Chapitre 21
Lucie est un vrai moulin à paroles. Elle soigne son vocabulaire, offre son plus joli sourire, pose ses couverts avec une délicatesse étudiée, soulève son verre comme si chaque geste pouvait racheter le précédent. Elle se donne du mal. À chacun de ses mouvements, elle se sent épiée, jugée. Un vernis qui s’écaille dangereusement.
Elle redoute un règlement de compte sur le chemin du retour avec Martin. Lui n’oubliera pas l’épisode de sitôt. Elle regarde son mari. Il ne bronche pas. Le sourire de Lucie s’efface.
Quand on se marie ma fille, c’est pour le meilleur et le pire. C’est un engagement devant Dieu. Devant ses parents. Ce ne sont pas que des paroles en l’air. Réfléchis bien, Lucie. Si tu épouses Martin, tu t’engages avec lui pour la vie. Elle avait dit oui, papa, à nouveau oui devant le maire, oui devant le curé. Il est trop tard pour apprendre à dire non. Personne ne l’y a obligée. Et Martin ne lui a jamais donné matière à regretter. Elle l’aime. Je crois. Peut-être pas comme dans les romans qu’elle lit dans son lit tandis qu’il feuillète un magazine. Mais la vie n’est ni un film ni un livre. La vie est une enfilade de jours où l’on doit cohabiter dans une bonne entente. Deux êtres, puis un troisième dans un 75 mètres carrés. C’est beaucoup d’agitation.
Peut-on quitter un mari irréprochable ? Lucie n’en serait pas capable. Pas face à son père. Inenvisageable. Les autres se séparent comme ils changent de chemise ; elle, non. Elle se répète que tout ne peut pas être rose, qu’il faut tenir bon, redoubler d’efforts, penser aux enfants. Sophie serait traumatisée — même si tout le monde dit que le divorce est banal, comme si la banalité réparait quoi que ce soit. Une famille qui éclate reste une famille qui s’éteint. Alors quoi ? Un mariage, c’est du travail. Elle n’est pas exempte de reproches. Elle assume sa part.
Quand elle referme son roman d’amour, Martin dort déjà à côté. Alors Lucie rejoue son rituel : changer trois détails de sa journée. Trois décisions différentes, parfois à l’opposé de ce qu’elle a réellement choisi. Enfant, ça l’amusait. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un dernier geste pour ne pas s’oublier. Elle se dit qu’un jour, elle saura dire ce qu’elle veut. Qu’un jour, elle saura qui elle est.
Mais ça ne suffit plus. La routine a usé le jeu, l’a vidé de sa légèreté. Elle a juste envie de pleurer.
Alors elle se lève, va piquer une cigarette à Martin et la fume au rebord de la fenêtre du salon.
L’air froid lui brûle les doigts. La nuit est immobile. Elle parfume ensuite la pièce pour masquer son forfait. Personne ne doit savoir.
Martin marque toujours un temps d’arrêt quand il entre le matin. Un souffle suspendu. Comme s’il percevait quelque chose — une odeur qui ne devrait pas être là— sans jamais réussir à en saisir la source. Il ne pose pas de questions. Pourquoi le ferait-il ? Lucie n’a jamais touché une cigarette. Officiellement.
Une fois ou deux, elle a oublié de ranger le flacon de chèvrefeuille. Elle avait eu le temps de le dissimuler avant qu’il ne remarque quoi que ce soit. Jamais attrapée. Un gentil vice. Une cachoterie sans conséquence.
Martin aussi a ses secrets. Ils le savent tous les deux. C’est la règle silencieuse de leur mariage : ne pas fouiner. Un veto tacite à l’indiscrétion.
Après tout, Lucie a obtenu tout ce qu’elle attendait : une maison rénovée, une situation stable qui garantit un salaire jusqu’à la retraite, un mari fiable — peu démonstratif, mais constant —, une fille adorable.
