Chapitre II - Ce que les autres voient
C
Après l'enterrement, les gens ont commencé à me regarder autrement.
Je ne saurais pas dire quand exactement. Peut-être dès le premier jour. Peut-être avant même que quelque chose ne se passe.
On me parlait plus lentement, comme si j'avais perdu une capacité essentielle. On me demandait si je tenais le coup. J'acquiesçais. Ce geste semblait les irriter davantage que s'il avait été un refus. J'appris vite que ce n'était pas la douleur qu'on attendait de moi, mais sa mise en scène.
La poussière claire revenait souvent.
Je la remarquais surtout dans les moments de silence, quand plus personne ne parlait et que chacun semblait écouter autre chose que les mots. Elle se déposait sur les rebords, sur mes manches, parfois même sur les visages. Personne n'y prêtait attention. Je finis par me demander si elle n'existait que pour moi.
C'est à cette période que Lina est entrée dans ma vie.
Elle avançait toujours comme si le sol lui appartenait déjà. Elle parlait de projets, de réseaux, de positions à atteindre. Elle disait que le monde récompensait ceux qui savaient se rendre visibles. Je ne lui ai jamais dit que je ne cherchais rien. Elle l'a compris toute seule, et cela l'a intriguée.
- Tu es calme, disait-elle. Trop calme.
Elle m'a entraîné dans des lieux où je n'aurais jamais pensé mettre les pieds. Des salles trop éclairées, des bureaux où l'on mesurait les gens à la manière dont ils se taisaient. J'y étais à l'aise sans l'être. Je n'y jouais aucun rôle, et c'est précisément ce qui m'en donnait un.
On commença à m'inviter. Puis à m'attendre.
Le cercle avait une structure simple : ceux qui parlaient, ceux qui écoutaient, et ceux qu'on observait. Je me retrouvai rapidement dans cette dernière catégorie. Mon silence passait pour de la stratégie. Mon détachement pour une supériorité. Je n'ai jamais corrigé cette erreur. Je n'en voyais pas l'utilité.
Ibrah Kora dirigeait tout cela.
Il parlait peu, mais chaque phrase semblait définitive. Il croyait à l'ordre, à la discipline, à la maîtrise des trajectoires humaines. Il me regardait souvent sans rien dire. Je ne savais pas si cela me protégeait ou me condamnait.
À mesure que je montais sans le vouloir, les autres changeaient. Les sourires devenaient plus précis. Les questions plus indirectes. On me demandait ce que je pensais, non pour entendre une réponse, mais pour vérifier si elle correspondait à l'image qu'ils avaient déjà construite.
La poussière claire était toujours là.
Elle apparaissait surtout lors des réunions importantes. Je la voyais flotter au-dessus des dossiers, se poser sur les mains crispées. Une fois, j'ai cru qu'elle tombait du plafond. Une autre fois, j'ai pensé qu'elle sortait de moi.
Un soir, après une discussion tendue, Ibrah m'a retenu.
Il m'a demandé ce que je voulais vraiment.
Je lui ai répondu que je n'en savais rien.
Il a souri. Pas longtemps.
- C'est dangereux, a-t-il dit. Les gens qui ne veulent rien finissent toujours par déranger.
En sortant, j'ai senti que quelque chose s'était déplacé.
Pas encore cassé. Juste déplacé. Comme une plaque de fondation qu'on aurait poussée de quelques centimètres.
Dans la rue, la poussière claire tombait plus fort que d'habitude.
Pour la première fois, quelqu'un d'autre s'est arrêté et a regardé ses mains.
- Tu vois ça ? a-t-il murmuré.
Je n'ai pas répondu.
Mais à ce moment précis, j'ai compris que ce qui allait arriver n'aurait plus rien à voir avec un choix.

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