que le fond de teint couvrait mal sous la lumière tamisée du bar. Elle marchait normalement, mais avec une légère rigidité du côté droit, la façon dont on marche quand on a une côte qui fait mal et qu'on ne veut pas le montrer.
Cameron ne dit rien. Il se leva quand elle approcha — ce même réflexe du soir de la pluie — et attendit qu'elle soit assise pour se rasseoir.
Il commanda un verre de Sancerre pour lui, elle demanda un café, et pendant une minute ils ne parlèrent pas. Cameron n'était pas du genre à remplir les silences par inconfort. Il attendit.
— Il y a des problèmes, dit-elle finalement. Avec votre offre. Des problèmes que vous ne pouvez peut-être pas régler.
— Dites-moi.
Elle posa les deux mains sur la table. Ses mains étaient petites, aux ongles coupés courts et vernis d'un rouge un peu écaillé, et elle les regardait comme si elle cherchait ses mots dans ses paumes.
— L'homme pour qui je travaille s'appelle Sergey Volkov. Il est russe, il opère à Paris depuis huit ans. — Elle parlait avec un calme factuel qui lui coûtait visiblement quelque chose. — Il a mon passeport. Il le garde, comme ça je ne pars pas. C'est ce qu'il fait avec toutes les filles.
Cameron ne réagit pas. Il prit une note mentale — Volkov, Sergey, russe, Paris, huit ans — et continua d'écouter.
— Et il connaît l'existence de ma sœur. Markéta. Elle a vingt-trois ans, elle vit à Prague, elle travaille dans une pharmacie. — Une pause infime. — Sergey a des contacts à Prague. Il me l'a dit très clairement : si je disparais sans sa permission, il s'arrange pour que sa vie devienne compliquée. Elle n'a rien à voir avec tout ça. Elle ne sait même pas dans quoi je suis.
Cameron fit tourner lentement son verre de Sancerre sans le boire.
— C'est tout ? dit-il.
Elle le regarda avec quelque chose qui ressemblait à de l'incrédulité. — Vous trouvez que ce n'est pas suffisant ?
— Je veux dire : est-ce qu'il y a autre chose dont je devrais être informé.
— Non, dit-elle. C'est... non. C'est suffisant pour que ce soit impossible.
— Ce n'est pas impossible, dit Cameron. Il but une gorgée de vin. — C'est un problème en deux parties. Le passeport et la sœur. Les deux sont réglables.
— Comment ?
— Le passeport : il sera récupéré. Je ne vous expliquerai pas comment, parce que les détails ne vous seront d'aucune utilité et pourraient vous mettre dans une position inconfortable si on vous posait des questions.
Tatiana le regardait avec cette attention particulière, ce regard qui épluchait.
— Et Markéta ?
— Les contacts de Volkov à Prague, dit Cameron, existent parce que Volkov a une valeur pour eux. Quand Volkov n'aura plus de valeur — ou quand il aura d'autres préoccupations — ces contacts n'auront aucune raison de s'intéresser à une pharmacienne de vingt-trois ans qui n'a rien fait de mal.
Un long silence. Quelqu'un, au bar, riait fort.
— Qu'est-ce que vous allez lui faire ? dit-elle. Sa voix était posée, mais Cameron perçut la tension en dessous, fine comme un fil tendu.
— Rien d'irréversible, dit-il. Ce n'est pas mon style. Trop de complications post-opératoires.
Ce n'était qu'à moitié vrai, et ils le savaient probablement tous les deux.
— Et si ça ne marche pas ? dit-elle.
— Ça marchera.
— Vous dites ça comme si c'était évident.
— C'est évident, dit-il simplement. Pas par arrogance — par expérience. J'ai réglé des problèmes autrement plus complexes que Sergey Volkov.
Elle baissa les yeux vers ses mains. Le vernis rouge écaillé. Les jointures légèrement abîmées par le froid.
— Il m'a frappée avant-hier, dit-elle, d'une voix dont le ton n'avait presque pas changé, comme si elle énonçait un fait météorologique. Parce que j'étais rentrée en retard. — Elle releva les yeux. — Ce n'est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière, si je reste.