Elle pimente son quotidien comme elle peut : des cigarettes nocturnes, des livres érotiques, des courses interminables, des rêveries au feu rouge, des commérages avec ses collègues, et son petit jeu des “si”.
Ces échappées minuscules lui donnent l’illusion d’avoir encore une prise sur sa vie.
Lucie ressent cet engourdissement familier, celui d’après trop de pâtisserie : le sucre qui rassure et dégoûte à la fois. Un je t’aime moi non plus, un ping-pong épuisant entre ce qu’elle croit vouloir et ce que son corps lui murmure vraiment.
Jusqu’à l’arrivée de Juliette — la flamboyante, celle qui met le feu partout où elle passe, y compris dans le cœur fatigué de Lucie.
Le bonheur ne dépend pas d’une personne. Lucie le sait. Son attirance pour Juliette n’est que le révélateur d’un mal-être plus profond — un déséquilibre ancien dans son couple.
Elle a tout analysé, tout retourné, tout passé au crible. Son esprit cartésien excelle à ça. Et depuis qu’elle connaît Juliette, son petit jeu des vies alternatives a pris feu. Dans ses autres vies, Lucie a embrassé Juliette plus d’une fois. Elle a couché avec elle aussi — dans une salle de chimie, sur des tables carrelées froides, dans la fièvre de ce qui pourrait être. Dans ces vies-là, Lucie a quitté Martin. Pas pour Juliette : pour elle-même. Pour être indépendante, affranchie, libre.
Dans une vie alternative, Lucie a même été heureuse.
Il suffirait de trois détails, trois micro-choix, trois grains de poussière dans la mécanique — et tout changerait. Effet papillon. Un autre avenir. Elle en entrevoit parfois les contours juste avant de sombrer dans le sommeil, avant d’attaquer une nouvelle journée à choix multiples. Des directions s’ouvrent, d’autres se referment, d’autres encore sont à peine effleurées. Tant de routes perdues, effacées, jamais vécues.
Lucie vit avec ce poids.
Elle tente de les faire exister grâce à son jeu. Mais ce n’est qu’une illusion supplémentaire. Rien ne tient. Rien ne dure.
Elle a peur — d’une peur primitive, que rien ne peut combler : pas les réseaux sociaux, pas les photos de famille, pas sa fiche de paye.
Elle craint de traverser sa vie sans savoir qui elle est. Elle est paralysée par l’ampleur de la tâche, affolée par les innombrables possibilités, freinée par son inexpérience. Depuis deux ans — depuis Juliette — elle rattrape son retard. Elle se découvre petit à petit. Mais pas assez vite. Le temps est une course. Lucie se sent toujours dernière. Elle a tout simplement peur de gâcher sa vie. L’unique. Celle qui se présente à elle. Celle qu’elle a passée à marcher dans le couloir tracé par son père, jusqu’à l’autel. Elle n’a pas eu de temps à elle : ni sans parents, ni sans mari, ni sans enfant. Jamais seule pour douter.
La peur de se tromper la retient dans chaque choix. Les années défilent. La pression monte. Elle y pense chaque fois qu’elle fume en cachette, ou qu’elle regarde la rue immobile par la fenêtre. Elle y pense jusqu’au lit, le spleen dans les tripes, le cœur en pause.
Son inertie l’exaspère. Elle aimerait se secouer, se gifler, se réveiller enfin. Ne plus sourire pour rien. Ne plus être ce que l’on attend d’elle. Hurler un immense « merde » — au monde, à ses élèves, à la voisine qui laisse les poubelles devant sa porte, à son père.
Et parfois — sans comprendre pourquoi — cette colère se cogne aussi contre Martin.
Il dort paisiblement, respire calmement, comme si la vie glissait sur lui sans l’abîmer.
Alors ce soir, quand elle s’endormira, quels seront les trois évènements de la journée qu’elle voudrait modifier ?
Le premier est évident : elle demanderait à Martin de faire demi-tour. Un mal de ventre inventé, une urgence plausible. Il pourrait regarder son match en paix ; elle, elle passerait la soirée à regretter de ne pas avoir vu Juliette, sans imaginer une seconde qu’y aller aurait été pire.
