Chapitre 25
Alors qu’Arnaud quitte la table, Lucie sourit. Elle ne le supportait plus. Les bruits facilement identifiables qui leur parviennent des WC ne laissent aucun doute. Juliette se fige et s’empourpre dès les premiers vomissements. Lucie en profite pour attraper un des cadres sur la table et le considère avec attention. Il est temps d’en finir.
— C’est beau ce souci du détail… Toutes ces annotations. Le jour et le lieu de la collecte, le nom de la fleur, sa famille, sa taille, sa couleur… Je suis impressionnée. C’est comme une carte d’identité ou une empreinte digitale. Et cette écriture, si fine, resserrée, compacte, si difficile à lire.
— Merci, bredouille Hélène.
Elle s’empare de son verre encore plein, et s’emploie à le faire tournoyer sans renverser une goutte du nectar.
— J’ai mis des jours à te déchiffrer, à comprendre leur présence dans la vie de mon futur mari. Pourquoi me diras-tu ? Même si tu ne me le demandes pas, je vais te le dire. C’est intriguant quand son copain, hermétique à toute forme de décoration, a trois herbiers accrochés au mur en face de son lit d’étudiant.
Lucie ne parvient pas à capter l’attention d’Hélène. Elle reste concentrée sur son verre, ce qui a le don d’agacer la jeune femme. Visiblement elle n’a pas touché le point sensible. Martin se lève sans trop s’éloigner de la table et fait quelques pas, la tête baissée.
— Je me suis beaucoup renseignée sur le sujet. Je l’ai fait pour toi, Martin. Tu y tenais tellement. Dans tous nos déménagements, tu as toujours pris soin de les emballer toi-même. Ils ont été dans ta chambre lorsque tu étais étudiant, puis dans le salon et en ce moment dans le couloir du premier étage. En fait, je les ai toujours connus. Je ne peux les dissocier de toi.
— Ça reste des herbiers, ni plus ni moins, réponds Hélène sans quitter des yeux le breuvage, nous avons été amis autrefois, c’est vrai. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, si c’est ça que tu veux savoir. Je ne sais rien de sa vie. C’est un pur hasard cette rencontre, et le seul tort que nous avons eu, c’est de n’avoir rien dit ce soir.
— Tu ne le connais pas ?
— Non, lâche-t-elle aussitôt.
— Tu entends, Martin ? Elle ne te connaît pas. Cela fait quoi d’entendre ça ?
Elle se tourne vers son mari qui a stoppé sa marche.
— Elle dit vrai ? insiste Lucie. Je te connais mieux qu’elle ?
Pour la première fois, Martin ne parvient à cacher sa surprise.
— Je veux juste de l’honnêteté de la part d’Hélène et je partirai peu importe ce qui sera dit, c’est un bon deal, non ? propose Lucie. Moi aussi, j’ai envie que ça se finisse.
Hélène boit cul sec son verre et se ressert dans la foulée :
— Je le connaissais très bien. Nous avons été assez amis autrefois pour nous confier l’un et l’autre. Ton prénom m’était familier aussi. Dès qu’il s’est vraiment mis en couple avec toi, j’ai pris mes distances, par respect pour toi.
— Par respect pour moi ? ironise la jeune femme, à deux doigts d’imploser. Je devrais donc te remercier ? Je dois te rappeler qu’il est marié et qu’il a un enfant avec moi ? Elle s’appelle Sophie, elle a dix ans. Nous sommes une famille, nous, …
— Lucie ! Ce n’est pas la peine d’aller si loin, intervient Martin.
— Tu crois que je l’ignore ? Je connaissais votre avenir avant même que vous n’emménagiez ensemble.
Son attitude désinvolte, son obstination à ne pas la regarder dans les yeux, sa voix grave sans tremblement, tout en elle provoque une irritation épidermique chez Lucie. À croire que Martin n’est pas son point faible. Pourtant, la jeune femme l’aurait juré.
