Chapitre 20 - 1

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Je voudrais te briser comme tu m’as brisé. Pas pour te faire souffrir — pour que tu me regardes enfin. Te hurler dessus, te secouer, t’attraper par les épaules, enfoncer mes ongles dans ta peau pour que tu ne partes pas. Je veux te crier : regarde. Regarde ce que j’ai fait de ma vie depuis que tu l’as désertée. Mais les mots se coincent dans ma gorge ; ils me grattent, me griffent, et rien ne sort. Hier encore, je croyais en être capable. Il suffit que tes yeux croisent les miens pour que tout s’effondre. Je me dégonfle. Je redeviens ce gamin que tu savais déshabiller d’un simple regard.

Il existe des mots interdits.

Ceux que je n’ai jamais osé te dire. Si je les prononce, tu disparaîtras définitivement. Je ne peux pas m’y résoudre. Je n’ai plus aucun droit sur ta vie, aucun accès à tes pensées — je ne sais plus rien de toi — mais je ne m’avoue pas vaincu. Même blessé, même à l’agonie, je tiendrai tant que tu ne m’auras pas expulsé de ton monde.

Je veux que tu me dises de partir. Haut et fort. Sans trembler. Sans détourner le regard. Je veux sentir ces mots m’écraser le cœur. Je veux les entendre, une bonne fois pour toutes. Depuis trop longtemps, je flotte entre deux eaux, ni mort, ni vivant.

Achève-moi, Hélène.

Là. Maintenant.

Sur le perron de cette maison banale, dans une rue dont j’ai oublié le nom, dans un village où je ne reviendrai jamais. Tu n’as qu’à parler. Accorde-moi cette dernière faveur — au nom du peu qu’on a été, au nom de cette vie d’une nuit.

Pour une fois, une seule fois, ne t’échappe pas. Fais-moi face. Je mérite au moins ça.

— Je suis prêt.

— Quoi ?

Tu restes droite, mais tes yeux me fouillent, me retournent, cherchent ce qu’ils ne trouvent plus.
Fais-moi mal. Je t’y autorise. Tes lèvres hésitent. Tes épaules aussi. Chez toi non plus, les mots ne sortent pas. Tes silences me lacèrent plus que tout ce que tu pourrais dire. Je vois dans tes yeux quelque chose que je ne sais plus lire. Je ne reconnais plus les nuances de tes émotions — autrefois si évidentes, si brûlantes.

Trop de temps nous a séparés, Hélène. Trop de nuits à t’attendre jusqu’à l’aube, trop de matins à te perdre. Maintenant, tu es une douleur qui revient sans prévenir : au détour d’un rire, d’un geste, d’un repas partagé. Une douleur fantôme — je ne sais jamais d’où elle vient, ni comment l’attraper. Tu surgis où tu veux, quand tu veux. Dans chaque file d’attente, j’entends ton rire. Tu te serais moquée d’eux. Moi avec. Je suis l’un d’eux désormais. Tu m’aurais regardé comme on observe un animal domestique égaré.

Alors ris.

Tu en as le droit.

Je te protège depuis trop longtemps. Je marche le long des champs au coucher du soleil, le vent me claque le visage, et je me persuade que tu vois la même lumière, quelque part. Illusion, mensonge — j’ignore ce que tu regardes, ce que tu ressens, si tu respires encore l’air du même monde que moi. Mais croire à cette chimère me fait du bien. Alors je continue. Jusqu’à quand ? Tu glisses dans mon esprit quelques secondes avant de disparaître. Je n’arrive même plus à te retenir, même en pensée. Ton fantôme me fuit, Hélène. Je n’ai plus rien à lui offrir. Ma mémoire se délite, elle perd tes contours.

Ne fais pas attention à mes larmes. Je me contente de miettes, de ton ombre, d’un souvenir mal rangé. Je m’accroche à tout ce qui a la couleur de ton rire. Jusqu’à ce soir.

Je suis prêt à te laisser ici. Je ne le savais pas il y a quelques minutes.

Maintenant, je le sais.

Nous pouvons nous dire adieu. Tu n’as plus que quelques mots à prononcer. Je peux me retirer de toi, me défaire de ce qu’on a été — dans cette vie et dans celles où nous aurions pu exister autrement. Et peut-être… peut-être rentrer enfin auprès de Lucie sans trembler.

— Tu parles d’une vie qui n’a jamais existé.

J’écoute les infos, le souffle court. Je reste figé devant un tsunami, un séisme, un attentat, n’importe quel chaos du monde où tu pourrais te trouver. Je ne sais plus où tu vis. Ton silence m’empêche d’honorer la seule promesse du nous que je m’étais faite. Dis-moi comment ne plus avoir peur. Comment tu as fait, là où j’ai échoué

— Vas-y plus fort.