Cameron posa son verre. Il y avait dans sa poitrine quelque chose de froid et de précis qui n'était pas exactement de la colère — la colère était trop chaude, trop désordonnée — mais qui lui ressemblait fonctionnellement.
— Donnez-moi soixante-douze heures, dit-il.
Il fallut cinquante-huit heures.
Cameron n'alla pas voir Volkov lui-même — ce n'était pas ainsi que ces choses se faisaient, et il avait à Paris deux hommes qui comprenaient ce genre de langage mieux que lui. Marcus, un Jamaïcain de Leeds reconverti dans la sécurité privée après quinze ans dans des zones que les cartes officielles ne nommaient pas toujours, et Dov, un Israélien d'une cinquantaine d'années dont les états de service antérieurs restaient délibérément flous. Deux hommes calmes, efficaces, sans romantisme particulier concernant la violence.
Cameron leur expliqua la situation en vingt minutes, dans la suite du 16ème, autour d'un café. Il posa sur la table une enveloppe.
— Le passeport d'abord, dit-il. Proprement. Et il faut que Volkov comprenne que la fille de Prague est hors de sa portée, maintenant et à l'avenir. Je ne veux pas de cadavres. Je veux qu'il ait des préoccupations plus urgentes que de s'intéresser à nos affaires.
Marcus prit l'enveloppe sans l'ouvrir. — On a ce qu'il faut, dit-il.
Ce qu'ils avaient, Cameron le sut plus tard, c'était une dette que Volkov avait contractée auprès d'un réseau géorgien opérant dans le 19ème, une dette en argent et en nature que Volkov avait jusqu'ici réussi à maintenir dans un équilibre précaire. Marcus et Dov avaient simplement rendu visite aux Géorgiens, transmis quelques informations concernant les activités parallèles de Volkov — des informations que Volkov aurait préféré garder privées — et suggéré que l'équilibre était sur le point de se rompre. Le message à Volkov avait été simple : le passeport, l'abandon de toute prétention sur Tatiana Novák, et la garantie formelle de ne pas toucher à quiconque se trouvant en République tchèque. En échange, les Géorgiens resteraient informés de sa bonne conduite et ne précipiteraient pas les choses.
Volkov avait remis le passeport dans les vingt-quatre heures.
Cameron appela Tatiana le surlendemain matin. Elle décrocha à la première sonnerie, ce qui voulait dire qu'elle attendait.
— C'est réglé, dit-il.
Un silence.
— Le passeport ?
— Il vous sera remis cet après-midi. Marcus vous appellera pour l'heure et le lieu. — Il marqua une pause. — Votre sœur n'a plus rien à craindre. Volkov a d'autres problèmes maintenant.
Un silence plus long, cette fois. Cameron entendit sa respiration changer imperceptiblement — s'approfondir, se ralentir, comme quelqu'un qui relâche une tension musculaire qu'il avait fini par ne plus sentir.
— Pourquoi vous avez fait ça ? dit-elle. Vous ne me connaissiez pas.
— Je vous connais suffisamment, dit-il. Et c'était un prérequis logique à notre accord, si vous décidez de l'accepter.
— Et si je décide de ne pas l'accepter ?
— Le passeport est à vous dans tous les cas, dit-il. Et Markéta aussi. Ce n'était pas une monnaie d'échange.
Un autre silence. Plus doux, celui-là.
— J'accepte, dit-elle. Sa voix était ferme, débarrassée de l'hésitation des jours précédents. Comme quelqu'un qui a pris une décision en sachant exactement ce qu'elle coûte et ce qu'elle vaut.
— Bien, dit Cameron. On se voit demain pour les détails pratiques.
Il raccrocha et resta un moment immobile dans la suite silencieuse, les yeux sur la cour intérieure grise et mouillée. Il pensa à Tatiana Novák et au vernis rouge écaillé sur ses ongles coupés courts, et à la façon dont elle avait dit j'accepte — pas comme une reddition, mais comme une décision.
Les semaines qui suivirent eurent quelque chose d'étrange et de pragmatique à la fois.
