Chapitre 22

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À l’abri dans sa chambre, Juliette en profite pour se détendre un peu. Elle a la sensation d’être à bord d’un navire qui prend l’eau de toute part. Elle essaie de boucher les trous tant bien que mal. Elle voudrait ignorer les convives qui l’attendent en bas pour oublier cette soirée au plus vite. Plus que le dessert. Il faut finir sur une bonne note. Avec un peu de chance, on ne retiendra que la fin. Ils oublieront le dérapage de Lucie, l’indiscrétion et le taux d’alcool élevé d’Arnaud, le garçon muet et taciturne qu’est Martin. Elle-même peut se reprocher d’avoir failli. N’a-t-elle pas poussé en un sens Lucie à exploser ? Juliette se sent responsable des actes de la jolie blonde. Elle l’a embarquée dans quelque chose qui la dépasse sûrement. Sans tenir compte de ce qu’elle est capable de supporter, Juliette n’a pensé qu’à vivre le moment présent intensément, comme elle en a l’habitude. Des limites invisibles ont été franchies. La culpabilité habite l’autre côté de la frontière. Seule Hélène a fait un sans-faute. Heureusement qu’elle était là pour rattraper les situations.

Avec du recul, Juliette se demande pourquoi elle a voulu organiser cette soirée. Quelle idée d’inviter à la fois son mec, sa séduisante collègue et le mari de celle-ci. C’était avant que Lucie ne l’embrasse sur le parking, avant qu’elle ne se rende compte de cette attirance.

En attrapant les herbiers, elle compte sur l’aura d’Hélène pour apaiser définitivement les tensions. Elle s’en veut aussi d’avoir été incapable de réagir quand Lucie a dérapé. Une simple spectatrice. C’est une position qu’elle ne connaît pas vraiment. Un rôle inattendu. Juliette ne pouvait prendre parti ni pour elle ni pour Arnaud. Alors elle s’est tue. Allez, Juliette, plus que le dessert et le café !

En dévalant les escaliers, chargée des cadres, Juliette remet son masque d’hôtesse parfaite en place. Le sourire vissé au visage, elle fait une entrée éclatante dans le salon et distribue les herbiers aux convives. Chacun les regarde avec attention, en particulier Lucie, avant de poser le cadre en douceur sur la table.

— Pourquoi faites-vous semblant de ne pas vous connaître ?

— Pardon ? s’étrangle Hélène.

— Je demandais juste pourquoi vous faites semblant de ne pas vous connaître avec mon mari.

— De quoi tu parles ? réagit Juliette.

Arnaud se sert un verre qu’il engloutit aussi sec.

— Je ne pense pas avoir posé une question difficile.

Martin tente d’attraper la main de son épouse, en vain.

— Chérie…

— Sérieusement, vous n’allez pas me répondre ?

La jolie blonde est étonnamment calme. Beaucoup trop calme.

— Qu’est-ce que tu as ce soir ? Je ne te reconnais pas, tente à nouveau son mari.

— Je ne vais pas répondre à cette question. Je trouve que c’est presque insultant que tu oses me demander ça. Dire que je culpabilisais pour ce qui s’est passé plus tôt alors que toi… toi… tu m’as pris pour une conne depuis le début.

Martin superpose le cadre sur celui de Lucie. Il tente de soutenir son regard assassin, en vain. Il se contente de faire des allers-retours entre son épouse et l’herbier. Lucie semble comprendre qu’elle n’obtiendra rien de lui.

— Hélène, entre nous, vous allez bien vouloir me répondre, non ?

— Lucie, c’est ridicule, pourquoi ils auraient fait semblant de ne pas se connaître ? demande Juliette. Hélène, dis-le-lui, qu’on passe au dessert.

Afin de clore ce début de conversation houleux, Juliette se lève pour aller chercher le cheesecake dans le frigidaire. Elle n’a pas le temps d’atteindre la porte du salon qu’une voix profonde confirme ses craintes :

— Elle a raison pourtant.

Juliette se retourne et dévisage Hélène à la recherche d’une explication. Une seule phrase peut jeter un froid autour d’une table.

— Nous nous connaissons, oui, j’ai envie de dire dans une autre vie, mais je pense que ce n’est pas le sujet.

La bouche mi-ouverte, Juliette parvient avec difficulté à prendre la parole.

— Je ne comprends pas, Hélène. Si tu le connaissais, tu avais juste à le faire savoir… à moins que…

Juliette couvre sa bouche d’une main. Une supposition effrayante lui traverse l’esprit.

— Vous avez été ensemble ? demande gravement Lucie.

— Ce n’est peut-être pas le bon moment pour parler de ça, non ? tente Arnaud timidement.

— Toi, tu la fermes, rétorque aussitôt la jeune femme. Tu vas gentiment continuer à remplir tes verres et arrêter de te mêler de ce qui ne te regarde pas.

Le jeune homme se laisse tomber lourdement contre le dossier et attrape son verre d’un geste maladroit. Juliette est sonnée. Hélène ne montre aucune émotion en particulier.

