Chapitre 27

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Il y a cette jambe entremêlée à la sienne, cette tête nichée dans sa chevelure, une respiration chaude au creux de son cou, un parfum mêlé à l’odeur de sa peau.

Il y a cet instant où Hélène est heureuse, où les draps froissés, les bras de Martin l’entourant dans son sommeil lui donnent envie de dire des bêtises, de faire des promesses.

Il y a des bavardages que l’on étire jusqu’au petit matin, des rires et des larmes séchées d’un revers de main, des sourires offerts, des bras ouverts, des lèvres en guise d’offrandes.

Il y a, dans ce lit, l’empreinte d’un amour qui éclot avant même que le jour ne se lève. Pudique, sur le bout des mots, sur les longueurs d’un silence ému, elle découvre un grain de beauté derrière l’oreille, une cicatrice discrète sur le genou. Ce corps qu’elle apprivoise avec douceur, veillant à ne pas le réveiller. Jamais elle ne lui a vu ce visage-là, si détendu, si vulnérable, sans le regard trop sérieux. La ride du lion est à peine visible, sa fossette aussi, mais Hélène la devine ici, à un pouce de la commissure des lèvres. Son nez fin invite l’index à le parcourir pour échouer sur sa bouche.

Martin frissonne. Hélène se fige. Il soulève son bras, dévoilant sa peau à moitié nue. Elle a froid. Sa chaleur lui manque aussitôt.

Puis il y a cet appel, avant les premiers rayons de soleil. Elle lui murmure à l’oreille : « Je reviens. » Elle s’extirpe de ce lit qu’elle ne veut plus quitter et s’isole. Debout au milieu du salon, les yeux sur le bouquet de fleurs, Hélène répond à une voix d’enfant apeurée — pas celle de Juliette.

Il y a alors cette douleur qui lui arrache le cœur, éclipse la douceur d’une promesse, lui décroche un violent coup à l’estomac. Elle a le tournis, son esprit se glace, ses membres se raidissent. « Maman est à l’hôpital », glisse la jeune fille entre deux sanglots. Submergée par l’émotion, l’adolescente ne peut pas lui en dire plus. « Viens, s’il te plaît, Hélène », répète-t-elle. Elle bafouille, incohérente, parle aussi d’une course, s’excuse de déranger Hélène si tôt. Elle n’arrête pas de dire : « pardon, pardon, je suis désolée ».

Il n’y a pas de cris. Sans détacher le téléphone de son oreille, Hélène enfile ses chaussures, attrape un papier et un stylo pour y griffonner quelques mots à l’intention de Martin, et ferme la porte doucement. Ses jambes refusent de la ramener dans la chambre.

Hélène déboule dans les couloirs de l’hôpital à la recherche du service de réanimation. Elle découvre Juliette, allongée, la tête sur les cuisses maigres de sa grand-mère, dans la salle d’attente du service. À chaque passage, la jeune fille se redresse nerveusement, comme un chien de garde. Quand elle la voit, elle se lève et accourt dans sa direction, saute dans ses bras et la serre si fort qu’Hélène en a le souffle coupé. Ses traits tendus, ses cheveux défaits, ses yeux injectés de sang la bouleversent.

Tout ce qu’Hélène a, c’est la chaleur qu’elle vient de prendre à Martin. Elle la restitue à Juliette. La jeune fille souffle des propos confus, mais Hélène entend malgré tout un « reste avec moi » et « maman va se réveiller, elle doit se réveiller ». Elle ne sait pas quoi lui répondre. La main enfouie dans sa chevelure, elle lui masse le crâne comme sa mère après les cauchemars, et chuchote au creux de son oreille : « Je reste avec toi, Juliette, je ne te quitte pas. »

En prononçant ces mots, une promesse chasse l’autre de son esprit : les draps froissés, le grain de beauté, la cicatrice, le parfum, le regard si sérieux — tout s’évapore dans l’étreinte dévastatrice de cette enfant.

Puis il n’y a plus rien. Juste l’hôpital.

