Chapitre 23

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Son cheesecake est rapidement englouti. Boire donne faim et manger donne soif. Un cercle vicieux qu’Arnaud prend plaisir à entretenir. Il boit de tout avec une nette préférence pour le vin rouge et les bières fraîches, des blondes IPA, mais s’il reste des Kro ou toute autre marque plus classique, il ne se refuse pas une mousse pour une étiquette. Quant aux sucreries, il n’a jamais pu résister à l’appel d’une bonne pâtisserie, ou d’une papillote accompagnée d’une clémentine. À chaque saison ses plaisirs coupables. Peu importe si le visuel n’est pas au rendez-vous. Le goût est là. Il voudrait partager son plaisir gustatif avec les autres et saluer le travail mérité de la pâtissière, mais aucun d’entre eux n’y a touché. Juliette s’est contentée de mélanger le coulis au fromage, réalisant un camaïeu rosé qu’elle étale ensuite sur les bords de l’assiette. Arnaud essaie d’y déceler une forme reconnaissable mais rien ne lui vient à l’esprit hormis une peinture abstraite qu’il a vue en sa compagnie. Il frissonne en repensant au musée qui faillit avoir raison de lui et de son couple. Lucie enfonce sa cuillère dans le fromage, la ressort, l’enfonce à nouveau dans un geste mécanique. Il est lacéré de toute part. L’image furtive de Norman Bates tuant à coup de couteau Marion Crane dans Psychose provoque un rire inattendu. Personne ne réagit. Arnaud continue son film où Hélène deviendrait la jeune automobiliste égarée et Lucie, le psychopathe à double personnalité. Un massacre.

Martin, lui, observe son assiette en silence. Avec le dos de sa cuillère, il fait des va-et-vient entre les deux coulis. Un zigzag rosé et jaune se forme peu à peu. Un soupir d’Hélène qui joue à effectuer des ronds avec le pied de son verre ramène Lucie à elle.

— Où nous sommes-nous arrêtées ? lance-t-elle en faisant mine de réfléchir. Ah oui ! Le fameux « rien ».

Hélène arrête de jouer avec son verre. Martin se redresse et Juliette continue sa peinture figurative sur son assiette. Le ventre plein, Arnaud est prêt pour le deuxième round. Lors du premier, il a pris un sérieux uppercut de sa voisine d’en face. Une jolie fille blonde peut cacher des armes redoutables. Ce qui ne l’a pas affecté outre mesure puisqu’il s’est resservi un nouveau verre. Petit celui-là. Pour la forme. Pour la beauté du geste. Les bouteilles vides s’additionnent à ses pieds. Le réservoir est presque vide. Avec un peu de chance, quelques bières de secours doivent se trouver dans la cuisine. Lucie est à l’affût des moindres réactions d’Hélène. Celle-ci inspire profondément, regarde furtivement Martin, avant de s’adresser à la jeune femme.

— Allons-y alors.

— Oui, allons-y, répète Lucie.

Arnaud s’attend à tout désormais. La blonde a prouvé qu’elle savait montrer les crocs et mordre si besoin est. Hélène s’est aussi défendue avec panache. Quant à son homologue masculin, Arnaud est déçu. Pas de prise de position claire et nette. Ni pour son épouse ni pour Hélène. Ni pour de la fraise ou du citron. D’ailleurs, il ne sait toujours pas ce qu’il s’est vraiment passé entre Hélène et lui sous le réverbère. Ce mystère le tient en haleine. Une curiosité presque malsaine le tenaille. L’homme parvient à rester de marbre alors que tout s’effondre à ses côtés. Que se passe-t-il en lui qui le paralyse à ce point ? Et surtout, comment cet homme taiseux peut être au centre du conflit de ces deux femmes ? Arnaud a beau le dévisager, il ne sait pas en quoi ses lèvres minces, son nez fin et son regard dur peuvent émouvoir la gente féminine. Il n’est ni un top model, ni moche. Martin est le type d’homme passe-partout, comme on en voit dans la rue tous les jours. De tous, c’est bien lui qui apparaît comme le plus grand mystère de la soirée.

