Chapitre 26
La jeune Juliette a pour habitude d’entrer dans les pièces sans frapper, d’ouvrir les placards sans permission, de déchiqueter le courrier sans qu’il lui soit adressé. Elle veut tout savoir, tout connaître, même ce qui ne la regarde pas, encore plus quand elle est chez Hélène pour le week-end. Rien ne peut échapper à sa curiosité, surtout quand elle perçoit le geste lent mais sûr d’Hélène qui ferme à clé le premier tiroir de sa commode. Elle la glisse ensuite dans la poche intérieure d’un vieux chandail sans forme. Il la lui faut, cette clé. Et elle finit par l’avoir.
Elle trouve enfin la clé ouvrant la commode un matin où Hélène s’est absentée pour aller aider la voisine. Elle l’enfonce dans la serrure, la tourne. Le tiroir grince. Juliette s’immobilise. Son cœur cogne trop fort dans sa poitrine. Puis le silence revient. À l’intérieur, ce n’est pas l’ordre qu’elle trouve, mais une accumulation : papiers froissés, feuilles arrachées, plantes séchées, traces de colle jaunie. Et, au milieu, un paquet de lettres retenues par un élastique fatigué. Elle l’extirpe, se laisse tomber à même le sol. Elle éparpille les lettres en formant un demi-cercle autour d’elle. Ça fait un paquet de lettres, siffle-t-elle. Chaque enveloppe à un numéro dans le coin gauche. Sur la première, le prénom d’Hélène est écrit avec des lettres rondes.
Sur la dernière, son prénom est plus resserré. Juliette ignore combien de temps sépare ces deux missives.
Quand Juliette extrait le premier papier de son écrin, elle ne peut empêcher son cœur de battre un peu plus fort. Juste assez pour qu’elle s’en rende compte. La déception prend vite le pas quand elle s’aperçoit qu’il n’y a que quelques phrases banales. Seule information intéressante c’est la découverte du prénom : Martin.
L’expéditeur utilise des feuilles quadrillées pour les classeurs. Comme elle quand elle écrit à ses amies au collège. Il a d’ailleurs à peu près son âge, au début du moins dans les premières missives. Il évoque son école, sa solitude le midi quand il mange seul, le livre Le Monde de Sophie que lui a conseillé Hélène. Il parle souvent d’un renard et d’un petit Prince. Juliette ne comprend pas tout mais elle le comprend lui. Ce garçon lui ressemble un peu. Elle aussi mange parfois seule. Elle aussi parle à quelqu’un qui la rassure. Au point qu’elle oublie presque qu’il écrit à une autre. Ses mots sont pour elle ou elle aurait pu faire naitre ces mots aussi.
Elle se fait un avis rapidement sur le jeune homme. Un garçon solitaire mais intelligent, qui craint d’aller vers les autres et qui a besoin de son amie pour le guider. Elle comprend cela entre les lignes, car elle ressent aussi ce besoin de sécurité qui la pousse vers Hélène. Il a peur des autres. Il ne le dit pas comme ça mais, Juliette l’entend ainsi. Elle se surprend aussi à sourire en lisant certains passages. À imaginer ce garçon, assis seul à une table trop grande pour lui, ou allongé sur son ilot de solitude comme il aime l’appeler, là même où il écrit la plupart de ses lettres. À entendre, presque, la voix d’Hélène lui répondre, patiente, rassurante.
Juliette connaît cette voix. Elle l’a déjà reçue, elle aussi, pour ses chagrins d’enfant, ses peurs sans nom, ses silences trop lourds.
Les lettres deviennent alors moins étrangères. Presque familières.
Elle en ouvre une autre. Puis une autre encore.
À mesure qu’elle les lit, le ton change peu à peu. Martin est un lycéen désormais. Les sujets abordés sont différents, encore plus sensibles. Il ne se laisse plus guider, lui aussi a des choses à dire. Il lui parle de son envie de partir de chez lui, de foutre le camp loin de ses vieux qui ne voient plus sa présence. Il dit être de trop dans leurs disputes, être un trophée qu’il se refuse d’être. Ce rôle malsain, réduit à un objet, n’est pas fait pour lui. Il ne veut pas être un enjeu. Alors il doit partir, n’est-ce pas Hélène ?
Juliette imagine les mots réconfortants qu’Hélène a dû lui répondre, car souvent il commence ses lettres par : merci pour la dernière fois.