Une fois l’annonce de l’accident d’Irène passée, Hélène garde l’espoir que tout va rentrer dans l’ordre. Elle officie comme une sorte de maman par intérim, en mettant sa vie en attente. Elle se croit assez forte pour allier une vie amoureuse, une vie familiale et professionnelle. Mais sa vie amoureuse n’est encore qu’un croquis, et sa famille, un mot facile pour masquer le coma d’Irène et le placement de sa propre mère dans une maison de repos. Sans compter les longues heures à consoler la mère d’Irène, qui s’assèche de jour en jour. Rien n’est conventionnel, prévu, dans les normes. Il faut déployer une énergie folle pour tout construire et créer des repères.

Hélène recontacte Martin après son départ précipité. Il veut l’aider, mais elle refuse. Elle invoque un devoir, un fardeau qu’elle seule doit porter. La vérité, c’est qu’elle ne souhaite pas entraîner le jeune homme dans ce cauchemar qui s’impose peu à peu à elle comme sa nouvelle réalité.

Hélène s’essouffle avant même d’avoir essayé. Les allers et venues à l’hôpital pour constater que rien n’a changé — Irène est une comateuse peu bavarde —, la recherche d’un appartement à proximité de Juliette, ses visites régulières à la jeune fille et, plus occasionnellement, à sa mère en maison de repos, la happent dans un quotidien chargé, ponctué de rendez-vous médicaux. La mort plane au-dessus d’elle, s’immisce dans les rides de sa mère, dans les mines peu encourageantes des docteurs, et même dans le regard de Juliette. Malgré un sourire de façade, l’espoir fout le camp. Le provisoire a un goût d’éternité.

Dans un instinct de survie, Hélène saisit son téléphone pour entendre la voix de Martin. Elle doit le voir, lui dit-elle. « Je suis avec Lucie », lui répond-il. Hélène rit. Un rire trop grave, sec et court. Martin cherche à meubler les mots qui ne viennent plus à lui en évoquant le dernier film qu’il a vu au cinéma, ses partiels réussis, son prochain stage. Hélène l’écoute en silence. Sa vie d’étudiant, à côté de la sienne, lui donne envie de pleurer. Elle raccroche avec une douleur supplémentaire à l’estomac. Ses appels s’espacent, sa plume ne touche plus le papier. Martin ne réagit pas à cet éloignement.

Les semaines passent. Les mois aussi. Et quelque chose en elle se met à durer.

L’état d’Irène ne s’améliore pas. Il est décidé de la débrancher. La chute n’a pas de fond, pas de rebond. Hélène accepte simplement de tomber dans un abîme sans fin. Son corps est presque de trop : trop réel, trop matériel. Tout se dissocie dans son esprit.

Sa pensée se dissout. Un liquide chaud contenu dans un corps assommé. Hélène encaisse la vue de son amie sans vie, celle de Juliette sans mère, celle de la grand-mère sans fille. Elle encaisse. Encore. Puis chute plus profondément, touche enfin le sol, s’y fracasse, s’y démantèle, essaie de s’échapper de ce corps vide, de cette vie qui n’a plus de sens. L’air lui manque. La bouche ouverte, sèche, ne parvient plus à émettre un son. Son champ de vision se rétrécit, s’obscurcit.

Une main moite et tremblante attrape la sienne. Juliette plante ses yeux en elle si profondément qu’elle parvient à la trouver au fond de l’abîme. Elle l’extirpe de sa torpeur. « Je suis là », murmure-t-elle. Abasourdie, le regard d’Hélène la traverse avant qu’elle ne réalise pleinement sa présence. Elle saisit la jeune fille dans ses bras et récupère un peu de chaleur, juste assez pour tenir debout. L’une et l’autre se fondent l’une dans l’autre, par instinct de survie.

Le reste peut mourir.

Le lendemain, Hélène envoie un SMS à Martin. Elle lui explique que la vie change, que les gens aussi, que leur histoire est belle mais que son rôle s’arrête ici, qu’il doit se tourner vers Lucie à l’avenir. Elle enchaîne les phrases convenues, parce qu’elle ne sait pas comment lui dire adieu autrement. Sa vie en attente ne l’est plus ; elle se transforme en un rêve lointain.

Comme un boomerang, les souvenirs lui reviennent d’un coup.

