Chapitre V — Ce qu’ils ont vu à ma place
C
Je n’ai pas compris tout de suite que l’on parlait de moi.
Au début, il n’y avait que des silences un peu trop appuyés. Des phrases interrompues quand j’approchais. Des regards qui glissaient ailleurs, comme s’ils avaient peur de s’attarder trop longtemps.
Puis j’ai entendu mon nom.
Pas clairement.
Pas frontalement.
Mon nom circulait autrement, dans les marges, dans les sous-entendus. Il était devenu un mot qu’on n’avait plus besoin de prononcer pour qu’il existe.
Dans la rue, les visages me semblaient différents. Je crois que ce n’était pas eux qui avaient changé, mais ma manière de les regarder. Chaque passant portait désormais une possibilité de jugement. Chaque regard pouvait être celui qui savait.
La poussière claire continuait de tomber.
Elle s’accrochait aux épaules, aux cheveux, aux vitrines. Elle rendait tout légèrement flou, comme si le monde lui-même hésitait à me voir distinctement. J’ai croisé mon reflet dans une vitre. Je me suis surpris à chercher ce qu’ils pouvaient bien y lire.
Je n’ai rien trouvé.
Au travail, on m’évitait avec une politesse excessive. On me parlait comme on parle à quelqu’un qui n’est déjà plus tout à fait là. J’ai compris que l’on reconstruisait mon histoire sans moi. On prenait des fragments, des détails insignifiants, et on leur donnait un sens qu’ils n’avaient jamais eu.
Mon calme était devenu de la froideur.
Mon silence, de la dissimulation.
Mon absence de colère, une preuve.
Personne ne m’a demandé d’expliquer.
Et je n’ai pas su comment m’imposer.
Un midi, je me suis assis seul. Les tables autour de moi se sont remplies, puis vidées. J’ai mangé lentement, sans faim. Chaque bouchée avait le goût d’un effort inutile. J’aurais voulu dire quelque chose. N’importe quoi. Mais à qui parle-t-on quand tout le monde a déjà compris ?
J’ai pensé à Lina.
Je me suis demandé ce qu’elle entendait quand je n’étais pas là. Si elle me défendait. Si elle se taisait. Si elle doutait. Cette pensée m’a fait plus mal que je ne l’aurais cru. Le regret est venu doucement, sans violence, comme une fatigue ancienne.
J’aurais peut-être dû être différent.
Parler plus.
Me justifier.
Exister d’une manière plus lisible.
Mais on ne change pas ce que l’on est quand le monde a déjà décidé ce que cela signifie.
Le soir, en rentrant, j’ai croisé des regards chargés d’une chose nouvelle. Ce n’était plus de la méfiance. C’était du mépris. Pas un mépris bruyant. Un mépris calme, presque tranquille, celui que l’on réserve à ceux qui ont cessé d’être complexes.
Je suis monté chez moi.
Dans l’appartement, le silence était total. La poussière claire recouvrait le sol comme une neige sale. Je me suis assis sans allumer la lumière. J’ai senti, pour la première fois, le poids réel de la solitude. Pas l’absence des autres, mais leur présence hostile, même à distance.
J’ai compris alors que je n’étais plus seulement suspect.
J’étais devenu un récit.
Un récit pratique.
Un récit rassurant pour ceux qui avaient besoin que quelqu’un porte ce qui les inquiétait.
Et à cet instant précis, quelque chose en moi s’est brisé.
Pas une révolte.
Pas une colère.
Une lassitude profonde, presque tendre.
J’ai eu pitié de moi-même ...

Annotations
Versions