Il ne semble pas ailleurs, ni dans de profondes pensées. Parfois, Arnaud croit apercevoir un mouvement léger sur son visage, une ombre rapide. Quelque chose qui ressemble à une grimace mais ne renvoie à aucune émotion. Comme s’il attendait son tour, le moment où il devrait jouer son personnage, sortir sa réplique, tout en ignorant qu’il tient le rôle principal. Son attitude est étrange. Lui n’aurait jamais laissé les événements dégénérer. Jamais ! Lui serait intervenu bien plus tôt dans la soirée. Il aurait même pris ses affaires et quitté la maison depuis un moment. Tant pis pour la bienséance. Dans sa tête, la scène a de la gueule. Une certaine poésie même. Car c’est ce que doit faire une personne qui se respecte et respecte les autres. Il faut savoir protéger les êtres qui nous sont chers. Son épouse ne le mérite-t-elle pas ?

Une forme d’excitation gagne Arnaud. Qu’importe s’il se prend quelques coups perdus. Il ne manque que les cacahuètes. Il attend la prochaine réplique sanglante mais rien ne vient. Qui démarre les hostilités dans ces cas-là ? Coup d’œil sur Hélène qui fixe Lucie, et inversement, mais elle ne semble pas vouloir se lancer. De même pour Lucie. Un duel du regard digne d’un spaghetti. Tout y est ; la lenteur des gestes, l’atmosphère pesante, les spectateurs silencieux et le bruit répétitif d’une cuillère contre de la porcelaine qui marque le tempo. Juliette poursuit sa fresque. Arnaud ne s’intéresse pas à Martin dont l’inertie viendrait à coup sûr plomber son enthousiasme.

— Bon, on ne va pas y passer la nuit, déclare d’une voix nette Martin. Je serais d’avis de rentrer chez nous, Lucie. Mais visiblement tu souhaites rester ici pour une vérité que je pourrais te fournir plus tard. Alors vas-y. Va chercher cette vérité qui t’importe plus que ma parole. Tu veux connaître mon passé de la bouche d’Hélène ? Ne te gêne pas. Tu n’en sauras pas plus que ce que j’en sais moi-même. Je te laisse aller découvrir ta vérité car elle ne sera que la tienne. Ta vérité et non la mienne. Voilà ce que j’en dis.

Abasourdi, Arnaud aurait pu s’étouffer avec une de ses cacahouètes imaginaires. Hélène enchaîne :

— Pourquoi cette question, Lucie ? Ta première était « pourquoi faites-vous semblant de ne pas vous connaître ? » C’est surprenant comme formulation. J’aurais demandé « d’où connaissez-vous mon mari ? » ou « depuis combien de temps est-ce que vous vous connaissez ? ». Mais non, tu veux juste savoir pour quelle raison nous avons fait semblant de ne pas nous reconnaître ce soir.

Lucie ne cille pas. Un sourire se dessine sur le visage d’Hélène.

— Bien sûr, tu as déjà ses réponses là. Évidemment. C’est plus facile de sortir à découvert, sans parapluie, avec un imperméable sur soi.

— L’odeur n’en est pas moins présente.

— Certes. J’imagine que ce sont les herbiers qui t’ont révélé nos liens. Tu les as toujours chez toi, Martin ?

— Oui, ils sont toujours chez nous, intervient Lucie en appuyant sur le dernier mot sans laisser à son mari la possibilité de répondre.