Hélène se retrouve avec Juliette, Martin et Lucie dans la même pièce, et elle se demande si ce n’est pas une farce de mauvais goût. Elle a renoncé à cet homme sérieux, persuadée qu’il parviendrait à être heureux sans elle. Elle a voulu à tout prix cacher à Juliette les sacrifices qu’elle a dû faire pour rester à ses côtés. Pas à cause d’elle — pour elle. Avec le temps, elles se sont reconstruites.

Ce soir, Hélène découvre que son amour pour les autres est un poison lent et mortel. Martin est rongé par le doute, Lucie jalouse un lien qu’elle n’a pas su créer avec son mari, et Juliette culpabilise d’être la cause de la situation.

Hélène s’est oubliée dans l’équation.

L’erreur réside sûrement là : dans cette quête d’effacement, d’oubli de soi.

— Je ne suis qu’une idiote, prononce lentement Hélène en regardant Martin droit dans les yeux. Il y a des gens qui arrivent à rentrer dans nos cœurs sans que l’on ne sache ni comment ni pourquoi. Ils ont une sorte de laisser-passer éternel. J’ai beau avoir construit toutes les barricades que je pouvais, tu es pourtant entré avec aisance. Et tu ne m’as jamais totalement quittée. Avec quelques mots, juste un regard sérieux et une rage contre le monde entier. Je t’aime d’un coup, Martin. D’abord comme un petit frère, presque un jumeau de cœur, comme un ami proche, puis comme un homme. Je t’aime de toutes ces façons. Et je t’aimerai encore pour toutes ces raisons, sans rien connaître, ni attendre quoi que ce soit de toi.

Martin peine à cacher son émotion. Il retourne s’asseoir à côté de son épouse sans quitter Hélène des yeux.

— Il existe une promesse, c’est vrai, poursuit Hélène. On promet à l’aveugle. Sans certitude. Sans savoir de quoi demain est fait. Les promesses, c’est une foi emballée proprement. Tu fais le pari fou de deviner l’avenir, de déjouer à l’avance les embûches. Tu as la prétention de connaître ton cœur et celui de l’autre pour les années à venir. La promesse est un venin mortel qui nous a sûrement tués, Martin. Ou maintenus en vie. Je ne sais pas.

Hélène s’adresse alors à Juliette, toujours accolée à Lucie. Une vague douloureuse balaie son estomac.

— À toi aussi, j’ai fait une promesse. Tu ne l’as pas entendue. C’est une petite voix qui me dit de te choisir, de veiller sur toi, de faire en sorte que tu t’épanouisses. Le tout sans mode d’emploi. Je n’ai pas eu d’enfant, c’est vrai. Mais partager ta vie, tes coups de cœur, tes coups de sang, tes histoires, tes larmes aussi… m’a fait grandir avec toi. Je reste à tes côtés, non pas à cause d’une promesse, mais parce que je le choisis en toute conscience. Toi, Juliette. Comme ma fille. Ce soir je me rends compte que je ne sais pas aimer sans faire de mal.

Juliette abandonne la main de Lucie et se jette dans les bras d’Hélène. La tête nichée dans sa chevelure, elle lui murmure : « je suis là, Hélène ». Alors Hélène se tait et la serre contre elle aussi. Le contact de la jeune femme l’apaise.

— Il est temps de partir, déclare Lucie en se dirigeant vers l’entrée. Tu viens, Martin ? Martin ?

Son mari reste assis, figé, à regarder Juliette et Hélène enlacées.

— Vous ne voulez pas un petit café ? propose Arnaud.

Lucie ne lui répond pas. Elle décroche son manteau, prend celui de son mari et le lui apporte à table.

— Martin, insiste-t-elle. Nous partons, maintenant.

Son ton est sans appel. Il finit par se lever. Le grincement de sa chaise interrompt Juliette et Hélène. Les deux femmes regardent s’éloigner le couple sans un mot. Hélène le laisse partir, ne sachant s’il faut le retenir ou non. La porte d’entrée claque lourdement. Le corps d’Hélène se relâche et s’affaisse contre Juliette.

Le laisser partir, à nouveau.

Comme si elle ne savait pas faire autrement.

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