Chapitre 17 - 2

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Arnaud n’a pas appris les mêmes choses que les autres. Il a compris que l’essentiel ne se trouvait pas forcément dans un livre ni dans l’enseignement scolaire. Qu’une vie n’avait de sens sans un cœur ouvert. Il s’est instruit autrement, en dehors des sentiers battus. Il écoute attentivement, observe ce qui ne se dit pas avec des mots, et en retire une autre lecture. Arnaud a de l’intuition. De nombreuses fois, il a pu se sortir de situations inconfortables grâce à cela. Il parvient à comprendre entre les lignes, dans les silences, les non-dits. Il anticipe les réactions sauf quand l’alcool est de la fête. Il décrypte facilement les gens, sauf Juliette. C’est aussi pour cela qu’il s’accroche autant à elle, contre toute attente et à la surprise générale. Elle le met mal à l’aise. Quand elle le regarde sans un mot, il cesse toute activité et la fixe à son tour en espérant que le silence lui fera gagner quelques secondes pour la sonder. La plupart du temps, elle finit par détourner son regard, coupant net les réflexions intérieures du jeune homme. C’est déstabilisant car il sort de sa zone de confort et s’oblige à se remettre sans cesse en question. L’exercice l’épuise, le pousse dans ses retranchements. Un petit mois. Juste un petit mois et tellement de questionnements. Elle est, à elle seule, une énigme dont il ne possède pas encore les codes. Et ça le stimule, l’encourage à aller plus loin. Il ira jusqu’au bout de ce dont il est capable, au-delà de ce qu’il présume.

Son intuition lui dit de suivre Hélène. Il se lève, sans attirer l’attention des filles et se dirige vers la porte d’entrée, en l’ouvrant délicatement. Dans la pénombre, il surprend un échange verbal musclé. Martin semble particulièrement remonté.

— C’est suffisamment fort comme ça, Martin ? Tu es satisfait ? Tu as entendu ce que tu voulais ?

— Merci, sort-il dans un souffle à peine audible avant de lui tourner le dos.

Martin se met à rire nerveusement. Pour combler le silence. Pour habiller la nuit. Il semble à bout de nerfs. Arnaud voit furtivement un léger mouvement sur le visage de la jeune femme. Si léger qu’il doute de son existence.

Martin, face à la rue, tourne le dos à Hélène. Elle reste droite, ferme les yeux et inspire profondément. Arnaud ne les quitte pas du regard. Martin fait quelques pas jusqu’à atteindre la chaussée. Le vent s’est levé. Il regarde de gauche à droite, prêt à traverser, quand une main l’arrête. Hélène. Elle le retient par la manche. Lui est déjà sur la route, elle encore sur le trottoir. Entre eux, un pas, une frontière. Arnaud, immobile dans la pénombre, perçoit le souffle suspendu entre leurs corps. Il ne comprend pas ce qu’il voit, mais il sent que quelque chose se joue, quelque chose de grand et d’invisible.

Sous le halo du réverbère, la scène devient presque irréelle. Martin ne parle pas. Hélène non plus. Leurs lèvres bougent sans qu’aucun mot ne parvienne jusqu’à lui. Leurs gestes sont lents, presque doux, comme s’ils craignaient de briser un fil invisible. Arnaud les observe, fasciné. Ce n’est ni une dispute, ni un adieu amoureux. C’est autre chose. Un relâchement. Une déchirure apaisée.

Hélène pose sa main sur la joue de Martin, un instant seulement, puis la retire. Il baisse les yeux, souffle quelque chose qu’Arnaud n’entend pas. Peut-être un remerciement. Peut-être un adieu. Elle incline la tête, ferme les yeux, et s’écarte.

Martin reste un moment planté là, les bras le long du corps, avant d’opérer un demi-tour. Hélène, droite, remonte lentement les marches, marque une pause, esquisse un sourire infime — celui de quelqu’un qui comprend enfin — et s’engouffre dans la maison sans se retourner.

Arnaud a juste le temps de se dissimuler derrière le muret. Elle ne l’a pas vu. Martin rentre à son tour, le pas vacillant. Arnaud reste un moment dehors, le souffle court, incapable de nommer ce qu’il vient de voir. Il sent seulement que, dans cette lumière froide, quelque chose s’est défait entre eux — sans drame, sans cris — comme un fil qu’on coupe doucement, pour laisser deux vies reprendre leur cours.

Arnaud se posait des questions, il a eu des réponses. Il se pose alors d’autres questions. Il est le dernier à rentrer. Au moment de s’installer à table, il croise les regards surpris d’Hélène et Martin. Oui, j’étais bien dehors. Moi aussi je peux jouer au mystérieux.

— Alors on le mange ce fromage ? s'écrie-t-il.

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