Elle passe à la lettre suivante sans vraiment réfléchir. Puis à une troisième. Le ton change légèrement. Les phrases s’allongent. Les silences entre les mots deviennent plus lourds. Juliette ne lit plus seulement. Elle écoute. Elle commence à deviner ce qui n’est pas écrit.
Il lui parle des filles, lui raconte les déclarations qu’il reçoit et auxquelles il ne donne pas suite. Sans l’écrire, il craint de se dévoiler aux autres. Il évoque souvent son avenir comme s’il partait en guerre. Comme s’il n’allait jamais en revenir.
À mesure qu’elle avance, quelque chose se resserre dans sa poitrine.
Ce n’est plus seulement l’histoire d’un garçon solitaire. Ce n’est plus seulement une amie bienveillante.
Il y a autre chose. Une attention particulière. Une présence constante.
Juliette repose une lettre. Puis la reprend. Elle sait qu’elle ne devrait pas être là. Mais elle ne peut plus s’arrêter.
Dans les derniers échanges, Martin n’est plus un adolescent. Les phrases sont plus calmes. Moins heurtées. Il parle de ses études d’ingénieur. D’un avenir qu’il essaie de construire. Et d’une certaine Lucie. Il ne la décrit pas vraiment. Il la mentionne à peine.
Mais c’est la première fois qu’il dévoile le prénom d’une de ses relations. Elle compte. Juliette le sent. Hélène a dû le sentir aussi.
Les mots sont plus mesurés, comme s’il faisait attention à ne pas trop en dire. Comme s’il gardait quelque chose pour lui.
Il a la vingtaine. Les prophéties qu’il s’est souhaitées quelques années plus tôt se sont réalisées. Il continue de philosopher et commence souvent ses phrases par « Et si ». Il dit ne pas être un homme de promesse mais en fait une tout de même. Juliette la cherche, en vain. Il n’en fait mention nulle part.
Juliette relève la tête. Le silence de l’appartement lui semble soudain plus épais.
Elle comprend alors que ces lettres ne racontent pas seulement une adolescence difficile.
Elles racontent un lien. Un lien qui a duré. Un lien qui a compté. Hélène n’a pas seulement rassuré. Elle a accompagné. Longtemps.
Juliette referme une enveloppe.
Puis une autre. Les lettres ne sont plus légères. Elles pèsent dans ses mains.
Le sourire a disparu de son visage. Elle pense à la clé. À la commode. À la poche du vieux chandail. Tout cela n’était pas fait pour elle.
Le charme s’est évaporé.
Il ne reste plus que le malaise. Et une impression étrange : celle d’avoir traversé une frontière invisible.
À la lecture de l’ultime lettre, des larmes roulent sur les joues de Juliette avant même de commencer. Son cœur bat fort. Juliette lit les six pages manuscrites recto verso presque en apnée. Martin supplie Hélène de se rappeler de leur promesse. Encore et encore. Puis, dans un des derniers paragraphes, la couleur du stylo change. Il y a même une annotation que Juliette a du mal à déchiffrer. Il finit par s’excuser d’être lui.
Il n’y aura plus de lettres de sa part. Hélène a-t-elle répondu une dernière fois ?
A bout de souffle, Juliette a le sentiment d’avoir regardé une vie à travers un trou de serrure. Cela lui fait un drôle d’effet. Elle peut entendre la voix d’Hélène lui répondre, chaude et réconfortante. Car elle l’a entendue pour elle déjà.
Juliette n’a jamais entendu le prénom de Martin dans la bouche d’Hélène. Jamais. Elle est sûre que sa mémoire ne lui fait pas défaut.
Martin est une répétition de ce qu’Hélène met en pratique avec elle. Toujours si calme face à ses rebellions, ses questions, ses cris. Hélène n’est jamais prise au dépourvu. Elle a déjà connu cela. Sa propre adolescence, celle du jeune homme et celle de Juliette.
Juliette ramène ses jambes contre son torse, pose son menton sur ses avant-bras et observe le spectacle sous ses yeux. Les feuilles jonchent le sol de la chambre de son ainée. Des tas de lignes manuscrites, des petites pattes de mouche, voilà ce qu’il reste d’une relation. Quelque chose qui a existé un instant, des années compressées, et l’oubli d’un prénom qu’on n’ose plus évoquer. Son silence raconte tout. Surtout, elle ressent quelque chose qui n’est pas écrit, qui lui fait mal au cœur et la terrifie aussi.
Hélène sait partir. Hélène sait se taire.
Elle accompagne sans retenir.
Et parfois, renoncer ressemble à aimer.

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