— Tu te donnes le beau rôle. Celle qui observe, qui conseille, qui sait mieux. Mais dis-moi : qu’est-ce que tu as vraiment vécu, toi ? À part partir avant que ça fasse mal. Tu parles de respect, de distance, de choix. Moi j’y vois surtout quelqu’un qui n’a jamais osé rester. Alors non, ne me dis pas que tu m’as laissé un mari. Si tu avais vraiment voulu de lui, tu ne serais pas partie.
Lucie jurerait avoir vu les yeux d’Hélène s’humidifier. Sa respiration est plus profonde, plus lente. La forteresse n’est peut-être pas si imprenable. Elle continue de focaliser son attention sur son verre. Le vin tangue et il risque de déborder à tout instant.
— On en est là. La vie est faite de choix. J’ai fait les miens. S’il a existé un nous, il est mort depuis longtemps. Quand tu es entrée dans sa vie, je t’ai détestée. Tu étais ce que je ne pouvais pas lui donner. Appelle ça de la jalousie si tu veux. Le reste n’a aucune importance. Tu as gagné.
Gagner. Ce mot résonne dans son esprit. Perdre ou gagner. Ce n’est pas la question. Il n’existe pas de vainqueur quand il ne reste que des blessés sur le champ de bataille. Il n’y a pas de triomphe lorsque l’on perd tout ce que l’on possède. Au nom de quoi, déjà ? Lucie ne sait plus. Elle le savait pourtant. Un feu longtemps alimenté s’est éteint en elle. Le froid la gagne, mais ce n’est plus une menace. Quelque chose se met en place.
— Tu dis que tu as choisi…
Lucie fronce légèrement les sourcils, comme si elle se parlait à elle-même.
— Moi, je crois surtout que tu as eu peur. Peur d’avouer, peur de rester.
Elle marque une pause.
— Alors tu as laissé faire. Et tu t’es tenue à distance pour que ça fasse moins mal.
Elle relève les yeux.
— Ce que tu appelles un choix… c’est un regret.
Hélène inspire profondément. Elle tournoie son verre plus vite. Quelque chose vacille.
— Partout, il faut mettre des mots, des définitions à tout et n’importe quoi. Il faut tout nommer, tout clarifier, tout cloisonner. Je n’ai jamais réussi à trouver la frontière. Donne-moi tous les torts, attribue-moi tous les défauts, fais de moi ce que tu veux. Je m’en fiche.
Lucie la croit. Hélène protège autre chose ou quelqu’un d’autre. Elle est prête à essuyer sa colère sans broncher. Qui peut avoir tant d’importance dans sa vie ?
— Pourquoi tu l’as abandonné, alors ? Je ne veux pas d’excuses. Je veux comprendre. Pourquoi ce jour où tout était possible est devenu impossible ? Qu’est-ce qui a changé ?
Le vin déborde légèrement. À peine une goutte qui s’étire le long du calice et poursuit sa route jusqu'à la tige. D’un doigt, Hélène l’essuie et la porte à ses lèvres. Lucie perçoit son malaise. Elle sait qu’elle vient de la mettre dos au mur. Martin se tourne vers les deux femmes et s’immobilise. Lui aussi attend sa réponse. Les muscles tendus, les doigts tordus, Lucie est suspendue à ses lèvres. Il n’y a pas de satisfaction à retirer de la scène. Hélène jette un coup d’œil rapide à Juliette et Martin, puis incline la tête. Ses yeux s’assombrissent. Ce n’est plus qu’une question de secondes. Il est trop tard. Ce soir, personne ne gagnera. Tout le monde perdra. Lucie souhaite être délivrée d’une ombre, que Martin le soit aussi, même si leur couple ne survit pas, même si leur famille vole en éclat, Lucie ne peut plus faire semblant. Sinon elle ne survivra pas non plus.
— Moi aussi je serais d’avis d’en finir, déclare Juliette. Lucie, je connais bien Hélène. Ce n’est pas ce genre de femme que tu supposes. Je suis sûre qu'elle avait d'excellentes raisons.
Lucie écoute avec attention son plaidoyer. Elle hoche même la tête et finit par esquisser un sourire.
— Juliette à la rescousse de la douce Hélène. Je ne t’en veux pas. C’est même normal en quelque sorte.
— Ne glisse pas sur ce terrain, l’avertit-elle.