Arnaud ne perd pas une miette du spectacle. Il masque son intérêt en buvant une gorgée de temps à autre, mais pas de trop, il tient à être capable de se souvenir de cette soirée. La prochaine sortie avec ses potes, il compte tout leur raconter avec précision. Cette fois-ci, il n’aura pas besoin d’en rajouter, ou d’amplifier quoi que ce soit. Certains de ses copains auront du mal à le croire comme d’habitude. Ils connaissent son penchant pour l’alcool et les scénarios catastrophes. Lui, il saura. Un vaudeville se joue sous ses yeux. Bientôt la réponse tant attendue sera connue : se sont-ils embrassés ou non ? Cette question pour une raison qui lui échappe, comme les vapes d’alcool qui émanent de ses pores, lui semble être la clé de l’histoire. La clé. La. Clé. Chaud. Trop. Si, la clé. Il doit se raccrocher à ce mot, à cette image ; cette clé. Qui ouvre quoi déjà ? C’est important. Je sais. C’est là. Où ? Je dois m’en souvenir. Arnaud ! La clé. Il fait trop lourd. Faut ouvrir la fenêtre. Avec la clé ? Quelqu’un entend ? Il n’est plus tout à fait sûr ; de ce qu’il cherche, de ce qu’il attend, de ce qu’il espère, de ce qu’il raconte. Tout s’éteint, se meurt, s’essouffle. Se concentrer est douloureux. Se souvenir encore plus. C’est quoi cette histoire de réverbère déjà ? Le verre à la main, tremblant, les lèvres entre-ouvertes, les idées confuses, le geste incertain, Arnaud regarde son verre s’éloigner de lui, ou lui de ses lèvres, de ses mots, de ses pensées, dans un tournis incessant, bancal, jusqu’à ces mots d’une autre voix, d’un autre que lui, ou de lui, qui sait ?

— Je crois que je vais gerber.

Sans attendre une quelconque approbation qu’il n’entendrait pas, Arnaud quitte la table en titubant jusqu’aux WC sans prendre la peine de fermer la porte derrière lui. Il plonge la tête en avant, s’aide de ses mains en appui sur le battant, et vomit son seul et unique compagnon de la soirée. Son estomac se contracte, une douleur accompagne chaque remontée et le délivre d’un poids lourd. Tout y passe ; les cacahouètes imaginaires, le cheesecake déstructuré, le plat principal et les amuse-gueules.

Arnaud cherche à tâtons le papier toilette puis la chasse. Vidé, il s’affaisse contre le mur. Il inspire profondément, ferme les yeux pour l’aider à se concentrer. Ses idées s’éclaircissent peu à peu. Une dernière remontée gastrique contracte son estomac. Surpris, il se précipite au-dessus de la cuvette, s’y agrippe, et gerbe de la bile et le reste de son énergie. Sa main se détend, et tombe au sol comme une masse. Son corps suit le mouvement et s’avachit contre le mur des WC. Il entend au loin des éclats de voix féminines et des chaises qui grincent. Il lève le bras, marmonne un « attendez-moi », et le laisse retomber lourdement sur sa jambe. Une voix masculine se mélange aux autres. Il lui faut juste quelques minutes pour retrouver un semblant de contenance. Il ne peut pas rater l’épisode final. Il essaie de tendre l’oreille, mais son estomac le rappelle aussitôt au-dessus de la cuvette. Le son fracassant d’une vaisselle brisée le fait sursauter. Instinctivement il tourne sa tête vers la porte ouverte, tend le cou, l’ondule pour essayer de capter une image. Rien pas même une ombre. L’angle du WC ne lui permet pas de savoir ce qu’il se passe à table.

Les voix se sont tues aussi. Un silence pesant fait place. Allez, vomis tout ce que tu peux et retournes-y ! Il est tenté d’introduire un doigt au fond de sa gorge pour accélérer le processus. Un copain l’avait fait un soir sans succès. Mais peu importe, cela pourrait marcher pour lui. En fait, Arnaud serait prêt à faire n’importe quoi pour être à nouveau à table. Le spectacle, c’est là-bas. Pas au fond de la cuvette. Tiens, y’a une tache, là. Une belle éclaboussure toute fraîche, toute neuve, sur le côté, décore toute en longueur et d’un jaune passé brillant le pied du WC. Il se relève un peu trop vite, vérifie sa tête dans le miroir, la secoue, s’inflige deux claques et retourne à table l’air de rien.

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