— Ça veut dire quoi être ensemble, finalement ? Partout, il faut mettre des mots, des définitions à tout et n’importe quoi. Il faut tout nommer, tout clarifier, tout cloisonner. Je n’ai jamais réussi à trouver la frontière. Si je veux être franche avec toi, Lucie, ça sera sûrement difficile à comprendre et je ne pourrai parler qu’en mon nom.

— Hélène, tu n’es pas obligée de répondre.

Pour la première fois, Martin réagit. Le visage livide, les mains crispées, il n’en mène pas large. Il inspire presque de la pitié à Juliette. Et presque aussitôt une grande colère naît dans cœur de la jeune femme. D’abord en sourdine, elle gagne de l’espace, de l’ampleur, chasse les autres émotions jusqu’à les éclipser totalement. Il ne reste que la colère. Une flaque de colère qui cherche à devenir un océan.

— Laisse-moi lui répondre, s’il te plait, insiste Martin.

Il tente de saisir à nouveau la main de son épouse qui se dérobe d’un geste sec.

— Ce n’est pas compliqué. Oui ou non, avez-vous été ensemble ? s’impatiente Lucie.

Hélène saisit l’herbier, caresse le cadre et observe la pulpe de ses doigts avant de les frotter entre eux. De la poussière flotte dans l’air. Juliette ne parvient à décrocher son regard de ses lèvres qui s’étirent en un petit sourire. Elle y voit de la tristesse.

— Eux aussi ont pris la poussière.

Le bruit crispant d’une chaise raclant le sol la fait sursauter. Lucie est debout, les mains à plat sur la table, les sourcils froncés, le regard braqué sur Hélène qui tarde à répondre.

— D’accord… Nous n’avons pas été ensemble, soupire-t-elle, tout en continuant à frotter ses doigts.

— Bon voilà, on a la réponse ! Allez, on passe à autre chose ? s’empresse Juliette dans une ultime tentative de diversion. J’ai fait un cheesecake avec deux coulis. L’un au citron et l’autre à la fraise pour ceux qui n’aimeraient pas le premier. Martin, fraise ou citron ? Martin ? Martin !

Face à son insistance, il daigne enfin lui accorder son attention.

— Quoi ?

— Fraise ou citron ?

— Mais de quoi tu parles ?

— Du dessert ! s’emporte Juliette. Je te parle de mon cheesecake qui attend bien sagement dans le frigidaire d’être mangé, un gâteau que j’ai mis du temps à préparer hier soir après une longue semaine de travail, avec des gosses qui hurlent toute la journée alors que j’avais juste envie de dormir, mais non, je devais m’occuper du repas du lendemain, parce que je pensais, naïvement, que l’on passerait une bonne soirée. Je voulais juste vous recevoir correctement. J’ai choisi ce gâteau alors que je ne sais même pas pâtisser, mais sur Marmiton, le titre disait qu’il était inratable, alors je l’ai choisi pour ça, il était impossible que je me rate…

Juliette sent une pression sur sa main. Celle d’Arnaud couvre la sienne. Depuis quand ? se demande-t-elle.

— Oui, bien sûr... Il faut que j'apporte le dessert. Je parle, je parle mais vous devez être affamés. Arnaud, tu peux t’occuper de débarrasser et de sortir les petites assiettes ? Tout est prêt dans la cuisine.

En ouvrant la porte du frigidaire, Juliette constate que sa main tremble. Elle s’inquiète aussitôt du transport jusqu’à la table. Un si beau dessert doit faire une entrée parfaite. À la hauteur des efforts fournis. Les tremblements ne la quittent pas. Elle verse avec difficulté les deux coulis dans des contenants en verre car c'est plus joli pour la présentation.

— Laissez-moi vous décrire les coulis que j'ai réalisé, reprend Juliette après s'être raclée la gorge. J’ai acheté des fraises surgelées. Ce n’est pas un fruit de saison, évidemment. Mais comment résister à l’appel de ce fruit rouge ? Doux, sucré, délicat, typique des saveurs de notre enfance. On aime revenir à lui les jours de déprime. Le citron, lui a été acheté en grande surface. Pas de congélation, il est frais. Peut-être un transport en cargo. Acidulé à souhait. Il se marie à la perfection avec le fromage blanc. Une union parfaite des saveurs. Alors, Martin, je te repose la question : fraise ou citron ?

Juliette lui adresse un sourire forcé, armée d'un couteau. Une grimace furtive traverse le visage du jeune homme. Ses doigts se crispent sur sa serviette.

— Alors tu veux fraise ou citron, Martin ? Ce n’est pas un choix difficile. Je comprends que tu aies du mal pour le reste à te décider mais là, franchement…Même un gamin de six ans saurait répondre à cette question.

Juliette frappe la table. La vaisselle en porcelaine de sa mère tressaute, provocant un tintement aigu saccadé. Arnaud lâche l’emprise sur son avant-bras pour se précipiter sur son verre qui manque d’être renversé. Toute l’attention des convives se tourne vers elle : L’hôtesse parfaite.

— Un peu des deux, gronde-t-il.

— Bien ! On avance ! Hélène ?