Je me bats contre un fantôme. Même absente, tu joues encore avec mon cœur. Sans arme, sans réponse, sans la moindre chance. Et cette sensation insidieuse d’être passé à côté de ma vie… elle me ronge. Alors dis-moi que j’ai souffert sans raison. Dis-moi que je me suis trompé. Viens m’expliquer. Viens. Je t’attends. Tu peux faire mieux que ça. Je suis prêt à tout encaisser. Demain, je serai libre. Ton fantôme pourra enfin me quitter sans que je tente de le retenir.

— Ça n’aurait jamais pu marcher entre nous.

Et pourtant… j’ai rêvé pour deux.

J’ai réalisé toutes nos promesses de cette nuit-là : la maison, les bagages rangés, le chien — nous n’étions pas d’accord là-dessus. J’ai respecté ma parole, nos souhaits, comme si je pouvais racheter le silence du lendemain. Comme si je pouvais te préserver quelque part, à l’abri de toi-même.

Toute une vie à t’attendre. Je t’ai façonné une autre vie, Hélène. Une vie que j’aurais voulu te raconter, te souffler au creux de l’oreille pour que tu t’y endormes, tranquille, au milieu d’un désert. J’ai créé un foyer où ton ombre pourrait se réchauffer. Que mes rêves viennent à toi comme les tiens venaient à moi. C’était ridicule. C’était beau. Je ne sais pas. C’était tout ce que j’avais.

— Encore plus fort, je te dis.

— Nous deux, c’était juste un rêve.

— Plus fort.

— Martin…

— Plus fort. Je veux l’entendre.

Le silence est devenu mon ennemi. Il s’infiltre partout — dans mes os, dans mes nuits, dans les interstices où je croyais encore te retenir. Il étouffe le feu que j’essaie d’entretenir. C’est un silence mort, parce que tu n’es plus là pour le partager. Ne vois-tu pas que je suis à bout ? J’en ris, j’en pleure, j’en perds mes mots. Je me tais. Encore. Toujours.

Donne-moi un peu de ta force. Juste assez pour t’oublier, pour me délier une bonne fois pour toutes. J’ai créé une vie qui nous était destinée. Tu as créé la tienne, et je n’y avais pas de place.
Alors c’est ça, le goût de la réalité : un goût de fer, celui du sang dans ma bouche.

— Si c’est ce que tu veux.

Je crois t’avoir déjà tout dit. Tout avoué. J’aurais dû en garder un morceau pour moi, quelque chose à sauver. Je me sentirais moins vide. Là, j’ai l’impression d’être vandalisé, dépouillé. Tu as vampirisé des pans entiers de mon âme. J’ai fait le deuil de toi, de moi, de nous. Je t’ai pleurée comme si tu étais morte.

La ville n’a plus eu de charme sans ton bras contre le mien. La foule m’oppresse. Je jalouse les gens aux terrasses — ces gestes simples que je ne partagerai plus jamais avec toi. Les rues que nous avons traversées sont devenues des territoires sacrés. J’y vais rarement : trop souvent, elles se videraient de toi. Je refuse que d’autres souvenirs les recouvrent. Alors, par désespoir, quand le manque m’écrase, j’y marche quelques minutes. Juste pour respirer ton fantôme. Ton rire. Ta douceur. Et j’ai le cœur au bord des larmes.

— Les gens changent et la vie fait le reste. Il n’y a jamais eu de “nous deux”. C’était une illusion. Jolie, oui, mais irréelle. Impossible entre nous. Tu étais trop jeune. Je voulais juste t’offrir une amitié solide, fraternelle, une épaule — rien de plus. Je n’ai jamais cherché autre chose. Je ne sais pas ce que tu t’es raconté… mais efface-le. Ne gâche pas ta vie pour un mirage. Tu as Lucie. Tu as Sophie. Tu as ta vie bien rangée. Tu crois que c’est la mienne ? Si j’avais voulu ça, je ne serais pas partie. Je n’aurais pas voyagé. Je n’aurais pas choisi l’ailleurs. Nous sommes des étrangers l’un pour l’autre. C’est mieux comme ça.

Tu portais ce parfum — chèvrefeuille — presque introuvable. J’en ai acheté un flacon. Il m’en reste encore la moitié. Parfois, sans raison, j’en vaporise la salle de bain. Et en quelques secondes, je suis projeté à Saint-Louis, assis à tes côtés, t’écoutant parler du camp, du désert, de tes élans d’ailleurs. Je suis le renard apprivoisé laissé sur le bord d’une route. Le Petit Prince aurait-il fait ça ?

— C’est suffisamment fort comme ça, Martin ? Tu es satisfait ? Tu as entendu ce que tu voulais ?

— Merci.

Le bruit du silence.

Le vrai.

Donc ça ressemble à ça.

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