Quoi d’autre ?
Elle tiendrait bon, elle éviterait de se donner en spectacle. La soirée serait restée sur la note sucrée des lèvres de Juliette. Elle aurait pu s’endormir avec des papillons dans le ventre, de quoi rêver joliment.
Troisième changement : ne pas nettoyer la tache des WC. Sans hésitation.
Ce soir, elle fera ces trois modifications — à moins qu’un autre évènement ne vienne bouleverser l’ordre de ses regrets.
En attendant d’être chez elle, en sécurité, elle continue de parler à Juliette. Parler pour parler. Sourire pour sourire. Elle fait de grands gestes avec ses mains. Juliette hoche vaguement la tête. Les autres sont partis. Depuis quand ?
La conversation tourne au monologue, mais Lucie s’en fiche : parler évite de penser.
Et surtout d’affronter le tête-à-tête avec Juliette. Tôt ou tard, il faudra aborder les baisers. Pas maintenant. Elle a déjà dépassé son quota émotionnel de la journée.
Les fumeurs reviennent. Lucie respire mieux en voyant le visage souriant de Martin. Peut-être que le règlement de compte n’aura pas lieu.
Juliette s’agite soudain, évoque un plat oublié, demande à Arnaud d’aller le chercher.
Le couple disparaît à l’étage. Lucie se retrouve seule à table, orpheline de mots.
Elle écoute les marches craquer, la porte se refermer, des voix étouffées…
Puis un bruit sourd. Quelque chose qui se percute — ou quelqu’un.
Martin et Hélène éclatent de rire.
Lucie reste interdite. Ses joues s’empourprent. Son cœur rate un battement. Le monde se trouble.
Quand le duo redescend, Lucie remarque aussitôt la frange de Juliette. Un peu de travers. Un pli inhabituel. Un détail qui dit tout.
Elle le lui signale d’une voix trop aiguë puis se tait. Elle n’avait pas besoin de confirmation. Mais la preuve est là. Le sourire radieux d’Arnaud l’enfonce encore un peu.
Les mots se dérobent.
— Au fait, Martin, tu travailles dans quoi ? demande Arnaud.
Vraiment ? Il recommence. Lucie s’attend à ce que Martin se referme, comme toujours.
— Dans l’aéronautique. Ingénieur, dit-il.
Un silence. Puis :
— Pour être honnête, je suis au chômage. Je veux me reconvertir.
Lucie cligne des yeux. Pardon ?
— Ah oui ? Dans quoi ?
— Justement, je n’en sais rien.
— Tu n’as pas des envies ? relance Hélène.
— Si… Quelque chose qui ait du sens.
Pourquoi Hélène rougit-elle ?
— Fais médecine ! plaisante Juliette.
— Ou voyage comme Hélène ! ajoute Arnaud. Ça a du sens, non ?
Un sourire traverse le visage de Martin — furtif, presque tendre.
— J’aurais aimé voyager, oui. J’y pensais plus jeune. Mais seul… non.
Lucie se fige. Seul ?
— Tu n’avais pas d’amis pour ça ? insiste Arnaud.
— Non. Je n’étais pas très… amical. Mais si quelqu’un me l’avait proposé, j’y serais allé sans hésiter.
— Et l’artisanat ? souffle Hélène.
Martin se tourne vers elle. Un sourire accroché aux lèvres. Lucie se tortille sur sa chaise. Pourquoi ce malaise soudain ?
— Pourquoi pas, dit-il. C’est une piste. Et toi, Hélène, le plus dur dans tes voyages ? La fatigue ? La nourriture ?
— Je vote pour l’hygiène ! ricane Arnaud.
— Non. Le mal du pays. Les gens qu’on laisse derrière soi.
— Ah, ça parle de moi ! s’écrie Juliette.
— Oui, ma puce.
Hélène sourit à Juliette… puis regarde Martin. Deux fois. Lucie le voit. Elle le sent même avant de l’interpréter.