— Fraise pour moi.

— Arnaud ?

— Peu importe, fais-moi la surprise.

— Très bien, je choisis pour toi alors. Lucie ?

C’est la dernière à devoir répondre. Juliette l’a fait exprès. Son amie se tourne vers elle, et la dévisage. Il suffit qu’elle dise un seul mot pour redevenir la Lucie qu’elle connait. Un seul mot pour redonner l’illusion d’une soirée agréable. Fraise ou citron ? Choisis bien Lucie. Des yeux, Juliette l’implore. Passe à autre chose. Terminons cette soirée. Rentrez chez vous. En un regard, Lucie s’excuse et se tourne à nouveau vers Hélène.

— Alors, vous n’avez pas été un couple… Donc vous n’avez jamais couché ensemble ? Echangé un baiser ? Aucun mot doux ? Rien ? Absolument rien ?

Le ton de sa voix est différent. Hélène se racle la gorge et jette un dernier coup d’œil vers Martin.

— Ça remonte à si loin, Lucie ! C’était une autre époque ! Franchement, je ne vois pas l’intérêt de remuer le passé maintenant. On peut se contenter de manger le dessert qu’a préparé Juliette pour l’occasion et se quitter. Nous ne nous reverrons plus… vois-moi comme un…un courant d’air !

— Un courant d’air toxique, assène Lucie.

Sans un mot, Juliette ramène le cheesecake vers elle et entreprend la découpe des parts sans aucune délicatesse. La tête baissée, elle fait mine de ne rien entendre.

— À bien y réfléchir, je peux aussi bien quitter la table tout de suite, répond Hélène en se levant.

Seuls les hommes sont encore assis. L'un vide son verre, l'autre regarde dans le vide.

— Non, attends ! Tant que je n’aurais pas mes réponses, je veux que tu restes ici, se radoucit Lucie. Je veux savoir. Tu peux le comprendre, ça ? Ne m’oblige pas à te supplier. Je ne le ferais pas.

— Adresse-toi à ton mari. C’est avec lui que tu dois voir ça.

Lucie hoche la tête lentement, s’incline pour se rassoir. Un semblant d’apaisement la gagne. Ou de la fatigue.

— Chérie, je ne pense pas que ça soit le bon endroit, ni le bon moment pour parler de tout ça.

— Je vais te dire quelque chose Martin. Le bon endroit ou le bon moment, ça n’existe pas, pas plus que le Père Noël. C’est une excuse bidon pour retarder ce qui doit arriver. Pour éloigner de soi la merde qui va à coup sûr nous éclabousser. C’est comme un parapluie de secours mais qui n’empêche pas de sentir l’odeur nauséabonde qui se dégage de la vérité.

Lucie tape des poings sur la table, la vaisselle tinte, Martin sursaute.

—Sache que ce n’était pas non plus le bon moment pour te décider un beau matin de démissionner sans avoir un plan B parce que, je cite, « tu comprends, je ne me reconnais plus dans les valeurs de l’entreprise ». Comme ce n’était pas le bon endroit pour rencontrer cette femme qui n’a jamais quitté ton esprit. Des excuses vaseuses je peux t’en sortir en vrac, au poids, comme tu veux. J’entrepose toute la merde malodorante dans une pièce cachée de notre superbe maison décorée avec goût avec un crédit sur le dos pour 17 ans.

Lucie saisit son verre à la volée, observe le vin onduler à la surface avant de le boire d'un seul trait et pointe du doigt son mari :

— Toi aussi tu sais cacher tes secrets. Mais tout, tout finit toujours par sortir d’une manière ou d’une autre. Au cours d’une conversation, d’un lapsus, d’une soirée toute simple. Est-ce que tu sens la même chose que moi ? Ça pue, non ? Nous sommes donc au bon endroit et au bon moment. Je te laisse mon parapluie, si tu veux. Je ne crains plus d’être salie. Je n’ai pas peur... Non ! Plus peur de vos regards ou de votre jugement. Vous n'êtes pas digne d'être des juges. Rien ne devrait faire peur. Rien ne devrait nous dissuader de choisir la vérité.

Hélène se rassoit silencieusement.

— C’est effectivement le bon endroit et le bon moment pour avoir une discussion à cœur ouvert.

— Parfait ! Je prendrai le citron, Juliette, si tu veux bien, déclare Lucie en attrapant son assiette.

Seule encore debout, Juliette se demande ce qu’elle doit faire. Une légère pression d’Arnaud sur la main la ramène à son rôle d’hôtesse.

Les assiettes se succèdent et se remplissent d'une part de cheesecake que Juliette dépose à la va-vite. Le fromage se décolle de la base aux spéculos et tombe sur son flanc. Le coulis est ajouté sans modération, il dégouline de partout.

— Bon appétit à vous tous ! se force à prononcer Juliette.

Arnaud est le seul à plonger sa cuillère dans le gâteau. Hélène marmonne un merci tandis que le couple se tait. Juliette efface une larme discrète. Une larme qui était le temps de quelques minutes un océan ; de colère mais un océan tout de même.

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