— D’accord, je ne le ferais pas. Je ne voudrais pas t’obliger à te positionner.
— Ce n’est pas une question de positionnement. Mon choix est déjà fait. C’est toi qui n’aimerais pas le connaître.
Nouveau sourire. Lucie hoche la tête, l’air pensif.
— Je vois… Je te crois Juliette. Et c’est bien ça le problème, répond-elle en levant les yeux au ciel.
— Alors si tu sais, pourquoi toute cette histoire, Lucie ? Pourquoi t’afficher devant tout le monde ainsi ? On aurait pu juste rentrer chez nous.
— Pourquoi ? Tu oses vraiment le demander ? Tu n’as toujours pas compris, Martin ? Tu me crois si bête que ça ?
Martin ouvre la bouche, fouille dans les yeux mouillés de son épouse mais ne trouve rien à dire.
— Elle sait tout, Martin. Elle connaît notre correspondance, notre histoire. N’est-ce pas, Lucie ? Tu ne viens pas chercher des réponses. Tu les as déjà. Tu ne cherches pas la vérité. Tu la connais déjà. Ce que tu sais de nous te dérange, n’est-ce pas ?
— Tu connais l’existence de nos lettres, interroge Martin, livide. Depuis quand ? Pourquoi ne m’avoir rien dit ?
Une larme roule sur la joue étrangement pâle de Lucie. Juliette comprend alors à son tour. Elle pose une main sur celle de la jolie blonde qui ne se dérobe pas.
— Tu sais ce que ça fait d’aimer un homme qui attend quelqu’un d’autre ? demande Lucie à Hélène.
Elle détourne les yeux une seconde.
— De vouloir lui faire du mal, parce que tu as mal aussi ?
— Je suis désolée, Lucie. Je suis vraiment désolée. S’il te plaît, arrêtons ici.
— C’est donc lui, le Martin des lettres ? Celui avec qui tu as correspondu pendant des années ? Hélène, c’est lui ?
Hélène la regarde avec stupéfaction avant de se dérober. Juste assez pour que Juliette y voit un sentiment nouveau. De la peur. Hélène est terrifiée.
— Tu te sentais coupable ? Vis-à-vis de qui ? De moi ?
— Non.
— De ma mère ?
— Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire, esquive Hélène en baissant les yeux.
— Alors c’est ça. Pourquoi ? C’était ton amie, elle…
— Pour ma mère. La mienne. Celle que je n’ai plus osé aller voir dans son hospice par honte. Parce qu’Irène, en plus de s’occuper de toi, s’occupait aussi de ma mère. Parce que j’étais à l’autre bout du monde. À profiter d’une vie que je pensais me revenir de droit. Sans me soucier des personnes que je laissais derrière moi. Parce que j’étais égoïste. Tu as raison, Lucie.
Juliette s’empare de son assiette, la brandit en l’air et la fracasse au sol. Des éclats de céramique se dispersent.
— Tu as été ma chance de me rattraper. De faire les bons choix. Et je n’ai jamais regretté. Quand je dis que tu es l’enfant que j’aurais aimé avoir, je le pense vraiment. Si la culpabilité m’a fait venir à toi au début, c’est bien par amour que je suis restée ensuite. Par amour, Juliette. Uniquement par amour.
Arnaud apparaît dans le salon, chancelant. Il embrasse d'un regard le sol jonché d'éclats de porcelaine, hausse les sourcils et s'installe à sa place :
— J’ai raté quelque chose ?
Les quatre autres se contentent de le fusiller du regard. Juliette sent une caresse dans ses cheveux. Lucie remet en place sa frange en douceur. Elle s’approche de son oreille et murmure « tout va bien, tout va bien ». Juliette ne sait pas si ce message lui est vraiment adressé. La voix réconfortante de Lucie l’apaise aussitôt. Elle fait un pas vers elle, pose sa tête contre son épaule. Son parfum sucré est moins fort mais toujours présent. Les notes d’agrumes la bercent. Lucie l’entoure. L’une contre l’autre. Une douleur contre l’autre.
Et les corps pour seul réconfort.

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