— Tu devais voyager léger, reprend Arnaud.
—Un sac à dos généralement, le minimum vital. Rien de futile. Après cela dépendait des missions et de leur durée.
— Et tu n’as rien rapporté ?
— Quelques souvenirs… et des espèces végétales. Je faisais sécher des fleurs dans un livre. J’aimais bien les annoter quand j’avais du temps à tuer… Mes herbiers. Une vieille passion que mon père m’a transmise.
Une chaise racle et tous tournent la tête en direction de l’hôtesse.
— Je vais les chercher ! annonce Juliette avant de disparaître. Ils sont vraiment incroyables !
Arnaud poursuit ses questions et parvient à faire une comparaison avec les essences de bois qu’il connait par cœur.
Au bout de quelques minutes, Juliette réapparaît avec quatre cadres noirs, sobres, qu’elle distribue un par un à chaque convive.
— Les herbiers d’Hélène ! Enfin… une petite partie. Elle disait que c’était les seuls cadeaux qu’elle pouvait nous faire. Une façon de partager ses voyages. Adorable, non ?
Lucie baisse les yeux.
Une fleur. Un nom latin. Une écriture.
Et soudain, quelque chose se fissure.
Euphorbia milii. Elle sent son sang se retirer de son visage.
Une petite étiquette manuscrite. Une écriture fine, penchée, qu’elle reconnaît sans vouloir la reconnaître.
Ces fleurs.
Cette main.
Hélène.
Une vérité fulgurante, brutale, qui s’impose avant même qu’elle n’ait eu le temps de formuler une question. Certaines choses sont faites pour rester dans l’ombre. La lumière, elle, fracasse.
Elle pourrait se taire, ramener ce doute chez elle, vivre encore quelques heures dans l’illusion.
Ou affronter.
Son esprit remonte seize années en accéléré. La fac. Le premier baiser à l’arrêt du bus, maladroit, tendre, essentiel. L’entrée dans leur petit appartement. Puis les scènes se succèdent sans ordre : le “oui” tremblant devant le maire, la main de Martin dans la sienne, la stupeur heureuse quand elle lui a annoncé sa grossesse, le bébé posé sur sa poitrine, la main de Martin sur sa nuque.
Ses gestes doux. Sa présence quand elle a perdu le deuxième enfant. Les vacances partout — Italie, Espagne, Bretagne — la voiture brûlante, les pieds sur le tableau de bord, les chansons trop fortes. Les soirées en amoureux, la complicité, les corps qui se retrouvaient. Les dimanches au jardin, à s’arroser comme des idiots. Les balades en forêt avec Sophie. Les brocantes au petit matin. Le panier qu’il lui enlève des mains au marché pour la soulager.
Et ce clou dans la main après un bricolage hasardeux, direction l’hôpital en urgence, le surnom “Jésus” qui avait fait rire toute la famille pendant des mois. Les trois jours dans cet hôtel miteux après le dégât des eaux de la chaudière. Sophie qui les rejoignait au lit, moitié endormie, moitié sourire.
Lucie déglutit. Il m’aime. Il me l’a dit. Pas souvent. Rarement. Mais il me l’a dit.
Ses mains deviennent moites. Son cœur accélère.
Le quotidien revient en rafale : les chaussettes dépareillées, les coussins par terre, les chaussures en vrac, le dentifrice jamais rebouché, les beaux-parents insupportables mais tolérés, tous ces petits riens qui composent une vie.
Et toujours, derrière eux, cette ombre discrète. Elle l’avait sentie. Elle l’avait acceptée. Elle s’était résignée à ne pas tout comprendre.
Mensonge.
Mensonge.
Mensonge.
Le mot tourne, cogne, s’incruste.
Elle relève brusquement la tête.
— Pourquoi vous faites semblant de ne pas vous connaître ?
Toutes les têtes se relèvent. Toutes, sauf celle de Martin, qui pose lentement ses couverts.

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