Chapitre III - Le moment où tout se déplace
C
Je ne me souviens pas du jour exact où l’on a commencé à me craindre.
Je sais seulement que, soudainement, les silences autour de moi sont devenus plus lourds que les paroles.
Au travail, les regards s’arrêtaient un peu trop longtemps. Les conversations se coupaient quand j’entrais dans une pièce. On me demandait moins mon avis, mais on parlait davantage de moi. J’entendais mon nom dans des phrases que je n’avais pas besoin d’écouter pour les comprendre.
La poussière claire était partout.
Elle se déposait sur les dossiers que je traitais, sur les vitres, sur mes chaussures. Un matin, j’ai frotté mes mains l’une contre l’autre pour m’en débarrasser. Elle n’est pas partie. Elle s’est seulement étalée, comme si elle refusait de disparaître.
Lina me disait que tout allait bien.
Je ne la croyais pas, mais je n’en avais pas la preuve contraire. Elle parlait toujours avec cette assurance qui transforme les doutes en détails sans importance. Pourtant, son regard fuyait parfois, juste une fraction de seconde. C’était suffisant.
Ce soir-là, le cercle s’est réuni plus tard que d’habitude.
Les visages étaient fermés. Les voix basses. Ibrah Kora était déjà là. Il ne s’est pas levé quand je suis entré. Il ne m’a pas salué. Il m’observa simplement, comme on observe un objet qui n’est plus à sa place.
On a parlé d’un problème.
Un manque.
Une erreur dans un dossier important.
Je savais que ce dossier avait circulé entre plusieurs mains. Je savais aussi que cela n’aurait aucune importance. Le problème n’était pas ce qui avait été fait, mais qui devait en porter le poids.
Ibrah me regarda.
— Tu t’en souviens ? demanda-t-il.
Je me souvenais de tout et de rien à la fois. J’ai répondu honnêtement :
— Pas vraiment.
Ce fut suffisant.
Les regards s’échangèrent. Certains semblaient soulagés. D’autres presque déçus que les choses se déroulent aussi simplement. La poussière claire flottait dans la pièce, visible cette fois, même pour ceux qui faisaient semblant de ne rien voir.
— Tu ne réagis jamais, dit quelqu’un.
— C’est inquiétant, ajouta un autre.
Je les écoutais sans me défendre. Non par fierté, mais parce que je comprenais enfin.
Ils n’attendaient pas une explication.
Ils attendaient une confirmation.
Ibrah se leva. Il s’approcha de moi lentement.
— Tu comprends, dit-il, dans ce monde, l’indifférence est une forme de violence.
Je n’ai pas répondu.
Et pour la première fois, mon silence n’a pas été interprété comme une force.
En sortant, j’ai senti que quelque chose s’était définitivement rompu.
Pas un bruit.
Pas un cri.
Juste une certitude.
Dans la rue, la poussière claire tombait en continu. Elle recouvrait les lampadaires, les passants, les voitures immobiles. J’ai vu un homme la secouer de son manteau avec agacement. Une femme pleurait sans bruit, les mains couvertes de cette poudre lumineuse.
Je me suis arrêté.
J’ai compris alors que ce qui m’arrivait ne m’appartenait plus.
Que l’incident n’était qu’un prétexte.
Que le verdict avait été prononcé bien avant ce soir.
Et pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas ressenti du vide.
J’ai ressenti quelque chose de plus précis.
La certitude que le monde venait de me désigner.

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