Chapitre 24

4 minutes de lecture

Lucie est une jeune mariée et son père, la larme à l’œil, la confie solennellement à Martin sur le pas de la porte de leur nouvelle maison. Il exige de lui qu’il veille sur sa fille, qu’il soit gentil et attentionné, qu’il l’aide un peu aussi dans les tâches ménagères, qu’il devienne un bon mari et un bon père. Et si, par malheur, Martin ne tient pas ses engagements, il se chargera de venger sa fille adorée. Il prononce ce long sermon avec le sourire, un sourire qui signifie : méfie-toi du moindre faux pas. Martin se montre patient. Il tapote même le bras de son beau-père qui s’agrippe à lui. Il dit oui à toutes ses requêtes pour s’en débarrasser. La passation faite, son père s’en va, le pas lourd. Lucie referme la porte sur lui tandis qu’en elle se dépose un sentiment étrange — une responsabilité douce et lourde à la fois — et elle ne se demande même pas si elle a le choix. Martin tourne les talons et se dirige vers la cuisine pour se faire un café. Il n’en propose pas à sa jeune épouse. Le dos collé à la porte, Lucie réalise qu’elle va devoir tout oublier pour tout réapprendre.

Quelques mois lui suffisent pour s’approprier le rôle de l’épouse parfaite. Elle aime sa routine ménagère, prendre soin des cadeaux de mariage, aller travailler, préparer ses cours, nettoyer les cadres des photos de famille qui s’accumulent, parler à ses plantes et caresser son ventre pas encore rond. Bientôt, elle aura une famille à chérir. Dans l’attente de ce jour à venir, Lucie s’emploie à créer le cocon qui viendra accueillir le fruit de ses rêves. Elle se documente dans divers magazines, regarde des articles sur internet vantant tel ou tel biberon, s’entraine à nouer le porte bébé. Devenir mère est une préparation de longue haleine. Et en même temps, elle a trop peu de temps. Les soirées sont employées à la peinture, à la décoration, au pliage du linge neuf. Elle pleure avant l’heure, juste en s’imaginant son bébé dans son premier body. Cette petite chose à venir la terrifie autant qu’elle désire la rencontrer. Martin la seconde. Moins passionné, mais présent tout de même. Pour lui, un biberon reste un biberon. Quand il entend les arguments de vente, il lève les yeux au ciel. Cela le dépasse. Alors il laisse Lucie choisir.

Tout est à sa place. Et tant que tout est à sa place, elle aussi.

La maison est fin prête à accueillir leur bébé. Tout est sécurisé et décoré avec goût. Lucie entre dans chaque pièce avec la satisfaction profonde d’être chez elle. Elle veut ressentir cette sensation partout où ses yeux peuvent se poser. Des chambres jusqu’au garage. C’est là qu’elle découvre une frontière inconnue. Une boîte posée sur la deuxième étagère. Une écriture qui ne lui est pas destinée. Une écriture familière, déjà observée sur les herbiers du salon.
Elle n’est plus chez elle.

Son premier geste est de remettre la boîte à sa place. Ouvrir cette boîte, ce serait déplacer quelque chose. Et Lucie sait instinctivement que certaines choses, une fois déplacées, ne reviennent jamais comme avant. Elle n’ose pas franchir le pas. Sa curiosité est piquée, mais quelque chose la retient. Elle se dit qu’il est normal de respecter l’intimité de l’autre. Que l’amour se construit aussi sur des silences acceptés. Pourtant, la boîte mystère revient à elle de plus en plus souvent.

Elle la voit même quand elle n’est pas là.

Elle suspend son geste quelques secondes.

Martin est avare en anecdotes, a peu de relations amicales, n’a pas le même esprit de famille que son épouse. Lucie aimerait davantage le connaître. Pas seulement l’homme qu’il est devenu, mais celui qu’il a été. Celui d’avant elle. Il vit dans le présent, comme s’il avait atterri là sans bagage. Elle le taquine parfois en disant qu’il devait venir du futur. Mais au fond, cette absence d’histoire la laisse seule face à ses propres projections.

Au début, elle imaginait des traumatismes profonds. Des blessures enfouies que seul le temps — et sa présence — sauraient réparer. Puis elle s’est dit qu’il n’était peut-être fait que de silences.

Que certains êtres naissent sans passé. Mais cette boîte prouve le contraire.

Sa présence réveille en elle un vieux désir. Celui de comprendre. De savoir qui elle aime vraiment. Elle repose la boîte. Puis la reprend. Elle ne l’ouvre toujours pas. Ce n’est pas encore de la curiosité. C’est une attente. Et dans cette attente, Lucie sent naître une inquiétude qu’elle n’avait jamais connue.

Celle d’aimer quelqu’un dont elle ignore l’histoire.

Puis, elle cède.

Lucie lit une lettre, puis une deuxième, une troisième…L’après-midi s’efface dans la poussière du garage, dans le froissement du papier, dans les mots d’une autre femme.

Quand elle referme la boîte et la replace exactement à sa place, ses bras retombent le long de son corps. Son dos se voûte. Un sanglot la submerge sans prévenir. Lucie s’effondre. Elle comprend enfin.

Qu’un cœur avait été habité avant elle.

Puis quitté.

Et qu’elle aimait un homme marqué par une absence.

Le soir venu, Lucie s’est tue. Ils ont échangé autour du diner d’entreprise de Martin qui aurait lieu la semaine suivante. Il se montre parfaitement peu motivé à l’idée de s’y rendre. Lucie trouve les mots pour qu’il y voit un intérêt de ne pas y perdre son temps. Elle s’étonne d’avoir encore des ressources et se demande jusqu’où elle pourra y puiser.

Elle n’aborde pas la boite. Ne pose aucune question sur l’autre femme. Elle ne parvient pas à la nommer. Mais désormais elle est aux aguets si son prénom est prononcé au cours d’une discussion. Chose qui n’arrivera jamais.

Elle se surprend à aimer Martin avec plus de soin encore, comme si l’amour pouvait, à force de délicatesse, combler ce qui lui manque.

Ils s’endorment dans le même lit. Lucie au moment de faire son rituel, hésite à imaginer sa journée sans la découverte de la boite.

Elle préfère le poids lourd de la vérité.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Ainhoa ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0