Cameron avait loué pour Tatiana un appartement dans le 8ème — troisième étage, deux pièces lumineuses avec des moulures au plafond et une fenêtre qui donnait sur une rue calme plantée de platanes. Rien d'extravagant, mais propre, chaud, entièrement meublé. Quand elle avait vu l'appartement pour la première fois, elle avait fait le tour des pièces en silence, touchant les meubles du bout des doigts comme pour vérifier qu'ils étaient réels, et Cameron, qui l'avait accompagnée, avait regardé ailleurs par discrétion.
Elle travaillait bien. C'était la conclusion froide et professionnelle à laquelle il arrivait quand il s'obligeait à penser à elle en termes professionnels. Elle était ponctuelle, fiable, intelligente dans sa façon de gérer les clients, et les retours de ceux-ci — des hommes d'affaires pour la plupart, des étrangers de passage que l'organisation orientait vers elle — étaient systématiquement bons.
Ils se voyaient environ deux fois par semaine. D'abord pour des points opérationnels — les finances, les comptes rendus, les ajustements de planning — puis, progressivement, pour des raisons moins définissables. Cameron prenait ses messages dans le café en bas de son immeuble du 16ème, et il lui arrivait de lui proposer de venir y travailler aussi, à une table séparée, parce que le café avait une bonne connexion et du café correct. Elle acceptait parfois. Ils travaillaient en silence, chacun sur son ordinateur, et c'était une forme de compagnie qu'aucun des deux n'aurait su nommer précisément.
Un soir, elle lui avait demandé, sans lever les yeux de son écran : — Vous avez toujours vendu des armes ?
— Non, dit-il. J'ai commencé par en revendre.
Elle avait souri à ça — un vrai sourire, pas le petit mouvement de lèvres prudent qu'elle accordait parfois, mais quelque chose de plus ouvert, qui creusait une fossette à droite de sa bouche et changeait complètement la géographie de son visage.
Il avait mis ce sourire de côté, soigneusement, sans savoir pourquoi.
C'est deux mois et demi après le café du boulevard de Clichy que Cameron frappa à la porte de l'appartement du 8ème avec une proposition différente.
Elle ouvrit en jean et pull gris, les cheveux tirés en arrière en une queue-de-cheval lâche, un livre à la main — il vit le titre, L'Insoutenable Légèreté de l'être, Kundera, ce qui lui parut à la fois logique et légèrement douloureux pour quelqu'un d'originaire de Moravie.
— Je dois vous parler d'un événement, dit-il. Professionnel, mais différent de ce que vous faites habituellement.
Elle s'écarta pour le laisser entrer, et il pénétra dans l'appartement qui sentait le café et quelque chose de floral, léger, qu'il ne sut pas identifier.
— Différent comment ? dit-elle en posant son livre sur la table basse.
Cameron s'assit sur le bord du canapé, les coudes sur les genoux — une posture qu'il n'adoptait qu'en dehors de tout contexte professionnel formel, quand il n'avait pas à projeter quoi que ce soit.
— Il y a dans trois semaines un dîner. De représentation. Des gens de mon monde, des associés, des contacts. Ce genre de soirée requiert une certaine mise en scène. — Il la regarda. — J'aimerais que vous m'accompagniez. En tant qu'escorte, dans le sens mondain du terme. Vous seriez présentée simplement comme une connaissance. Ce serait élégant, discret, et rémunéré au double du tarif habituel.
Tatiana l'écoutait, debout près de la fenêtre, les bras légèrement croisés, la lumière de l'après-midi parisien dessinant le profil de ses pommettes hautes et la ligne nette de sa mâchoire.
— Pourquoi moi ? dit-elle.
Cameron réfléchit à la réponse honnête — il avait pris cette habitude avec elle, la réponse honnête, parce que le mensonge avec Tatiana Novák lui semblait à la fois inutile et légèrement indécent.
— Parce que vous savez vous tenir dans n'importe quelle situation, dit-il. Et parce que vous êtes la seule personne à Paris en qui j'ai suffisamment confiance pour m'accompagner dans une pièce pleine de gens dangereux.
Elle ne dit rien pendant quelques secondes. Dehors, un pigeon marchait sur le rebord de la fenêtre avec la désinvolture particulière des pigeons parisiens.
— D'accord, dit-elle finalement. Mais je veux choisir ma robe.
Cameron hocha la tête. — Naturellement. Et il y avait dans sa voix, à peine, quelque chose qui ressemblait à du soulagement.

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